Canadassimo de BGL : abondamment canadien à Venise

  

BGL, 2008. Photo © Richard-Max Tremblay, avec l'autorisation de BGL

« On a créé des circuits qui peuvent ressembler à des petites montagnes russes », explique une voix au téléphone. Celle de Jasmin Bilodeau, de Sébastien Giguère ou de Nicolas Laverdière ? Difficile à dire. Quelques jours à peine avant de partir pour l’Italie, les trois artistes du collectif BGL ont branché le haut-parleur de leur téléphone de leur atelier de Québec et parlent avec animation, se coupant la parole et racontant des blagues tout en décrivant Canadassimo, leur installation qui sera présentée à la Biennale de Venise. « C’est de la monnaie qui promène dans ces circuits-là et qui s’en viennent vers le pavillon. On espère que ça va être captivant. »

L’image de montagnes russes est appropriée car BGL n’a jamais caché son goût pour le jeu. L’une de leurs dernières créations, Canada de Fantaisie, est un carrousel composé de barrières de sécurité en acier. D’ailleurs, le trio ne tarde pas à insister sur l’importance de réjouir le spectateur. « Le premier but de ça, c’est de s’amuser avec quelque chose d’étrange. »

Comme toutes leurs œuvres, Canadassimo va pourtant au-delà de la simple interactivité. C’est une installation ambitieuse et tentaculaire qui comprend de nombreuses couches de sens… sur l’insatiable appétit du matérialisme nord-américain, sur le cycle implacable du je-consomme-je-jette, sur le monde de l’art et sur l’espace même. L’installation qu’ils présentent à cette 56e exposition d’art international exige que le visiteur soit prêt à participer à une expérience immersive et quelque peu déstabilisante.

L’expérience débute dans la cour du pavillon canadien, au cœur des jardins historiques de la Biennale, les Giardini di Castello. Une structure d’échafaudages semble indiquer que le bâtiment de briques est en rénovation, une impression que renforcent les lettres ajoutées à l’enseigne CANADA qui se lit maintenant CANADASSIMO.

Le visiteur téméraire qui pénètre ensuite dans le pavillon découvre un lieu transformé en un petit commerce de quartier nord-américain ou « dépanneur » québécois regorgeant de grignotines, d’articles ménagers et d’enseignes commerciales ou faites à la main. L’endroit semble à la fois miteux et bien entretenu.

 

BGL, Canadassimo (2015), en cours de réalisation pour le pavillon du Canada lors de la 56e exposition internationale d’art –  La Biennale di Venezia, 2014. Photo © Ivan Binet, avec l’autorisation de BGL, de la Parisian Laundry, Montréal, et de la Diaz Contemporary, Toronto

Derrière le comptoir, un rideau de bambou protège l’endroit où vit le propriétaire fictif : un loft moderne pourvu d’un mobilier minimaliste, aux lignes épurées. Un lieu de contemplation paisible, disent les artistes, un lieu où l’on contemple surtout la chute des pièces de monnaie évoquées plus haut dans un labyrinthe de colombages de métal placé entre des vitres pleine hauteur. Les colombages et les échafaudages derrière le verre envoient à nouveau le message que le lieu est en chantier.

Après avoir traversé le loft, les visiteurs entrent dans un atelier qui respire l’abondance, l’accumulation, l’énergie créatrice et l’obsession du recyclage. Partout s’empilent des objets : des sculptures en terre cuite, des statuettes religieuses, des métronomes en mouvement et des pots de peinture colorée faits de centaines de boîtes de conserve ouvertes qui ont gardé leurs étiquettes de soupe aux pois, de fèves au lard et autres denrées typiquement canadiennes. Les couches de vieux tapis qui recouvrent le sol sont tachées d’éclaboussures de peinture. « Sur le plan des sens, c’est surchargé », note Jean-François Castonguay, chef des services techniques du Musée des beaux-arts du Canada, qui a supervisé l’installation.

La porte qui débouche sur la cour mène à un escalier construit dans les échafaudages. Les visiteurs qui s’y risquent montent vers une terrasse partiellement clôturée par des rideaux de bambou. C’est là qu’ils peuvent déposer leur monnaie qui parviendra au loft par des colombages de métal évoquant des montagnes russes ou contempler les pavillons voisins par des ouvertures pratiquées dans le mur de perles.

De toute évidence, Canadassimo n’est pas une simple installation, mais une transformation complète. Au téléphone, les artistes disent avoir trouvé l’inspiration de ce nouvel espace lors de leur première visite du site, en 2014. « Quand on est allé visiter en février dernier, on a trouvé que le pavillon était assez petit, et entre les deux bâtiments très imposants de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. On dirait un petit chalet. On l’a trouvé comme une échelle domestique par rapport aux autres bâtiments, un peu un service. C’est de là qu’est venue l’idée de faire un truc de service, comme un dépanneur. »

 

BGL, Canadassimo (2015), en cours de réalisation pour le pavillon du Canada lors de la 56e exposition internationale d’art –  La Biennale di Venezia, 2014. Photo © Ivan Binet, avec l’autorisation de BGL, de la Parisian Laundry, Montréal, et de la Diaz Contemporary, Toronto

Avec ses quatre espaces de transition, l’œuvre est pleine de contradictions, d’ambigüités et de frontières floues : entre l’artiste et le bricoleur, entre l’art et le commerce, le musée et le lieu de travail, le privé et le public, le fini et le non fini, le neuf et le recyclé.

Canadassimo floute également les frontières des identités nationales avec son titre italianisant, sa vue sur les Giardini et ses références à la culture canadienne et à la culture québécoise. Jointe au téléphone à son domicile montréalais, Marie Fraser, commissaire de Canadassimo et professeure d’histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal, précise : « Il y a de nombreuses références aux modes de vie nord-américains et à la société contemporaine dans les œuvres de BGL. En quelque part, Canadassimo, dans sa dimension hyperbolique, exacerbe cet aspect dans un contexte de représentation nationale. La présence de produits typiquement québécois et canadiens, la passion pour le recyclage et l’excès de la surconsommation, le fait que le pavillon soit agrandi mais toujours en rénovation, les pièces de monnaie qui dégringolent... C’est avec poésie que BGL nous incite à réfléchir aux paradoxes qui nous habitent. »

 

Bien sûr, Canadassimo présente une profusion presque scandaleuse de matériaux. Tellement de matériaux, en fait, qu’ils n’entraient presque pas dans les trois conteneurs de près de 13 mètres à destination de Venise. Marie Fraser constate ce même débordement d’énergie non seulement dans la production de BGL, mais aussi dans ses méthodes de travail. « L’abondance et la générosité qui les caractérisent, je pense, vient aussi de leur façon de travailler en collectif. C’est très dynamique, les choses et les matières restent toujours en mouvement. BGL recycle des idées, des matériaux, des objets, des fragments, voire leurs propres œuvres. Ils travaillent avec ce qui est autour d’eux, ils sont attentifs à leur environnement immédiat. Leur façon de travailler est très organique, c’est comme un collage d’idée et les trois artistes s’alimentent entre eux, repassent sur ce que l’un ou l’autre a fait pour ajouter quelque chose, pour transformer. »

Apparemment, la ruse du téléphone en mains libres est une preuve de ce travail d’équipe. Depuis vingt ans, les trois amis travaillent merveilleusement bien en collectif, chacun apportant des éléments essentiels au groupe, et il est évident qu’ils préfèrent être connus comme un tout. Tant mieux si l’intervieweur est incapable de les distinguer au téléphone, si leurs voix qui s’interrompent se mêlent pour n’en faire plus qu’une. 

« Au risque de renchérir encore une fois sur la dimension superlative du titre, dit Marie Fraser, Canadassimo est sans doute l’installation de BGL qui a le plus d’envergure à ce jour. » 

L’exposition de BGL à Venise a été rendue possible grâce aux contributions de nombreux mécènes privés et publics. Le pavillon du Canada bénéficie du soutien financier de la RBC, d’Aimia, du Cercle de l’art contemporain et des Mécènes distingués du Musée des beaux-arts du Canada, ainsi que de donateurs individuels et bénévoles de l’ensemble du Canada.

George Lewis, chef de groupe, RBC Gestion de patrimoine et RBC Assurances, insiste sur l’enthousiasme de RBC à l’idée d’appuyer le pavillon du Canada. « Nous croyons fermement au pouvoir de l’art d’enrichir la vie et la collectivité. C’est un honneur de participer à cet événement d’envergure internationale aux côtés du Musée des beaux-arts du Canada. »

Canadassimo est présentée jusqu’au 22 novembre 2015 à la 56e exposition d’art internationale – la Biennale de Venise.

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