Extraits tirés de l’article Daphne Odjig : une ligne lyrique, par Anita Lahey, publié dans le numéro d’automne 2007 de Vernissage, le magazine du Musée des beaux-arts du Canada.
Née en 1919 d’un père odawa et d’une mère britannique dans la réserve Wikwemikong sur l’île Manitoulin (Ontario), Odjig commence sa formation artistique à 13 ans lorsqu’un accès de fièvre rhumatismale interrompt sa scolarité. En convalescence à la maison, son grand-père Jonas, sculpteur sur pierre, et son père Dominic cultivent son talent pour le dessin. Parfois, Jonas racontait des histoires traditionnelles potawatomies pendant qu’ils dessinaient et peignaient. Le fait d’avoir passé le début de sa vie adulte coupée de son patrimoine – surtout pour tenter d’éviter le racisme – n’empêchera jamais Odjig de créer. L’art deviendra le fil conducteur qui reliera les étapes de sa vie. Dans le catalogue de l’exposition co-publié par la Galerie d'art de Sudbury et par le MBAC, Devine écrit : « Pendant sa convalescence, les histoires et le style curviligne du dessin qu’elle apprend de son grand-père, graveur de pierre, influenceront sa conception esthétique et métaphysique pour le reste de sa vie. »
En 1963, l’admission d’Odjig à la British Columbia Federation of Artists marque sa reconnaissance officielle en tant qu’artiste. L’huile sur toile qui lui ouvre cette porte, File d’attente pour le théâtre (1962) est éloquente : elle a été décrite comme un paysage expressionniste urbain illustrant l’isolement culturel de l’artiste. Un article sur Odjig publié dans la revue Equinox la cite à propos de cette époque de sa vie : « J’aurais tellement voulu pouvoir dire ‘Je suis Indienne, je suis née dans une réserve’. Mais à cause de la situation, je ne pouvais pas… »
Vers le milieu des années 1960, Odjig et son mari, Chester Beavon, déménagent dans le nord du Manitoba. Beavon travaille alors comme agent de développement à Easterville – où les Cris de Chemahawin viennent d’être transférés. Elle crée une série de dessins à la plume et à l’encre extrêmement détaillés qui illustrent la vie de la communauté, ainsi que des croquis d’attelages de chiens, de cabanes, de bateaux de pêche et de gens du coin tels que Verna George et Patsy Wood. Dans une entrevue accordée au magazine Tawow, elle exprime son inquiétude devant la disparition des modes de vie traditionnels. « Ces portraits ne sont pas sortis de mon imagination, ils représentent des personnes et des endroits qui existent vraiment. Je veux qu’ils vivent éternellement grâce à l’art. »
Son style change. Elle entreprend de peindre des allégories et des légendes et illustre une collection de manuels scolaires, les Nanabush Tales, publiés en 1971. Selon Tawow, sa peinture à l’acrylique La femme oiseau-tonnerre (1971) exprime « assez bien la violence et l’intensité » de la figure de la légende transformée en une créature puissante, mi-femme, mi-oiseau, après avoir été tuée par un homme jaloux.
À cette époque, le style d’Odjig est surtout associé à celui de Norval Morrisseau. Les deux artistes, qui au début travaillent apparemment sans se connaître, sont alors vus comme la preuve d’une « émergence » – un virage culturel, une nouvelle prise de conscience. Mais Odjig s’intéresse rapidement à l’histoire et devient l’une des premières artistes autochtones à aborder les horreurs coloniales et postcoloniales subies par son peuple.
Daphne Odjig exécute ensuite des peintures de légendes, des murales historiques, des œuvres érotiques, des abstractions et des paysages en utilisant différentes techniques et différents matériaux. Elle adopte néanmoins l’acrylique dont elle explore à fond toutes les possibilités. Elle crée ainsi une œuvre très personnelle que l’on ne peut classer comme étant uniquement influencée par un style autochtone, canadien ou européen. Ses œuvres enrichissent des collections canadiennes publiques et particulières. Membre de l’Ordre du Canada, Odjig est vue par beaucoup comme la « grand-mère de l’art autochtone » au Canada. Pendant de nombreuses années, elle gère une galerie d’art autochtone à Winnipeg et fonde un groupe influent, mais éphémère, connu sous le nom de « Groupe indien des Sept », qui compte entre autres Morrisseau, Carl Ray et Alex Janvier.
Odjig découvre la véritable liberté artistique à la fin des années 1970. « Elle commence à exposer des œuvres qui n’expriment pas forcément son indianité ni l’histoire de son peuple, mais des sentiments personnels », observe Devine. Cette évolution transparaît dans des œuvres telles que Deux femmes à leur courtepointe (1982). « Ici, le glissement thématique est net, le langage visuel est différent, analyse Devine. L’espace est métaphorique. Les formes géométriques qui occupent tout le champ de la toile, donnent à penser que des gens combinent des éléments disparates pour créer un tout unifié. »
Sans conteste, c’est la ligne – toujours le dernier élément à figurer dans un Odjig – qui apporte la cohésion définitive. Devine voudrait pouvoir l’extraire du tableau pour découvrir tout ce qu’elle pourrait raconter à elle seule. Mais séparée des plans et des couleurs qu’elle délimite, il se pourrait que la ligne perde de sa force. Odjig a déjà affirmé que cette ligne donnait vie à ses toiles. « Si vous pouviez regarder ma peinture avant que j’applique la ligne-forme, vous ne comprendriez sans doute pas ce que je fais. Mais une fois la ligne sur la toile, tout est en équilibre, tout est là. »
Sans les différents éléments du tableau – les éléments de la vie – à relier, la ligne-forme n’a rien à accomplir, nulle part où aller. Odjig sait sûrement cela mieux que quiconque.