Entrevue avec Christopher Pratt

   

Christopher Pratt, Argentia. Les ruines du fort McAndrew. Après la guerre froide (2013), huile sur toile, 101,6 x 203,2 cm. MBAC. Acheté en 2013 grâce au don généreux de Gisella Giacalone, Margaret L. Marshall, R. Raso, W.J. Wyatt et Scott Campbell. Photo : avec l’autorisation de la Mira Godard Gallery

Adolescent, l’artiste canadien Christopher Pratt s’était fait prier par sa mère « de ne pas trop s’entêter avec cette idée un peu folle de devenir peintre ». Elle voulait que son fils devienne médecin, se rappelle-t-il, parce que « c’était vu comme un passeport pour sortir de Terre-Neuve ».

Il ne voulait clairement ni de la carrière ni du passeport.En 1953/1954, il s’inscrit en prémédecine à la Mount Allison University, mais ne tarde pas à bifurquer vers les beaux-arts, fortement encouragé par ses nouvelles connaissances, Lawren P. Harris et Alex Colville. C’est là également que Pratt rencontre sa première femme, l’artiste Mary Pratt. Il confie que la possibilité d’étudier à la Glasgow School of Art en Écosse a été un moment charnière de sa carrière. Mais Terre-Neuve le rappelle constamment, l’été pour travailler comme arpenteur géomètre, puis pour s’y marier, fonder une famille et peindre.

Aujourd’hui encore, Pratt dit que son atelier de Salmonier, à Terre-Neuve, est toujours l’endroit où il aime effectuer des recherches, réfléchir et faire la synthèse des gens, lieux, de l’histoire, du climat et de la géographie qui finissent par peupler ses gravures et peintures si particulières. Aujourd’hui âgé de 78 ans, Pratt est l’un des artistes les plus renommés au Canada. Il a exposé tant au pays qu’à l’étranger, et ses toiles et estampes se trouvent dans des collections publiques et particulières du monde entier. Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) possède plusieurs de ses œuvres dans sa collection permanente, dont sa plus récente acquisition d’une pièce de Pratt, Argentia. Les ruines du fort McAndrew. Après la guerre froide.

Sa carrière est marquée par de nombreux prix et honneurs. En 1965, à 30 ans, il devient associé de l’Académie royale des arts du Canada (ARAC) et membre de la Société canadienne des arts graphiques (aujourd’hui, le Conseil canadien de gravure et de dessin), et en 1983, il devient compagnon de l’Ordre du Canada.

Il s’est récemment entretenu avec Magazine MBAC à propos de son travail, de ses nouveaux essais et de la force toujours intacte de son désir de peindre (il pense à la peinture tous les jours).

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Magazine MBAC : À quel âge avez-vous commencé à peindre, et pourquoi ?

Christopher Pratt : Je devais avoir 17 ans quand j’ai commencé. Je crois que j’avais montré de l’intérêt étant enfant, déjà. Ma mère peignait des cartes de Noël. Je la regardais faire, et je trouvais ça plutôt intéressant. Lorsque j’étais à l’école intermédiaire, certains de mes camarades et moi étions chargés, ou plutôt obligés, de faire de petits dessins sur des ardoises pour la journée portes ouvertes, sur des sujets banals, comme la prévention des feux de forêt. Il y avait donc des signaux avant-coureurs.

Mon grand-père paternel, Jim Pratt, peignait à l’aquarelle comme passe-temps. J’avais été opéré de l’appendicite, et à l’époque, on devait observer un repos absolu pendant les deux mois suivants; j’étais confiné au jardin. Ma mère m’a acheté de l’aquarelle, et mon grand-père m’a apporté un livre sur cette technique de peinture; ce n’était pas n’importe quel livre, il était de l’aquarelliste américain Adolf Dehn. C’était du sérieux, et en le parcourant, j’ai senti que ma vocation était là.


 

Christopher Pratt, Blue Iron Door [Porte en fer bleue] (2013), huile sur panneau, 123,2 x 153,7 cm. Avec l’autorisation de la Mira Godard Gallery

MMBAC : Adolescent, vous travailliez l’été comme arpenteur géomètre. En quoi cela a-t-il contribué à façonner votre style en peinture ?

CP : Lorsque je suis rentré à la Memorial University en 1952/1953, j’ai suivi un cours préparatoire aux études de génie, et cela transparaît encore dans mon travail. J’ai fait de l’arpentage, et le fait de pouvoir reconnaître les différents passages au méridien m’a permis d’avoir des emplois d’été comme étudiant dans des équipes d’arpenteurs. C’était à la base navale d’Argentia en 1958. C’était le mélange d’arpentage, où je mesurais le terrain et l’analysais à travers des lignes droites, et l’utilisation d’instruments de génie.  Je plantais des bâtiments, dessinant le tout à angles droits, tout ce genre de choses, ce qui m’a influencé.

J’étais également fasciné par la présence américaine à Terre-Neuve. En ce temps-là, la base navale d’Argentia était une base active américaine de la guerre froide. Mais le type qui nous enseignait le dessin industriel, en réalité, m’a plus appris concernant les techniques de dessin que tout ce que j’ai pu faire à l’école des beaux-arts, et je crois que cet aspect est toujours évident dans mes œuvres.

MMBAC : En quoi votre peinture diffère-t-elle aujourd’hui de celle que vous faisiez plus jeune ? Comment a-t-elle évolué ?

CP : En fait, pas beaucoup. À l’époque, je travaillais à l’aquarelle. Je crois que je n’avais fait qu’une tentative à l’huile. Lorsque je suis allé à la Glasgow School of Art, je n’avais pas suivi le moindre cours, à part en dessin industriel. D’abord, bien sûr, j’ai peint des paysages terre-neuviens, toujours transfigurés. Je ne prenais jamais de photographies là où je peignais. J’ai inventé des endroits et des situations dérivant de lieux où j’étais allé, des lieux que je pouvais identifier. Mais ce n’a jamais été du photoréalisme. Je revenais à l’atelier avec des idées, que je travaillais avec des schémas et ainsi de suite.

MMBAC : Quels sont les événements et les personnes qui vous ont le plus influencé ?

CP : Alex Colville m’a influencé en tant que personne, bien qu’il n’y aurait pu avoir plus différents que nous dans nos façons de travailler, de voir la vie, la spiritualité, et plein d’autres choses. Il était quelqu’un de très organisé. Il était toujours tiré à quatre épingles, et j’étais plus du genre débraillé et décontracté dans mon approche artistique. Il est difficile d’être plus formel que je le suis, en réalité. Mais je l’étais moins qu’Alex.

Étant donné que mon grand-père peignait à l’aquarelle, toute possibilité que je me fasse dire que devenir peintre avait un certain côté chochotte était écartée, mon grand-père n’ayant pas du tout une telle personnalité. Il a eu une influence certaine. Ma mère était plus réservée sur la question. Certes, elle m’encourageait, et ne m’a jamais mis de bâton dans les roues, mais je me souviens qu’un jour, alors que je parlais encore et encore de mon désir d’être peintre et de l’importance que cela avait pour moi, mon père a dit : « Tu sais, Christopher, la plupart des gens préfèreraient avoir un bon plombier comme voisin qu’un artiste-peintre ». L’attitude de ma mère était : oui, c’est important, mais pas besoin d’en faire une obsession. C’était simplement une activité pour laquelle certains ont plus de talent que d’autres, et elle comprenait que j’étais peut-être meilleur que d’autres, mais elle ne voulait pas que je prenne ça trop au sérieux ou que je ne pense plus qu’à ça.


 

Christopher Pratt, Sunset at Squid Cove [Coucher de soleil à Squid Cove] (20040, huile sur toile, 101,6 x 167,6 cm. Avec l’autorisation de la Mira Godard Gallery

Fait certain, entrer à la Glasgow School of Art était une chose énorme pour moi. Je n’avais jamais traversé l’Atlantique, et j’ai été profondément marqué. J’y ai passé deux ans, et la créativité en peinture n’y était pas particulièrement encouragée dans l’enseignement. La mode était encore plutôt au préraphaélisme. Nous devions peindre un tableau sur un sujet donné chaque mois, et le confronter à la critique. Les critiques provenaient de l’extérieur de l’école. Je me souviens de ce gars qui regardait un tableau, et qui a demandé : « Qui a fait ça ? » Une jeune fille a levé timidement la main, et il a dit : « Je pourrais faire mieux au tricot. »

On ne tergiversait pas avec les étudiants aux beaux-arts à l’époque. On était loin de cette théorie selon laquelle tout le monde a un talent caché, et qu’il suffit de déclarer que l’on est peintre pour porter le titre. Aujourd’hui, vous pouvez aller au premier magasin venu, acheter une boîte d’aquarelle et déclarer : « Je suis un artiste ». Même si ce n’est pas nécessairement le cas.

MMBAC : Voyez-vous votre œuvre comme une tentative de documenter la vie, les gens et les lieux, par exemple avec Deer Lake : En souvenir de Junction Brook, dans la collection du MBAC ?

CP : Eh bien, certainement, c’est une image de ce qui nous attend. En souvenir de Junction Brook est inspiré d’une rivière, la Junction, qui coulait du lac Grand jusqu’à la rivière Humber supérieure. Quand ils ont construit la centrale électrique, ils ont dû endiguer la Junction, et c’est maintenant un misérable filet d’eau qui s’écoule ici, et l’on peut voir qu’il en allait tout autrement avant. Aujourd’hui, toute l’eau est canalisée vers la centrale à Corner Brook. C’est, en quelque sorte, une œuvre commémorative de la disparition, de l’endiguement de la Junction. C’est un peu mon type de réflexion sur des sujets comme celui-ci.

MMBAC : Le MBAC a récemment fait l’acquisition d’Argentia. Les ruines du fort McAndrew. Après la guerre froide. En quoi est-ce un classique de Pratt; en quoi est-il différent ?

CP : D’un point de vue géométrique, c’est très classique. C’est très classique dans la structure du bâtiment, car j’en ai retenu les éléments essentiels, et quiconque l’aura déjà vu, avec la tour de contrôle à une extrémité, saura d’où vient le sujet de cette peinture. Mais j’ai changé les fenêtres de place, ainsi que les portes et le porche, j’ai changé la patine, etc. Tout était standard. Mais je me suis permis d’ajouter un peu de patine, détaillant la petite tache de rouille qui dépareille, la fenêtre brisée, bien que les fenêtres ne soient pas fracassées, juste un carreau manquait. C’est un tableau un peu plus dans une veine figurative, où je me sers du détail comme témoignage du temps qui passe, et non de l’architecture comme un semblant d’approche à la Mondrian.


 

Christopher Pratt Military Presence [Présence militaire] (1999), huile sur toile, 121,9 x 142,2 cm. Avec l’autorisation de la Mira Godard Gallery

MMBAC : Qu’est-ce qui vous passionne encore dans la peinture ?

CP : Depuis 1952, j’ai peint ou pensé à la peinture chaque jour de ma vie, et la seule chose qui me sort de mon atelier est de parcourir la péninsule d’Avalon à Terre-Neuve pour rejoindre la partie principale de l’île, jusqu’à la côte ouest. La plupart des sujets que j’ai peints au cours des 15 dernières années sont inspirés par la côte ouest de Terre-Neuve, que j’ai redécouverte, puisque j’y étais allé dès 1961 pour pêcher la truite et le saumon avec mon père.

MMBAC : Y a-t-il un endroit où vous aimez particulièrement peindre ?

CP : Je travaille à la même place, ici, à Salmonier depuis notre installation en 1963. J’ai aménagé un atelier mitoyen du bâtiment principal et fermé la porte, même si les enfants et Mary [sa première femme, l’artiste Mary Pratt] entraient et sortaient sans arrêt. Mary venait, nous discutions de mes œuvres, comme nous discutions des siennes. Elle m’a appris à mélanger les couleurs, je lui ai appris à tracer une ligne droite, nous étions dans l’échange. Mais je travaille ici, aux mêmes coordonnées, comme dirait un ingénieur ou un arpenteur.

MMBAC : À quoi travaillez-vous actuellement ?

CP : Je travaille à une autre peinture sur Argentia, et ce sera vraisemblablement le chant du cygne de la série sur le sujet. C’est une toile de l’intérieur d’un édifice, pour lequel j’ai quelques photographies de référence. Mais le bâtiment est tombé en ruines, longtemps maintenant après le départ des Américains. Pour ce tableau en particulier, je me permets toutes les choses que j’avais toujours refusé de faire. J’y ajoute des taches de rouille et de graisse, des traces d’eau. Je ne suis pas arrivé à placer les fenêtres brisées. J’ai de la difficulté à venir à bout de la grille des fenêtres rectangulaires. Peut-être que j’enlèverai un carreau, mais pas de verre cassé.


 

Christopher Pratt After the Cold War: Argentia Approach [Après la guerre froide. Approche d’Argentia] (2008), huile sur toile, 152,4 x 177,8 cm. Avec l’autorisation de la Mira Godard Gallery

MMBAC : Qu’aimeriez-vous encore peindre ?

CP : Eh bien, j’ai une liste de souhaits longue à n’en plus finir. Mince alors, par où commencer ? Je veux faire des tableaux qui témoignent d’autres aspects de ma vie. J’aimerais faire une autre peinture de personnages. Je n’en ai pas fait depuis très, très longtemps. Je n’ai jamais excellé dans le genre, mais il y en a tout de même une ou deux qui, je crois, étaient acceptables. J’aimerais aussi faire quelques toiles du détroit de Belle-Isle, seul endroit sur l’île de Terre-neuve où l’on peut voir le Canada de l’autre côté de la mer. J’aime conduire, et je pense avoir encore une image de route en tête.

MMBAC : Quel conseil donneriez-vous à un/une jeune artiste ?

CP : Je dirais d’emblée aux jeunes artistes qu’ils n’auront jamais les avantages que j’ai eus. Ils n’auront jamais les mêmes occasions. Cela va être beaucoup plus dur pour eux, même à talent égal, parce que j’ai pu vendre mes œuvres dès le début à bon prix, sans avoir à faire le moindre compromis sur ce que je voulais faire. J’ai eu la chance d’avoir un milieu de travail magnifique. J’ai été marié à une peintre de grand talent, qui partageait cette envie de vivre dans un trou perdu, alors qu’elle avait grandi dans les beaux quartiers de Fredericton, au Nouveau-Brunswick, où son père était procureur général. J’ai eu tout cela pour m’aider. Autant d’avantages. Je dirais à ces jeunes de rester fidèles à leurs idées. Je leur dirais de se tenir loin de tous les « ismes », de tout ce qui ne leur vient pas naturellement.

La chose la plus importante en tant qu’artiste est de rester soi-même. Il n’y a pas deux artistes semblables. Nous sommes formés et ainsi de suite, mais nous ne sortons pas avec des orientations aussi claires, disons, qu’un menuisier, un plombier, un ingénieur ou un médecin. Nous n’avons pas ce genre de protection.

Cliquez ici pour voir les œuvres d’art de Christopher Pratt dans la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada.
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