En souvenir d’Annie Pootoogook

Placée devant la question de savoir comment le mieux mettre en valeur le legs de l’artiste inuite avant-gardiste Annie Pootoogook, décédée tragiquement à Ottawa en 2016, la commissaire d’exposition  Nancy Campbell s’est tournée vers sa famille, ses amis et ses collègues artistes de Cape Dorset, au Nunavut.

Campbell connaissait Pootoogook et son œuvre depuis des années, lui ayant consacré une exposition très remarquée au musée Power Plant à Toronto en 2006. « Je voulais m’assurer de la participation de la communauté », dit-elle. « Quand je suis allée là-bas en février dernier, j’ai demandé à de nombreuses personnes : “Qu’aimeriez-vous voir dans une exposition qui présenterait le travail d’Annie?” »

Annie Pootoogook (1969 ‑ 2016), Bringing Home Food [Retour des courses] 2003–2004, crayon et crayon-feutre de couleur sur mine de plomb sur papier, 50,8 × 57,8 cm. Don de la collection Christopher Bredt et Jamie Cameron. Collection McMichael d’art canadien 2016.10.5. Reproduction avec la permission de Dorset Fine Arts

 

Partout au Canada et dans le monde, Annie Pootoogook a changé radicalement la perception de l’art inuit. La jeune artiste a proposé une vision sincère, sans fioritures ni mise en scène, de la vie dans le Nord, où des aspects de la culture traditionnelle inuite côtoient les consoles Nintendo, les produits surgelés et le visage de Dr. Phil à la télévision, et où les problèmes modernes comme l’alcoolisme et la violence familiale affectent tant de monde.

Ce dernier volet d’images a eu un retentissement particulièrement fort à l’extérieur du Nord. Les dessins ont « connu une telle diffusion que, malheureusement, Annie est devenue une sorte de femme-affiche pour les malheurs du Nord », explique Campbell. Mais, dans sa ville d’origine, les gens ne voulaient pas que ces thèmes écartent les autres dimensions de la démarche de Pootoogook.

« Ils souhaitaient qu’on se souvienne d’elle pas seulement pour ses images saisissantes montrant la part sombre de la vie de la communauté, mais aussi pour celles présentant les réalités beaucoup plus positives de Cape Dorset : le sens de l’entraide, le camping, la famille, le quotidien ». 

Annie Pootoogook (1969 - 2016), Composition (Family Portrait) [Composition (Portrait de famille)] 2005–2006, crayon et crayon-feutre de couleur sur mine de plomb sur papier, 50,7 × 66,3 cm. Don de la collection Christopher Bredt et Jamie Cameron. Collection McMichael d’art canadien 2016.10.4. Reproduction avec la permission de Dorset Fine Arts

 

Ce désir de couvrir l’ensemble des sujets abordés par Pootoogook a guidé le choix des œuvres pour l’exposition Annie Pootoogook. Une impression indélébile, à l’affiche à la Collection McMichael d’art canadien, à Kleinburg, en Ontario, jusqu’en février 2018. Première rétrospective consacrée aux œuvres de Pootoogook depuis sa mort prématurée, cette exposition de cinquante-sept dessins est donc « un peu plus optimiste que d’autres que vous avez pu voir par le passé », affirme Campbell. 

À l’exception d’une salle centrée sur les œuvres plus récentes, l’exposition présente en majorité des dessins réalisés au début des années 2000, alors que Pootoogook vivait encore à Cape Dorset et avant qu’elle gagne le prestigieux Prix Sobey pour les arts en 2006 et une visibilité internationale grâce à la Biennale de Montréal et l’exposition documenta en Europe.

Il y a également des œuvres de cinq de ses collègues artistes des débuts de la coopérative de Cape Dorset, avec lesquels Pootoogook a travaillé : ses cousines Shuvinai Ashoona et Siassie Kenneally, ses amis Itee Pootoogook et Jutai Toonoo, ainsi que l’aîné inuit Ohotaq Mikkigak. Leur inclusion, dit Campbell, reflète « la collégialité au sein de l’atelier et la manière dont les gens se relancent quand ils travaillent côte à côte ».

Ayant grandi dans une famille d’artistes reconnus, Annie Pootoogook  a observé sa grand-mère, la grande Pitseolak Ashoona, à l’œuvre. Ses parents, Napachie et Eegyvudluk Pootoogook, étaient eux-mêmes des créateurs connus.  

Annie Pootoogook (1969 ‑ 2016), Composition (Mother and Child) [Composition (Mère et enfant)] 2006, crayon de couleur et encre sur papier, 38,1 × 50,8 cm. Acheté avec le généreux concours du Fonds Dr Michael Braudo de la Fondation de la Collection McMichael d’art canadien. Collection McMichael d’art canadien 2017.1.3. Reproduction avec la permission de Dorset Fine Arts

 

Cependant, la contribution de la jeune Pootoogook est passée par la prise de distance avec les thématiques traditionnelles de l’art inuit que sont les paysages et les animaux nordiques. Elle s’est plutôt tournée vers une représentation sans fard de la vie dans les communautés du Nord aujourd’hui. Même si la culture et les technologies importées ont chamboulé la vie des Inuits, « ce qui est magnifique, avec le Nord, c’est que ses habitants ont su conserver de très nombreuses traditions (communautaires, culinaires, langagières) à peu près intactes, dit Campbell. Annie a réussi si merveilleusement bien avec ces simples dessins au crayon à brosser un portrait des valeurs toujours bien ancrées et uniques au Nord, mais aussi de ce qui change très rapidement. » Avec ce cheminement, ajoute Campbell, « elle a ouvert des portes à d’autres artistes inuits » sur le monde de l’art contemporain en général et « permis aux gens du Sud d’avoir une compréhension plus juste de la vraie vie dans le Nord ».

Un des dessins qui montre bien cette réalité hybride du Nord contemporain est Bringing Home Food [Retour des courses]. On y voit une femme rapportant à la maison un sac de provisions (alors qu’en toile de fond la télévision diffuse les nouvelles de CBC) et deux hommes transportant un phoque qu’ils s’apprêtent à cuisiner.

« Annie était célèbre pour son rendu des intérieurs de maisons à Cape Dorset, explique Campbell. Elle y intégrait de nombreux petits détails : des gens qui enlèvent leurs bottes, qui regardent la télé, un petit vase de fleurs, une pendule, les interrupteurs, tous disant : “nous ne vivons plus dans des igloos”. Mais il y a toujours une allusion aux aliments et au mode de vie traditionnels à côté de ce qui est contemporain. »

Annie Pootoogook (1969 ‑ 2016), Myself in Scotland [Moi en Écosse] 2005–2006, crayon et crayon-feutre de couleur sur papier, 76,5 × 56,6 cm. Don de la collection Christopher Bredt et Jamie Cameron. Collection McMichael d’art canadien 2016.10.6. Reproduction avec la permission de Dorset Fine Arts

 

Dans le même ordre d’idées, Myself in Scotland [Moi en Écosse] traite de « ce tiraillement intéressant entre le fait d’être Inuite et d’évoluer dans le monde d’aujourd’hui. ». Pootoogook se représente lors de sa résidence à Glennfiddich en Écosse, portant un collier inuit traditionnel. Pour Campbell, ses cheveux qui volent vers le haut traduisent vraisemblablement un certain malaise d’être si éloignée de sa propre culture. Bien qu’elle n’ait jamais parlé avec l’artiste de cette œuvre en particulier, « [j’ai] discuté avec elle de l’Écosse et je sais que ça a été une expérience bouleversante ».

En septembre 2016, Pootoogook a été trouvée morte dans le canal Rideau, à Ottawa. Pour autant, ces circonstances tragiques ne diminuent pas son influence révolutionnaire. Dans la revue Canadian Art, l’historienne de l’art inuit et conservatrice Heather Igloriorte a écrit qu’Annie Pootoogook avait « mis à mal les clichés répandus d’igloos et de meutes de chiens et plutôt fait connaître nos “bicoques” […] [et] le littoral du Grand Nord avec ses réfrigérateurs remplis de repas congelés brûlés par le congélateur ».

 

ANNIE POOTOOGOOK. Une impression indélébile est à l’affiche à la Collection McMichael d’art canadien jusqu’au 11 février 2018. On peut également voir des œuvres d’Annie Pootoogook au Musée des beaux-arts du Canada dans le cadre de l’exposition Art canadien et autochtone : de 1968 à nos jours.

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