En direct du coeur. Entrevue avec Christi Belcourt

 

Christi Belcourt. Photo © Christi Belcourt

Pour l’artiste canadienne Christi Belcourt, les notions de politique, de peuples, d’art et de Terre mère sont inextricablement reliées, tout comme les motifs de perlage des Premières nations et des Métis qu’elle reproduit soigneusement dans ses peintures. Ses œuvres, qui illustrent l’eau, les oiseaux, les feuilles – le cycle de la vie – sont présentées dans de nombreux musées, dont le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), dans les livres qu’elle publie et dans les défilés haute couture à Milan.

Belcourt naît à Scarborough, en Ontario, en 1966. Son père, le respecté chef métis et militant des droits des peuples autochtones, Tony Belcourt, est également le président fondateur du Conseil national des autochtones du Canada (aujourd’hui le Congrès des Peuples Autochtones).

Belcourt se souvient d’une période sombre de sa vie, quand elle abandonne l’école, occupe des emplois subalternes, boit et prend de la drogue. C’est alors qu’elle rencontre l’Aîné odawa Wilfrid Peltier. « Je crois qu’il s’était donné la mission de me ramener à mes racines, et je lui en suis reconnaissante », dit-elle.  

Mais c’est la sœur de Peltier, Yvonne McRae, qui déclenche la fascination de Belcourt pour le travail de perlage traditionnel des Premières Nations et des Métis en lui faisant cadeau d’une paire de mukluks ainsi ornés. Belcourt décide de peindre le motif de perles, mais s’aperçoit rapidement qu’elle ne connaît pas suffisamment les plantes illustrées pour leur rendre justice.

Belcourt se souvient d’une période sombre de sa vie, quand elle abandonne l’école, occupe des emplois subalternes, boit et prend de la drogue. C’est alors qu’elle rencontre l’Aîné odawa Wilfrid Peltier. « Je crois qu’il s’était donné la mission de me ramener à mes racines, et je lui en suis reconnaissante », dit-elle.  

Mais c’est la sœur de Peltier, Yvonne McRae, qui déclenche la fascination de Belcourt pour le travail de perlage traditionnel des Premières Nations et des Métis en lui faisant cadeau d’une paire de mukluks ainsi ornés. Belcourt décide de peindre le motif de perles, mais s’aperçoit rapidement qu’elle ne connaît pas suffisamment les plantes illustrées pour leur rendre justice.

Elle entreprend alors un intense travail d’apprentissage et de découverte et obtient par la suite des commandes du Gabriel Dumont Institute, à Saskatoon, de Conservation de la nature Canada, du Centre de connaissances traditionnelles et du Musée canadien de la nature. Son travail figure dans les collections permanentes du MBAC, du Thunder Bay Art Gallery et du Musée canadien de l’histoire. Belcourt a reçu de nombreux prix et bourses, et écrit trois livres. Plus récemment, elle a conçu les médailles des Jeux panaméricains et parapanaméricains de 2015.

Dans cette entrevue avec Magazine MBAC, elle aborde son engagement constant envers son histoire, sa création artistique et l’environnement, et le lien qui nous unit tous et toutes. 

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Magazine MBAC : L’exposition Sakahàn tenue au MBAC en 2013 a rassemblé des artistes autochtones du monde entier. Comment avez-vous ressenti le fait d’y participer?

Christi Belcourt : C’était un grand honneur d’être invitée à un événement international d’une telle ampleur – qui fut révolutionnaire pour le MBAC en termes de quantité et de portée des œuvres d’art contemporain indigène. C’était fantastique. J’ai également adoré voir les créations des autres peuples, ce qu’ils faisaient, ainsi que les nombreux thèmes communs qui sous-tendaient l’exposition.

 

Christi Belcourt, Water Song [La Chanson de l'eau] (2010–2011), huile sur toile, 20,5 x 389 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC


MMBAC : Votre tableau, La chanson de l’eau (au MBAC) a inspiré la collection de printemps 2016 de la maison de haute couture Valentino. Comment s’est faite cette collaboration?

CB : Quand ils ont communiqué avec moi, la ligne d’objet de leur courriel ressemblait à « Courriel de Milan, Italie ». J’ai pensé que c’était un pourriel, je l’ai supprimé. J’en ai ensuite supprimé un deuxième, et c’est alors qu’ils m’ont rejointe sur Facebook. « Il ne s’agit pas d’un pourriel. Veuillez ne pas le supprimer et y répondre. »  Je leur ai demandé de me retourner le courriel, puis j’ai parlé au téléphone avec une personne de l’entreprise.

Mais j’avais d’abord besoin de préciser quelques trucs avant de commencer, comme leur dossier environnemental, parce que l’industrie textile est reconnue à travers le monde pour ses effets dévastateurs sur l’eau et les terres. De nombreuses maisons obtiennent leurs tissus dans des pays qui ne payent pas un salaire suffisant pour vivre. Valentino achète la plus grande partie de son matériel en Italie et s’est vu attribuer la première place par Greenpeace parmi toutes les maisons les plus connues, parce que l’entreprise s’engage à devenir écologique d’ici 2020. Je voulais aussi savoir si elle avait déjà fait porter des coiffes autochtones lors de défilés à des mannequins ou été accusée d’appropriation culturelle.

MMBAC : Quelle fut votre impression de voir les mannequins porter votre travail pendant le défilé?

CB : J’ai été vraiment renversée. Les vêtements étaient tellement beaux.

MMBAC : Vous avez dit que vous considérez vos tableaux comme une continuation du perlage réalisé par les peuples autochtones, et particulièrement les Métis. Pourquoi est-ce important pour vous de perpétuer ce métier traditionnel?

CB : Toutes les traditions artistiques indigènes proviennent d’une compréhension de la terre et de ses esprits, et d’une connexion entre tout. Cette connaissance est encodée dans l’œuvre d’art. Quand on regarde une œuvre indigène, peu importe son origine dans le monde, on voit toujours ce lien à la terre. Cette compréhension de la façon dont nous sommes censés vivre sur la terre est codée dans le motif, les symboles et ce que nous voyons.

Ce n’est pas différent pour le perlage. Quand je crée, je ne fais pas que transférer les motifs du perlage sur la toile; je dois aussi y inscrire la signification qu’ils revêtent. Certains symboles ou plantes dans le tableau comportent une raison ou un code particuliers. Il y a toujours un message sur le respect de la terre et de l’eau : le respect que nous devons avoir pour la Terre et pour tout ce qui nous entoure. En tant qu’êtres humains, nous faisons erreur si nous pensons être supérieurs aux autres espèces.


Photo: Moccasin vamps by Jaime Koebel [Empeignes de mocassins parJaime Koebel], photographié par Christi Belcourt


MMBAC : Dans vos recherches, vous avez aussi découvert que les métiers traditionnels comme le perlage sont un héritage artistique et un fier legs économique des grands-mères métisses.

CB : Quand les choses sont devenues plus difficiles pour notre peuple, le travail de perlage des femmes était vendu et échangé, ce qui a soutenu l’économie pendant quelque temps. C’était après la disparition des bisons, et les castors avaient été presque décimés par la trappe; l’époque était dure. L’économie changeait, il y a eu une période où nous ne pouvions plus faire vivre nos communautés de la manière traditionnelle. En même temps, des maladies se répandaient et des traités étaient signés pour chasser les gens des terres et les mettre dans des réserves. Tout le monde était entassé et affamé. Le perlage et le troc étaient pratiqués par les femmes pendant de nombreuses années, et c’étaient elles qui faisaient rouler l’économie. Il pouvait arriver qu’une mère perle toute la nuit simplement pour pouvoir acheter un peu de sucre et de farine à rapporter à la maison. Et c’est encore comme ça aujourd’hui. J’ai une amie, ici, qui perle tout le temps. Maintenant, c’est sa façon de gagner sa vie.

MMBAC : Votre travail repose sur une forte thématique environnementale, qui, comme vous dites, a un lien avec le traitement réservé aux peuples autochtones.

CB : La quantité de violence perpétrée actuellement contre la terre est incroyable. Nous le voyons à travers les oléoducs, les entreprises qui font de la fracturation, les déraillements des trains. L’industrie fait ce qu’elle veut partout au pays. La violence que nous avons connue en tant que peuple se compare donc à ce que subit actuellement la Terre.

 



Photo: Moccasin vamps by Angela Albert [Empeignes de mocassins par Angela Albert], photographié par Christi Belcourt

MMBAC : L’exposition Walking With Our Sisters [Marcher avec nos sœurs] est en tournée pendant sept ans au Canada et aux États-Unis. Pouvez-vous décrire cette importante installation artistique commémorative que vous avez lancée?

CB : Au début, nous l’avions qualifiée de présentation artistique, mais ce n’était pas vraiment ça. C’est une œuvre en hommage aux centaines de femmes autochtones assassinées et disparues. J’ai mis l’appel à propositions sur Facebook et, en une semaine, 2000 personnes avaient annoncé qu’elles enverraient des empeignes, les dessus de mocassins. Les empeignes ne sont pas cousues sur les mocassins, de façon intentionnelle, pour représenter les vies interrompues de ces femmes et enfants.

MMBAC :
D’où ou de qui tirez-vous vos influences créatives les plus importantes?

CB : La nature m’influence beaucoup. Les plantes aussi. Ce serait ma principale source d’inspiration, puis les espèces à travers le monde. Il y a ensuite les Aînés avec qui j’ai passé du temps et qui ont façonné ma façon de voir et de comprendre les choses. Puis il y a les artistes visuels qui ont ouvert la voie, comme Daphne Odjig. En tant que femme autochtone, elle est très inspirante et a tracé le chemin pour les artistes visuels.

MMBAC :
Quel conseil donneriez-vous à un/une artiste de la relève?

CB : Foncez. C’est le conseil donné par Daphne Odjig. Ne vous retenez pas; donnez tout ce que vous avez; consacrez-vous-y à 100 pour cent. Et faites-le avec votre cœur.

Christi Belcourt est l’une des organisatrices clés à l’origine de l’initiative Walking With Our Sisters [Marcher avec nos soeurs], une installation artistique commémorative en hommage aux femmes autochtones assassinées et disparues et à leurs familles. L’exposition est présentée à la Galerie d’Art de l’Université Carleton à Ottawa jusqu’au 16 octobre 2015. De plus, elle sera en tournée à travers le Canada jusqu’en 2019. Pour de plus amples informations, consultez le calendrier sur le site web de Walking With Our Sisters.

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