Culture pop et sacrée : entrevue avec Kevin McKenzie

Kevin McKenzie, Bison « hot rod », 2003. Résin de polyuréthane et peinture acrylique, 20.5 x 62 x 60.4 cm. Acheté en 2011. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Kevin McKenzie Photo: MBAC

Kevin McKenzie est un artiste cri/métis né à Regina, en Saskatchewan, dont l’œuvre juxtapose souvent culture autochtone et symboles puisés dans la culture populaire et l’héritage colonial. Dans les années 2000, il a réalisé plusieurs séries d’installations sculpturales de crânes de bison en résine moulée, certains peints en « hot rod », d’autres ornés d’emblèmes chrétiens et de tubes au néon. McKenzie s’est servi de matériaux et procédés industriels pour recréer des objets naturels indissociables de la vie autochtone traditionnelle. Les pièces ainsi créées sont pleines d’esprit et contemporaines et, en même temps, évocatrices d’une histoire de conflit et d’effacement culturels.

Les installations de McKenzie Bison « hot rod » (2003), 426 Hemi (2010), Vaudou rouge (2010) et Les immortels (2010) font partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Selon la conservatrice Daina Warren, McKenzie s’inspire du caractère sacré des crânes de bison dans de nombreuses communautés autochtones. Ils sont aussi pour elle un symbole puissant des connaissances et croyances culturelles. Elle explique qu’il assimile ses moulages en résine à des véhicules d’époque qui représentent la vitesse, la puissance et le prestige, des qualités hors de l’ordinaire plutôt éloignées de leur utilisation au quotidien comme modes de transport. Récemment, le travail de McKenzie a évolué considérablement. Certaines de ses nouvelles pièces font appel aux techniques artistiques autochtones traditionnelles, comme le perlage ou le touffetage de poils d’animaux, pour recréer des emblèmes du Canadiana moderne. L’une de ces installations consiste en une paire de patins de hockey créés à partir de peaux d'animaux en utilisant la technique de fabrication des mocassins. Une autre série présente des coquilles protectrices pour le sport décorées de tendon et de crin de cheval.

McKenzie a exposé au pays comme à l’étranger, et ses œuvres figurent dans différentes collections publiques et particulières, notamment à la MacKenzie Art Gallery, à la First Nations University of Canada et au Saskatchewan Arts Board. Il est membre de la Première Nation de Cowessess (Traité no 4).

Kevin McKenzie Photo: Jordan Bennett

MMBAC : Pouvez-vous nous parler de vos installations sculpturales au Musée des beaux-arts du Canada? Bison et « hot rods » – comment les deux se rejoignent-ils?
KM : Autour de 2005, je passais du temps avec des artistes à Vancouver plutôt versés dans l’art primaire et la culture « hot rod ». Les motifs de cet imaginaire m’attiraient. Ma première voiture était une Chevelle 1970, un bolide classique. J’ai grandi parmi ces voitures musclées et, dans une moindre mesure, les « hot rods », ou voitures gonflées. C’est un milieu qui possède clairement sa propre culture et on ne peut pas vraiment parler d’art brut. J’aimais l’idée que dans le monde de l’art, ce soit considéré comme franchement primaire.

Avant le contact avec les Européens, le bison était le plus gros animal terrestre en Amérique du Nord. Une bête très puissante et imposante. Je me suis dit que, si le bison était une voiture, alors il serait un « hot rod ». Il aurait un gros moteur, comme un 426 Hemi, qui a clairement transformé la manière de construire les « hot rods ». En fait, l’une des sculptures s’intitule 426 Hemi. Une autre a pour nom Les immortels, titre inspiré d’un club « hot rod » de Los Angeles. J’ai pensé qu’il serait intéressant de me servir d’un motif de la culture populaire avec celui traditionnel du crâne.

 

Pour ces pièces, vous avez employé des procédés de fabrication industriels pour recréer des objets naturels.
KM : J’ai repris exactement le même procédé que celui de la fabrication d’une voiture, ou du châssis ou de la carrosserie d’une voiture. J’ai conçu les crânes, j'en ai fait des moules et je les ai fondus. Puis je les ai peints avec les logos.

Kevin McKenzie, 426 Hemi, 2010. Résine de polyuréthane et peinture acrylique, 20.5 x 62.1 x 61 cm. Acheté en 2011. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Kevin McKenzie Photo: MBAC; Kevin McKenzie, Les immortels, 2010. Résin de polyuréthane et peinture acrylique, 19.5 x 62.1 x 61 cm. Acheté en 2011. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Kevin McKenzie Photo: MBAC

Quels matériaux utilisez-vous, et ont-ils changé?
KM : Les matériaux sont vraiment primordiaux pour moi dans ma démarche. Par le passé, j’utilisais des matériaux non conventionnels et non traditionnels de façon contemporaine. J’essayais d’innover dans mon approche et mes processus, et de mettre en contraste matériaux contemporains et motifs traditionnels.   

J’ai commencé comme peintre et aquarelliste puis, vers 2001, il y a eu cette vague de nouveaux artistes et commissaires autochtones. Peter Morin, Sonny Assu et Daina Warren ont tous eu beaucoup d’influence. Daina et moi avons travaillé ensemble dès le départ. J’ai en fait été son premier projet muséologique.

En 2003, j’ai reçu une bourse du Conseil des arts du Canada pour réaliser les crânes de bison. Il y a de nombreux protocoles associés à l’utilisation des objets sacrés comme les crânes de bison. Je savais que je voulais m’en servir dans mes créations, donc ma solution a été de fabriquer un moule de crâne de bison et de m’en servir pour faire une copie, une imitation. Et j’aimais l’idée qu’il y ait une relation entre l’objet véritable et la copie : l’objet hyper-réel. Créer une apparence m’a donné la liberté d’ajouter d’autres motifs et d’associer de nouvelles idées au crâne de bison. En particulier des motifs religieux. Cela m’a donné la liberté de pouvoir être audacieux, de mélanger populaire et sacré.

Kevin McKenzie, Ghost and God [Esprit et Dieu], 2003. ©Kevin McKenzie Photo: Courtoisie de l'artiste

En 2017, votre exposition Resurrection comprenait des installations sculpturales de crânes de bison.
KM : Ghost and God [Esprit et Dieu] (2003) est un crâne de bison fait en polyuréthane incolore, ce qui m’a inspiré l’utilisation du néon comme source lumineuse dans cette pièce. Je me suis également servi d’une grande croix et d’un grand cercle en acrylique. Father, Son & Holy Ghost [Le Père, le Fils et le Saint-Esprit] (2017) fait aussi appel au  polyuréthane incolore et au néon. Le néon est employé comme un pigment, mais il a aussi une dimension très nostalgique; le néon comme technologie disparaît, aujourd’hui tout est en DÉL. J’aime me servir du néon parce qu’il est sa propre source lumineuse, ce qui en fait un matériau unique pour ajouter de la couleur.

Ghost and God a été un peu le point de départ pour moi. Daina Warren a écrit le texte pour l’expo Resurrection, et son point de vue était que beaucoup de sculptures de cette série étaient des autoportraits. L’œuvre réunit deux idéologies différentes qui font partie de mon bagage, qui représentent beaucoup de ce que je suis. J’ai été élevé comme catholique et suis allé à l’école catholique, donc c’était une bonne partie de ma vie quand j’étais enfant. Plus tard, j'ai développé plus de liens avec mon identité autochtone, et j’ai commencé à revendiquer une certaine agentivité en ce sens. Cela se voit dans mon travail.

Ces idées se télescopent dans Ghost and God. Il y a l’iconographie chrétienne et le crâne de bison, lequel est lié aux traditions spirituelles autochtones. J’ai pensé qu’il y aurait une confrontation dantesque entre les deux. Quel Dieu est le plus fort? L’autochtone ou le catholique? Une grande confrontation; mais quand les gens regardent l’œuvre, elle est si belle d’un point de vue esthétique que l’affrontement ne semble pas être au rendez-vous. J'attendais un gros impact, un effet différent. C’est probablement l’une de mes meilleures pièces. J’imagine que la confrontation, le conflit, tout cela n’était qu’en moi. L’œuvre permet une synthèse. Les deux réalités convergent. La beauté.

Kevin McKenzie, Inter-Generational (Intergénérationnel], 2019. © Kevin McKenzie Photo: Courtoisie de l'artiste

À quel genre de création travaillez-vous actuellement?
KM : Je suis revenu à des formes d’art plus traditionnelles, comme le perlage, les décorations en piquants de porc-épic et le touffetage de poils d’animaux. Donc j’ai tout inversé dans mon approche et je fais un travail totalement différent d’il y a un an et demi.

Je suis professeur adjoint au département d’art visuel et autochtone à l’Université de Brandon au Manitoba. Lors de mon entrevue en avril dernier, on m’a dit rechercher un professeur autochtone pour donner des cours de première année en sculpture et différents autres ateliers. Mais l’enseignant en question devait pouvoir former aux techniques autochtones comme le perlage, les décorations en piquants de porc-épic et le touffetage de poils d’animaux. Je suis un artiste contemporain depuis les 25 dernières années, sans grande proximité avec les formes d’art traditionnelles. Alors quand on m’a proposé le poste, je me suis dit : « D’accord. Je vais enseigner les techniques autochtones, mais le fait est que je n’y connais pas grand-chose ». Cathy Mattes, professeure adjointe au département, possède un bagage impressionnant en matière de savoir traditionnel et elle m’a pris sous son aile. C’est une éducatrice, une conservatrice, une écrivaine, une critique et elle pratique l’art culturel. Durant mon premier semestre à l’Université de Brandon, j’ai été son assistant pour le cours sur les techniques, cours que je donnerai l’an prochain. Grâce à son parrainage, j’ai appris le perlage, la décoration en piquants de porc-épic et le touffetage sur le tas. J’ai fait les mêmes projets que les étudiants.

Kevin McKenzie, Empowerment bracelet [Bracelet d’émancipation], 2019. © Kevin McKenzie Photo: Courtoisie de l'artiste

Qu’est-ce que ça fait d’être en même temps professeur et étudiant?
KM : C’était très intense. Je suis encore aujourd’hui en processus d’apprentissage. Le bracelet que je porte, je l’ai conçu et fabriqué. Il y a du perlage et du travail sur cuir; je l’appelle bracelet d’émancipation.

Cathy Mattes suit des protocoles et méthodologies d’enseignement très stricts. Nous avons une aînée attitrée, une gardienne du savoir, qui intervient dans tous mes cours de techniques autochtones. Ça n'existe qu'à l’Université de Brandon. Son nom est Barb Blind. Je compte beaucoup sur les conseils et la sagesse de Cathy et Barb.

Comme artiste, c’est un virage à 180 degrés par rapport à ma façon de créer auparavant. Au cours des 25 dernières années passées dans le domaine de l’art contemporain, je n’avais besoin de consulter personne.

C’est un peu étrange, comment tout a finalement fonctionné. Je suis tellement heureux de faire ce que je fais et d’être partie prenante de la communauté. Être ici et participer à des formes d’art traditionnelles au sein d’une collectivité m’a vraiment donné un sentiment d’appartenance. Grâce à ça, je sens que ma production artistique va être plus forte et plus pertinente. Elle s’inspirera des recherches que je mène et de ma communauté. Avant, mes intérêts étaient différents, j’étais très isolé et solitaire.

En tant qu’artiste contemporain, il y avait un esprit de camaraderie avec les autres membres de la scène artistique contemporaine. Mais pas de collectivité. C’est probablement de ma faute, parce qu'être artiste contemporain m’isolait, en fait. Faire partie d’un groupe, d’une communauté, ça a vraiment tout changé. Les techniques traditionnelles que j’apprends remontent à des milliers d'années; elles ne sont pas nouvelles, mais elles le sont pour moi. Et créer une œuvre, c'est entrer en relation avec mes ancêtres et avec ma culture d’une manière qui paraît beaucoup plus intense qu’avec ce que je créais avant. Je ne sais pas comment fonctionne la destinée, mais ce voyage y ressemble étrangement.

 

Les œuvres de Kevin McKenzie sont présentées dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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