À propos de l’artiste

Notice biographique

Miller Brittain est né le 12 novembre 1912, à Saint John, au Nouveau‑Brunswick. Après avoir effectué ses premières études aux côtés d’Elizabeth Holt, une autre artiste de sa ville natale, il s’installe à New York à l’âge de 17 ans pour étudier à l’Art Students League, où il reçoit l’enseignement des artistes John Sloan, Kenneth Hayes Miller et Harry Wickey, tous reconnus pour leurs représentations de la vie urbaine. De retour à Saint John en mai 1932, Brittain puise son inspiration dans les rues d’une ville aux prises avec la crise économique. En juillet 1942, il s’enrôle dans l’Aviation royale du Canada (ARC) et, de 1944 à 1945, participe à une mission de bombardement ciblant le bassin industriel de la Ruhr, en Allemagne. Le 20 juillet 1945, l’ARC lui décerne la Croix du service distingué dans l’Aviation « pour la bravoure dont il a fait preuve dans l’exercice de ses fonctions » lors de cette opération. À cette date, il a déjà été nommé artiste officiel pour la Collection d'œuvres canadiennes commémoratives de la guerre. En juillet 1946, il regagne Saint John et reprend son œuvre et ses sujets d’avant-guerre, mais ne tarde pas à trouver une nouvelle source d’inspiration : les sombres thèmes religieux. En 1951, il épouse Connie Starr, avec qui il aura une fille l’année suivante. En 1958, le décès de sa femme le plonge dans une profonde désolation qui marquera fortement son œuvre. Il meurt enfin le 21 janvier 1968, à Saint John.

Brittain s’impose au Canada et aux États-Unis comme un peintre convaincant et doué. Son projet artistique repose sur le « problème du bien et du mal »; il cherche à exprimer le conflit intérieur et les émotions abstraites de l’amour, du désespoir et de la terreur qui font partie de « l’inéluctable expérience humaine ». En représentant les plus sublimes passions humaines, il cherche à les « purger », à les chasser. Même s’il formule son intention à la troisième personne – « par conséquent, si l’artiste ressent le désespoir et en fait une représentation, cela signifie qu’il a fait face à son sentiment et qu’il l’a transformé en une œuvre d’art, ce qui est un acte d’amour qui, du même coup, purge son esprit » – Brittain parle de lui. En représentant ses propres « grandes passions », son profond désespoir et sa terreur, il cherche à les retirer de son inconscient, à les rendre visibles, à les éradiquer de sa psyché, ou peut-être, à tout le moins, à les subjuguer.

Pour Brittain, l’art, l’humanité et la psychologie ne sont jamais loin l’un de l’autre. Il considère le courant moderniste séparant la forme du sujet comme une aberration, et le formalisme pur, divorcé du sujet humain, comme une notion « obscène ». L’abstraction a besoin du contrepoids de la figuration et de la trame narrative humaine pour livrer avec exactitude tout son sens. Le réalisme devient allégorie.

Miller Brittain.
De réaliste à visionnaire ?

par Anita Lahey
Cet article est publié dans le numéro d’automne 2009 de Vernissage, le magazine du Musée des beaux-arts du Canada, disponible à la Librairie du Musée. Vous pouvez également vous abonner à ce magazine trimestriel en composant le 613-990-1936 ou ggsmyth@beaux-arts.ca.

Martha Collins Schleit, modèle d’un portrait peint par Miller Brittain en 1939, s’est exprimée sur la rupture du style de l’artiste après la Seconde Guerre mondiale. Elle affirma que « son art avait complètement changé, un peu comme s’il y avait eu deux personnes différentes ». Une impression souvent mentionnée pendant des dizaines d’années par les critiques, les chercheurs et les conservateurs. Dans les années 1930 et 1940, Brittain se taille une modeste réputation d’artiste figuratif extrêmement doué. Il est considéré comme un brillant dessinateur, dont les peintures vouées au réalisme social inspirées de la Renaissance expriment une profonde compréhension humaine. Sarah Milroy, critique d’art au Globe and Mail, a récemment décrit le travail de Brittain de cette époque comme « une œuvre capitale, considérée à juste titre comme un trésor de l’art canadien ».

Toutefois, Brittain n’a jamais atteint la renommée d’autres peintres réalistes à contre-courant comme Alex Colville, lui aussi artiste de guerre, qui a regimbé contre la tendance paysagiste et travaillé dans les provinces Atlantiques. En continuité avec sa rupture stylistique radicale d’après-guerre, il adopte une démarche de plus en plus ésotérique, se préoccupe de la forme et de la couleur, et de ce qu’il décrit comme un effort « d’intégrer à mes œuvres des qualités abstraites comme l’amour, le désespoir, la terreur et ainsi de suite, puisqu’elles sont l’expérience inévitable de monsieur-tout-le-monde ». Son travail, apprécié à New York, est accueilli avec perplexité, hostilité et indifférence au Canada. L.S. Loomer, un ami et collègue de Brittain, a écrit, dans un article paru dans Atlantic Advocate peu après le décès de l’artiste en 1968, que « les critiques ont été cruels envers son travail, et le public n’a pas été réceptif. Ils n’ont pas compris le sens de ses œuvres. Les interprétations publiées allaient du malveillant à l’absurde. »

Miller Brittain. Quand les étoiles jetèrent leurs lances revisite le parcours artistique de Brittain au fil d’une collection de 70 tableaux, dessins et murales datant de 1930 à 1968. L’exposition a été réalisée sous le commissariat de Tom Smart, directeur général de la Collection McMichael d’art canadien à Kleinburg en Ontario. Smart a choisi de revoir notre compréhension de la métamorphose d’après-guerre de Brittain, qu’il perçoit comme l’évolution d’un artiste qui « suivit courageusement la voie qui menait à l’autodestruction » et « comme s’il déclarait que cette voie était la destinée de l’homme du milieu du 20e siècle ».

Né à Saint John au Nouveau-Brunswick en 1912, Miller Brittain commence à étudier l’art dès l’âge de 10 ans. À 17 ans, il part pour New York où il s’inscrit à l’Art Students League. De retour à Saint John au plus fort de la crise économique des années 1930, il commence petit à petit à définir sa vision artistique. Ses dessins satiriques, comme l’âpre Répétition au Little Theatre (1936), incitent le critique Graham McInnes à écrire dans Saturday Night que Brittain « méritait plus que quiconque depuis Krieghoff d’être considéré comme le Brueghel canadien ». Ses scènes de genre de cette époque sont des évocations frappantes des terribles épreuves des années 1930. Deux d’entre elles, Braderie et Débardeurs, sont de lumineux portraits de groupe peints en 1940 (qui font tous deux partie de la collection du MBAC) où l’inquiétude des sujets prend une dimension mythique. Comme Tom Smart le mentionne, « il possédait le rare don de voir l’universel dans l’ordinaire, l’éternel dans le quotidien et la beauté dans le banal ».

Alors que sa carrière progresse, Brittain s’impose de plus en plus en tant que membre d’un mouvement artistique – auquel appartiennent Jack Humphrey et Pegi Nicol MacLeod – avec pour but de mettre en relief l’importance de l’art dans la société canadienne et dans le domaine public. Il travaille à des projets de murales à Saint John dont le plus célèbre est un projet inachevé de 11 panneaux pour l’hôpital pour tuberculeux de la ville. L’œuvre relie les causes de la maladie à la pauvreté ainsi qu’aux maux et à la stratification de la société. Aujourd’hui trop fragiles pour voyager, ces cartons d’environ 274 cm2 auraient composé l’une des « murales les plus importantes de l’histoire canadienne » selon Peter Laroque, conservateur au Musée du Nouveau-Brunswick où ceux-ci attendent d’être restaurés.

Après l’annulation du projet avec l’hôpital pour des raisons financières, Brittain s’enrôle dans l’Aviation royale du Canada. Il recevra la Croix du service distingué dans l’Aviation avant d’être nommé artiste de guerre officiel. Unique artiste de la Deuxième Guerre mondiale à avoir combattu, il exécute une série d’œuvres sur les à-côtés de la guerre, dont ce dessin profondément émouvant d’un équipage dans une caserne intitulé G. George n’est pas revenu (1945). Toutefois, il marque une rupture de style avec Cible nocturne, Allemagne (1946), une image lancinante de faisceaux entrecroisés de projecteurs, d’explosions lumineuses de tirs antiaériens, de bombes rouges, d’avions noirs et de colonnes de fumée ardente. « C’est une image de guerre stupéfiante », note Charles Hill, conservateur de l’art canadien au Musée des beaux-arts du Canada. « Alors que la plupart des images de guerre présentent un paysage ou des personnages, nous sommes ici face à des engins et à leur potentiel de destruction. C’est la seule œuvre canadienne que je connaisse qui a pour sujet l’expérience vécue d’un bombardement aérien. »

Cible nocturne, Allemagne est le premier tableau de Brittain vierge de tout personnage, et selon Tom Smart, il s’agit de son œuvre charnière, celle qui réunit les trois motifs récurrents qui formeront de plus en plus le noyau philosophique de son œuvre : l’étoile lumineuse, la lance et les trainées de fumée. « Comme s’il revenait encore et encore sur l’instant figé dans cette peinture, reprenant sans cesse les mêmes symboles dans un éternel effort d’expiation. »

Brittain se marie après la guerre et de cette union naît une fille. Toutefois, sa femme succombe à un cancer alors qu’elle est encore jeune, et il est hospitalisé à plusieurs reprises pour alcoolisme. Il n’en complète pas moins une grande série de spectaculaires scènes bibliques et de portraits, trouvant son inspiration dans l’œuvre poétique de William Blake. Son travail des années 1950 et 1960 a été décrit de plusieurs façons, allant de banal à visionnaire en passant par surréaliste, hideux, extatique, insoutenable, ésotérique, spirituel et original. Voilà qui représente bien la difficulté qu’éprouve le spectateur pour tenter de comprendre des œuvres telles que Et Dieu fit les deux grands luminaires (1950) – une image d’une figure masculine partiellement translucide vêtue d’un pagne, entourée de lances et de disques colorés et d’une boule irradiante d’où jaillit de la lumière. Un de ses confrères, le peintre Lawren S. Harris, a décrit Brittain comme un être doué d’une profonde imagination, et le journaliste et critique Robert Fulford a écrit que « Brittain réussit à être cette personne très rare, un peintre réellement original. Il fuit les écoles, évite les tendances et ne fait aucun compromis d’aucune sorte. Ses peintures sont donc choquantes. »

Brittain aurait probablement dit qu’il essayait simplement d’être honnête. Il évoque le célèbre livre de Lewis Carroll pour décrire sa pratique. « L’important du Chat du Cheshire d’Alice au pays des merveilles, c’est son sourire. Dans mes images, j’essaie de faire plus attention au sourire, et moins au chat. »