Entrevue avec Ian Wallace : Loin du portrait habituel du Canada

 

Ian Wallace. Photo : Krisdy Shindler

« Il y a cette idée du splendide espace du paysage canadien devenu métaphore poétique », dit l’artiste vancouvérois Ian Wallace, en entrevue avec Magazine MBAC. Il a pour point de référence le Groupe des Sept, et en particulier les icebergs caractéristiques de Lawren S. Harris. Depuis des générations, ces derniers flottent à la surface de l’imaginaire collectif comme la représentation sublimée du Canada. Wallace tente, par son travail, de creuser cette notion afin de découvrir, présenter et représenter ce qu’elle dissimule.

« Quand, en tant qu’artiste, on revient sur l’histoire de l’art canadien, on se rend compte que la ville moderne n’est presque jamais montrée, remarque-t-il. Je cherche à inscrire dans la discussion ce qui compose le nouveau paysage du Canada, qui tient compte de la réalité de tous nos panoramas, tant urbains que naturels. »

Wallace, né à Shoreham, en Angleterre, en 1943, est l’un des artistes canadiens les plus respectés pour sa contribution au développement de l’art contemporain au pays depuis plus de 40 ans. « De nombreux projets artistiques différents ont vu le jour depuis ceux de Harris, ajoute-t-il. Des étrangers en visite au Canada pourront regarder mon travail et détourner peut-être leur attention de l’habituel portrait du Nord mystique, “le Grand Nord blanc”. »

Ian Wallace, Détail de Peintures abstraites I–XII (Le quartier financier) [2010], épreuve à développement chromogène et acrylique sur toile, 244 x 183 cm chaque. Don de l'artiste, Vancouver, 2014. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

Les Peintures abstraites I–XII (Le quartier financier) [2010], ces saisissantes photographies contrecollées sur toile, illustrent une rupture par rapport à la géographie du Bouclier canadien. Les 12 images, chacune de plus de deux mètres de haut, sont des photographies réalisées dans le cœur affairé du quartier financier de Toronto. L’installation complète présente l’architecture monumentale d’entreprise que l’artiste définit comme le « nouveau sublime » du paysage urbain canadien.

L’an dernier, il a généreusement fait don de l’entière collection au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), où elle est présentée jusqu’en mars 2016. Josée Drouin-Brisebois, conservatrice de l’art contemporain au MBAC,‏ affirme être impressionnée de la force de l’installation. « C’est aussi question d’expérience, ajoute-t-elle. Le rapport entre les bâtiments et le ciel, et l’interaction des humains avec ces espaces. C’est une étude superbe. »

« En termes de portée et d’importance, dit Drouin-Brisebois, c’est l’un des plus grands dons que nous ayons reçus d’un artiste contemporain. » Peintures abstraites I–XII (Le quartier financier) s’ajoute aux quelque 30 œuvres d’Ian Wallace déjà dans la collection nationale, dont des photographies, des peintures, des dessins et un collage.


 

Ian Wallace, Détail de Peintures abstraites I–XII (Le quartier financier) [2010], épreuve à développement chromogène et acrylique sur toile, 244 x 183 cm chaque. Don de l'artiste, Vancouver, 2014. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

Ian Wallace, professeur à l’Emily Carr Institute of Art and Design de 1972 à 1998, a présenté son travail partout au Canada et à l’étranger. Il a reçu le prix du Gouverneur général en arts visuels en 2004 et le prix Molson en 2009. Wallace parle à Magazine MBAC de sa pratique, de l’attirance qu’il a pour la ville moderne et de l’aspect figuratif de sa photographie.

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Magazine MBAC : Quelle est votre muse?

Ian Wallace : Je suis inspiré par le simple défi de faire une œuvre d’art significative. Ce n’est pas facile de créer quelque chose qui existera dans cent ans et qui aura un sens pour les gens.

MMBAC : Vous avez été invité à participer au programme de commandes du Power Plant à Toronto en 2010. Cette invitation a mené à la création de Peintures abstraites I–XII. Comment ce thème s’est-il imposé?

IW : Quand un artiste est invité à participer à une exposition, il entre dans un contexte très précis. Ce fut pour moi une occasion de relever le défi et de composer une pièce intéressante qui parlerait au public. En tant qu’artiste de Vancouver, je voulais m’adresser à Toronto depuis l’autre extrémité du pays.

Ian Wallace, Détail de Peintures abstraites I–XII (Le quartier financier) [2010], épreuve à développement chromogène et acrylique sur toile, 244 x 183 cm chaque. Don de l'artiste, Vancouver, 2014. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

MMBAC : Pourquoi avez-vous choisi de travailler à proximité de l’intersection des rues Wellington et Bay dans le quartier financier de Toronto? 

IW : J’étais à Toronto à la recherche d’un concept pour l’exposition, et j’ai trouvé une brochure touristique. Le quartier financier y était délimité, avec les rues qui le composent. J’ai alors pensé, voilà mon thème! En 2008, l’économie et les marchés du monde entier étaient en plein chaos. J’y ai vu une occasion intéressante de traiter cette thématique à travers l’architecture du quartier des affaires de la ville.

MMBAC : Ce sont des rues de Toronto que les gens arpentent régulièrement. En quoi votre regard est-il différent?

IW : Je crois que les points de vue diffèrent selon les personnes, le PDG qui regarde les bâtiments du haut de sa tour, le livreur et le portier, en bas, le client, le chauffeur de taxi. La ville ne se résume pas à une seule perspective. Elle est faite de nombreuses choses différentes, de relations différentes.

Ian Wallace, Détail de Peintures abstraites I–XII (Le quartier financier) [2010], épreuve à développement chromogène et acrylique sur toile, 244 x 183 cm chaque. Don de l'artiste, Vancouver, 2014. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

MMBAC : Y a-t-il eu un moment particulier qui vous a frappé quand vous avez fait les photographies initiales?

IW : Une de mes scènes favorites a eu lieu dans un de ces bâtiments. Il y avait cet homme d’affaires. Il n’était pas dans un bureau, ni derrière un comptoir ou un ordinateur, mais seul dans le hall vide d’un grand immeuble, avec son téléphone cellulaire en main, en train de prendre une décision importante. C’était très révélateur.

MMBAC : Pourquoi avoir donné cette collection, et pourquoi au MBAC?

IW : C’est à mes yeux une œuvre publique. Il est du devoir d’un artiste de la donner à ses compatriotes dans un contexte où elle sera bien conservée. Je ne voulais pas qu’elle soit divisée. Je tenais à ce que la pièce complète soit accrochée ensemble, comme un panorama qui sera vu par des générations de personnes à l’avenir. Je suis fier qu’elle ait été acceptée et je remercie les directeurs et conservateurs de l’avoir préparée pour l’installation. Je vais essayer d’aller la voir à Ottawa, elle vaut vraiment le déplacement.

L’œuvre Peintures abstraites I–XII (Le quartier financier) sera exposée au Musée des beaux-arts jusqu’en mars 2016.

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