Kuwabara Kineo, Devant le palais impérial (au lendemain de l’incident du 26 février), 1936, tirage de 1985, épreuve à la gélatine argentique, 30,2 × 45,5 cm, Musée des beaux-arts de Yokohama

Exposition à la lumière : conversation avec la conservatrice Eriko Kimura

La période de l’après-guerre au Japon a été marquée par de grands bouleversements et changements sociaux majeurs. L'exposition Hanran. Photographie japonaise du XXe siècle plonge les visiteurs dans l’histoire de ce pays alors en pleine ébullition sur le plan politique et culturel. Il n’est pas étonnant que le titre Hanran, qui signifie « débordement » en japonais, reflète cette effervescence qui, bien que parfois censurée, a inspiré les nouvelles générations de photographes.

La commissaire de l’exposition Eriko Kimura, conservatrice du Musée des beaux-arts de Yokohama, convie les visiteurs à un voyage sans précédent à travers plus de 200 œuvres du XXe siècle. L’équipe de l’ICP a profité de sa venue au Canada pour en découvrir plus à propos des histoires derrière ces photographies, vues à la lumière d’aujourd’hui.  

 

L’équipe de l’ICP : Pouvez-vous nous parler de votre pratique de commissariat et de votre approche de la photographie parmi les autres formes d’art?

Eriko Kimura : Au Japon, nombreux sont les conservateurs de musée qui travaillent avec les collections. Personnellement, je suis conservatrice d’art contemporain, mais je fais aussi de la gestion de collection. Notre musée [le Musée des beaux-arts de Yokohama] se consacre à l’art moderne et contemporain.

Comme la photographie représente la moitié de la collection, je me partage entre photographie et expositions d’art contemporain. De nos jours, de nombreux artistes contemporains ont un intérêt pour les expositions qui s’appuient sur la recherche et intègrent du matériel historique tout en traitant des préoccupations qui influent sur notre quotidien. Voilà une bonne raison pour les conservateurs de travailler à la fois sur les questions d’histoire et d’art contemporain.

 

ICP : Quelles photographies ou parties de l’exposition souhaitez-vous le plus faire découvrir aux visiteurs?

EK : Nakahira Takuma et Ishiuchi Miyako sont deux artistes, actifs à compter de la fin des années 1960, dont les visiteurs doivent absolument voir les œuvres.

Ishiuchi Miyako, Histoire de Yokosuka no 98 : Sakamoto-cho, 1976–1977

Ishiuchi Miyako, Histoire de Yokosuka no 98 : Sakamoto-cho, 1976–1977, épreuve à la gélatine argentique, 45,4 × 55,9 cm, Musée des beaux-arts de Yokohama

Ishiuchi Miyako est une photographe qui a été influencée par Nakahira Takuma. Elle a gagné le Prix de la photographie Hasselblad il y a quelques années. Aujourd’hui jeune septuagénaire, elle travaille toujours et est une personnalité importante de la photographie au Japon.

Dans la série présentée pour l’exposition, elle immortalise la ville de Yokosuka, située à proximité de Yokohama. C’est une ville portuaire avec une importante base militaire américaine, qui existe encore. C’est là qu’elle a grandi et passé sa jeunesse à observer ce qui se passait en ville près de la base américaine. Beaucoup de gens travaillaient pour la base, mais il y en avait aussi d’autres qui protestaient contre sa présence. Elle avait des sentiments partagés à propos de la situation à Yokosuka, qui symbolise l’histoire d’après-guerre et la réalité politique du Japon.

Nakahira Takuma était un peu plus âgé et est décédé récemment. Le personnage masculin dans cette photo [qui fait partie d'une série] est Nakahira lui-même. Il était une figure importante de la photographie contemporaine japonaise et un mentor pour bien des photographes dans les années 1960 et 1970. En tant qu’éditeur, il publiait une revue de photographie intitulée Provoke. On peut voir des exemplaires de ce magazine, provenant des archives du Musée des beaux-arts du Canada, dans la vitrine qui clôt l’exposition.

Sa photographie n’est pas simple : il n’utilise pas de trépied et photographie à la volée, ce qui donne des images en biais ou en mouvement, et parfois hors foyer. Mais ce sont ces images brutes qui ont fait sa renommée. De nombreux jeunes photographes et membres du public ont été fascinés par ce genre d’images floues.

Nakahira Takuma, Sans titre [Kyobashi, Tokyo], 1964

Nakahira Takuma, Sans titre [Kyobashi, Tokyo], 1964, tirage de 2003, épreuve à la gélatine argentique, 90 × 60 cm, Musée des beaux-arts de Yokohama. Don de l’artiste. © Gen Nakahira avec la permission d’Osiris

ICP : Pouvez-vous nous parler un peu plus de Provoke?

EK : En 1968 et 1969, plusieurs photographes se sont associés pour publier cette revue, avec Nakahira Takuma comme rédacteur en chef. Même si elle a cessé de paraître après seulement trois numéros, elle a eu une grande influence non seulement sur les photographes, mais aussi sur les éditeurs, les graphistes et les intellectuels. C’était très expérimental, parce qu’il n’y avait pratiquement pas de texte, si ce n’est de la poésie et les commentaires des photographes.

La photographie de Provoke différait du photojournalisme et des images documentaires; c’était purement artistique. C’est devenu un symbole, une publication de son époque. Après la guerre, le Japon a connu un vaste mouvement autour de la réalisation de livres photographiques. Beaucoup de photographes en publient toujours aujourd’hui, et je crois que le Japon produit plus d’illustrés, de magazines d’appareils photo et de photographie que pas mal d’autres pays dans le monde. Donc c’est très particulier!

 

ICP : Y a-t-il pour vous une image qui illustre hanran [débordement], le thème de l’exposition?

EK : Je crois que c’est sans doute le visuel principal de l’exposition [Dans le quartier rouge, Yoshiwara, 1954]. Il s’agit d’une femme inconnue travaillant dans le quartier rouge de Tokyo. C’est une scène que l'on n'aurait jamais vue avant la guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, la mentalité de la population japonaise a complètement changé. Il est devenu plus acceptable de saisir la réalité de la vie et des gens ordinaires au quotidien.

Quand j’ai pour la première fois organisé cette exposition au Japon, j’ai choisi de sélectionner des images de femmes et d'enfants, parce que le Japon est une société plutôt dominée par les hommes, et spécialement au XXe siècle. Il est donc bon de montrer comment les femmes, les enfants et les personnes âgées vivaient à cette époque.

Hayashi Tadahiko, Dans le quartier rouge, Yoshiwara, 1954

Hayashi Tadahiko, Dans le quartier rouge, Yoshiwara, 1954, tirage de 1993, épreuve à la gélatine argentique, 32,4 × 21,3 cm, Musée des beaux-arts de Yokohama. Photo © HAYASHI TADAHIKO archives

Une femme anonyme dans le quartier rouge ne représentait pas une figure importante d’un point de vue historique dans ce temps. Mais le photographe s’est rendu dans ce lieu pour photographier des femmes ordinaires. Également, il s’agit d’une travailleuse vivant par ses propres moyens. Comme nous sommes après-guerre, peut-être est-elle veuve d’un soldat, et elle représente la réalité post-conflit des femmes du peuple, qui ont vécu une période vraiment difficile.

D’un point de vue photographique, l’angle, l’éclairage et la tonalité, l’aspect artistique du sujet, tout cela est très fort et beau. C’est une image puissante. Cette femme n’est pas gênée de qui elle est.

 

ICP : Que nous apprend l’exposition à propos de la relation entre esthétique et histoire ou politique?

EK : Les Japonais sont très passionnés par les formes visuelles d’expression. Les gens aiment regarder des photographies – et en prendre, également –, donc la photographie japonaise est très variée. Il y a de nombreux aspects différents dans la photographie au Japon, mais dans cette exposition, nous nous sommes plus concentrés sur les styles photojournalistiques et les instantanés de la vie courante, avec également de la photographie d’art.

Les photojournalistes n’avaient pas une grande importance au Japon avant les années 1940. Jusqu’alors, les journalistes faisaient principalement appel à la gravure et au dessin. Vers la fin des années 1930 ou le début des années 1940, toutefois, les revues de photographie sont devenues plus nombreuses, il y avait plus de photographies que d’illustrations dans les journaux. Dans les débuts, la photographie était une méthode ou une technique utilisée pour immortaliser des personnalités importantes ou des paysages, les éléments d’importance pour le gouvernement et les élites, mais pas nécessairement pour les photographes.

Hayashi Tadahiko, Female Air Defence Correspondents Standing in a Row, v. 1942

Hayashi Tadahiko, Female Air Defence Correspondents Standing in a Row, v. 1942, printed in 1993, gelatin silver print, 32.4 x 20.0 cm, Yokohama Museum of Art. © HAYASHI TADAHIKO archives

Certaines images rarement montrées datant de la Deuxième Guerre mondiale sont présentées dans la partie de l’exposition intitulée Les menaces de la guerre et le photojournalisme. Parmi elles se trouvent des images influencées par le constructivisme russe et allemand et par l’artiste Alexandre Rodtchenko.

Les photos ont toutes été prises au début des années 1940, ce qui en fait de bons exemples de l’influence de la photographie allemande et russe sur le Japon. Mais elles portent également sur le régime totalitaire du Japon de l’époque, ce qui était un moment condamnable dans l'histoire de la photographie.

Parfois les gens vont dire : « Cette image est belle ». Les femmes sont impeccablement alignées, la composition en angle est efficace. Mais il faut aussi penser au contexte historique de l’époque. La photographie associe une image avec la signification de ce qui se joue en coulisse, quelque chose à ne pas oublier quand on regarde toutes ces photos.

 

Des œuvres de Nakahira Takuma, Ishiuchi Miyako et de plus de vingt autres photographes représentés dans la collection du Musée des beaux-arts de Yokohama sont exposées dans le cadre d’Hanran. Photographie japonaise du XXe siècle jusqu’au 22 mars 2020 dans les salles de l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada.

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