Conservateur de
coordination


Jonathan Shaughnessy
Conservateur adjoint d’art contemporain
Musée des beaux-arts du Canada

coups d'oeil pop

Popshop du Keith Haring
reproduit à la vie pop



Le sexe rapporte. Art,
publicité et la vie en Pop

La célébrité d'Andy Warhol a pratiquement éclipsé son statut d'artiste en 1985, à l'époque où celui-ci était l'invité vedette de la série télévisée La croisière s'amuse (The Love Boat ). Warhol avait cultivé sa personnalité publique comme un produit, que nous appelons aujourd'hui « de marque », la marque « Andy » — à la fois éditeur, polémiste, modèle, publicitaire, producteur de télévision et vedette. Ce Warhol, affirme Jack Bankowsky, co-commissaire de La vie en Pop et chroniqueur d'Artforum, était un spécialiste du marketing qui avait éliminé la distance critique entre l'art, le divertissement et le marché, voire entre l'art et la vie. Bankowsky et les autres commissaires de l'exposition — Alison Gingeras, conservatrice principale de la Collection Pinault, et Catherine Wood, conservatrice, Art contemporain et Performance au Tate Modern — ont réuni quelques-unes des figures clé qui adhèrent à l'aphorisme de Warhol, « good business is the best art » [faire de bonnes affaires est le meilleur art qui soit] et qui ont réussi à créer leur propre « marque » artistique.

vendu

Le 15 septembre 2008, les New-Yorkais et le monde entier ont appris, à leur réveil, que la banque d'investissement multinationale de Manhattan Lehman Brothers Holdings Inc. se déclare en faillite en se plaçant sous la protection du chapitre 11 du droit fédéral américain. Au même moment, un vent de folie financière d'un tout autre ordre souffle de l'autre côté de l'Atlantique, plus précisément sur une maison de New Bond Street, une rue d'un quartier huppé de Londres, où Sotheby's organise une vente de deux jours des oeuvres de Damien Hirst. Probablement le plus célèbre artiste vivant de notre époque, Hirst attire de prospères collectionneurs et de nouveaux acheteurs fortunés du monde entier.

Chaque exposition raconte
une histoire

Comme on pouvait s'y attendre, j'ai été submergé par la planification des expositions et je n'ai pas pu tenir mon journal en ligne aussi régulièrement. Toutefois, plus tôt ce printemps, j'ai rédigé une note juste après l'avant-première des médias, que je suis maintenant prêt à publier. Chaque année, le musée organise une « tournée médiatique » pour annoncer le programme d'expositions et, cette fois, La vie en Pop était l'exposition-vedette. On m'a demandé d'en donner un aperçu de 20 minutes aux journalistes présents à ces junkets qui ont eu lieu à Ottawa, Montréal et à Toronto. Beaucoup de gens sont venus dans les trois villes et ils ont manifesté un vif intérêt pour plusieurs aspects de La vie en Pop, notamment à Ottawa où un couple de jumelles identiques - Sophie and Isabelle Lynch – a interrompu la fin de ma présentation quand nous avons annoncé que le MBAC recréerait une œuvre réalisée par Damien Hirst en 1992 qui met en scène des jumeaux identiques. Vous trouverez de plus amples renseignements sur ce projet dans ce site Web et, si vous faites partie d'un couple de jumeaux identiques ou que vous en connaissez un, n'hésitez pas à communiquer avec nous à l'adresse jumeaux@beaux-arts.ca!

À part les jumeaux, La vie en Pop comporte beaucoup d'autres éléments et dans ma présentation, j'ai souligné quelques points saillants de l'exposition et j'ai aussi insisté sur la dimension historique rattachée à La vie en Pop, une exposition qui illustre visuellement comment une génération d'artistes qui s'est nourrie des influences conjuguées du ready-made, du conceptualisme, du pop art et de l'émergence d'une économie mondiale axée sur les médias de masses et la consommation dans les années 1980 en sont venus à percevoir leur rôle au sein du milieu culturel. Toute histoire doit commencer quelque part et La vie en Pop a pour point de départ la fin de la carrière de Warhol dont j'ai parlé dans mon dernier message.

Bien entendu, il est difficile dans une présentation d'une vingtaine de minutes d'aborder tous les détails d'une exposition comme celle-là ou de quelle exposition que ce soit  et c'est pourquoi, après l'avant-première des médias, nous invitons les journalistes à se joindre à nous pour le repas afin qu'ils aient la chance de nous poser des questions plus précises et d'engager une discussion plus approfondie.

À cet égard, j'ai eu une conversation particulièrement enrichissante avec Peter Simpson de l'Ottawa Citizen. Il m'a fait part d'un commentaire et d'une question que beaucoup de gens se poseront, je crois, quand ils liront sur La vie en Pop : s'agit-il vraiment de quelque chose de nouveau? J'avais fait allusion aux ready-made dans l'introduction de mon intervention sur le « choc de la nouveauté » qu'avaient déclenché les ready-made, Duchamp et le dadaïsme, le pop art et l'art conceptuel et qui s'était répercuté sur les artistes de La vie en Pop. Mais la question de Simpson (qu'il a pu traiter brièvement dans son article affiché ) faisait référence à une époque plus reculée de l'histoire de l'art, en fait à quelques siècles auparavant. À l'époque de la Renaissance, les artistes illustres avaient des réputations sulfureuses, ils frayaient avec les classes aisées, dirigeaient de grands ateliers comme celui de Michel-Ange qui signait des œuvres exécutées dans une large mesure par ses assistants, comme le font aujourd'hui Koons, Hirst ou Murakami.

J'ai convenu avec M. Simpson que c'était tout à fait le cas – le modèle d'atelier de ces artistes, de même que le soutien d'une élite qui a les fonds nécessaires pour commander ou acheter les œuvres – est un modèle de réussite artistique que nous connaissons bien. Ce qui a changé, bien sûr, ce sont les gens qui achètent principalement les œuvres d'art – ce ne sont plus l'Église et l'État, mais plutôt des entrepreneurs privés et des gens d'affaires ou les entreprises, les fondations et même, dans certains cas, les musées qu'ils dirigent ou, du moins, ont récemment remis à flot comme cela a été le cas quand le philanthrope bien connu Eli Broad est venu en aide au LACMA et au LA MoCA au début de l'actuelle crise du crédit.

Le fait que le modèle d'atelier et les liens entre art et argent existent depuis déjà plusieurs siècles en Occident n'est qu'un aspect de la question. Fondamentalement, les origines  - la pré-histoire, pourrait-on dire – de l'exposition La vie en Pop remontent non pas à la Renaissance, mais plutôt à une époque qui se situe au milieu du xixe siècle, lorsque le peintre français Édouard Manet a entamé une relation conflictuelle avec le Salon officiel et a recherché activement d'autres options  pour présenter son travail et le faire accéder directement à la sphère publique. Ce fut le cas pour son œuvre emblématique Nana (1877) qui a été refusée au Salon de 1877. La solution adoptée par Manet n'a pas été d'essayer de présenter son œuvre dans un autre contexte artistique (au Salon des Impressionnistes, au « Salon des Refusés » ou dans un autre lieu du même genre), mais plutôt dans la devanture de la boutique parisienne branchée Giroux et cie. Que représentait le tableau? Une courtisane accompagnée de son visiteur. Le sujet avait déjà été traité par Manet, notamment dans sa représentation la plus célèbre et la plus scandaleuse, Olympia (1865), où l'on voit la muse de l'artiste, Victorine Meurent, nue, allongée sur un divan, à la manière de la Vénus d'Urbin du Titien (1538–1539). Cependant, dans l'œuvre du peintre français, le personnage mythologique de la séductrice devient réel, son regard est même provocateur. Dans Nana, la maîtresse est vêtue et elle se tourne de manière invitante. Certaines interprétations laissent même entendre qu'elle se préparerait à sortir avec son prétendant, peut-être pour aller faire des courses… Mais revenons à la devanture de la maison Giroux et cie! Voici comment Carol Armstrong, spécialiste de Manet, décrit la tournure des événements dans sa publication Manet Manette parue en 2002 chez Yale University Press (p. 229) :

« Même si Manet a peint Nana pour le Salon, il a probablement compris que cette œuvre pouvait être exposée en devanture, sans parler de l'avantage publicitaire de sa propre notoriété représenté par cette Nana qui faisait clairement écho à Olympia. Quelle qu'ait été la réaction des critiques, les gens venaient voir l'œuvre,  et même – ou surtout – s'ils étaient scandalisés, ils entraient parfois dans la boutique pour acheter des produits Giroux. Ainsi, dans la logique circulaire de la publicité, cela servait aussi Manet. »

Plusieurs éléments entrent ici en jeu : Manet est un peintre établi, reconnu qui entretient des liens étroits avec la bourgeoisie. Cependant, comme artiste, il s'attaque volontiers aux mœurs de la société civile, créant parfois un scandale pour attirer l'attention vers les aspects sous-culturels de la ville et de la vie moderne. Pour plusieurs, Manet est le premier artiste « moderne » et, de fait, sa préoccupation active pour la vie moderne cosmopolite naissante et pour toutes ses nuances et contradictions, qu'il présente d'une façon parfois flatteuse,  souvent antagoniste, servira de modèle à l'artiste qui, tout au long du xxe siècle, deviendra le chien de garde du courant dominant. C'est ce modèle que met en relief La vie en Pop puisque les artistes de l'exposition, à commencer par Warhol et pour finir avec Takashi Murakami, n'abandonnent pas vraiment le rôle de critique, mais changent les paramètres en vertu desquels un artiste peut s'engager et proposer d'autres façons de penser et de consommer à l'intérieur du courant dominant. Comme Manet un siècle plus tôt, les artistes de La vie en Pop transportent littéralement leur art dans les rues et les magasins et, à l'instar des réactions obtenues par  Manet de la part des divers groupes qui constituent son public, ils suscitent souvent de vives émotions et controverses. À la Kunsthalle de Hambourg, on a ajouté à la présentation la Nana de Manet qui fait partie de la collection du musée – le tableau de Manet, légèrement voilé par un écran de plexiglas conçu par le musée pour recréer le contexte de la présentation de l'original dans les rues de Paris en 1877, était exposé dans la même salle que le grand panneau Made in Heaven de Jeff Koons. Pour moi, cet ajout à l'exposition a un grand pouvoir d'évocation et il rappelle que les antécédents de l'histoire de La vie en Pop ne datent pas seulement de la fin des années 1970, mais remontent à plus d'un siècle, voire même à quelques siècles de plus si l'on recule plus loin dans l'histoire de l'art comme l'a fait Peter Simpson.

Lire au sujet d’Andy Warhol de l’autre côté de l’Atlantique

Il me semble que l’endroit est adéquat pour lire à propos de cet artiste, étant donné qu’il y a passé le plus clair de son temps dans les années 1970 et 1980. Quand il n’était pas de l’autre côté de l’Atlantique, Andy Warhol se trouvait à bord d’un avion se dirigeant vers les États Unis, l’Europe ou d’autres destinations où il allait signer des contrats, rencontrer des collectionneurs, socialiser un bon coup - j’en suis sûr -, mais aussi travailler, et travailler encore. Il s’est surtout consacré aux portraits pendant presque toute cette période, ceux de gens riches et célèbres qui avaient les moyens d’avoir leur tête photographiée, sérigraphiée et peinte par le prince du Pop Art.

Une soirée loin de La vie en Pop, mais toujours liée à l’art…

Bon, je dois rectifier ce que j’ai écrit la ernière fois au sujet des œuvres d’art et des vernissages : il arrive d’avoir le temps de voir véritablement les œuvres au cours d’un vernissage, ce que j’ai pu faire vendredi à la Falckenberg Collection. J’en suis d’ailleurs content, car je n’aurai pas l’occasion au cours de mon séjour de me réaventurer dans cet ancien entrepôt industriel qui, pour cette exposition et, je présume, pour les deux autres qu’il présente chaque année, regorge d’œuvres d’art. Quelques créations étaient même exposées au sous sol, y compris une sculpture fascinante réalisée par Dirk Skreber.

Inauguration de l’exposition
La vie en Pop à la Kunsthalle
de Hambourg !

Je vous salue depuis Hambourg, en Allemagne, une ville qui, du moins pour les conditions météorologiques, ressemble beaucoup à Ottawa : il y fait froid et il y neige. Hier soir, toutefois, l’atmosphère était particulièrement chaleureuse à la Kunsthalle de Hambourg où près de 2800 personnes étaient serrées dans la grande salle historique de l’établissement, qui date du 19e siècle, à l’occasion du vernissage de l’exposition La vie en Pop. L’art dans un monde matérialiste. Mon manteau sur le dos – le vestiaire s’étant rempli rapidement –, je me suis plongé dans la foule et j’ai écouté les discours prononcés par Hubertus Gaβner, le directeur du musée, et par Daniel Koep et Annabelle Görgen-Lammers, conservateurs, en me disant que j’aurais dû prendre ces leçons d’allemand que j’avais eu l’intention de suivre depuis si longtemps ! Nous avons ensuite quitté l’édifice d’origine et franchi à pied l’assez longue distance nous séparant de l’aile consacrée à l’art contemporain, plus récente...