Entrevue avec Jane Ash Poitras : hasards heureux et art

Jane Ash Poitras, School Blackboard, 2000, photographié au Heard Museum, Phoenix, 2019. © Jane Ash Poitras. Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

L’artiste canadienne de renommée mondiale dit de ses œuvres qu’« elles reposent sur le hasard. Se trouver à la bonne place au mauvais moment. Ou à la mauvaise place au bon moment, faire ces liens et créer une œuvre d’art à partir de cela. » 

Poitras a commencé jeune adulte à faire des connexions contradictoires en apparence. Après une éducation catholique à Fort Chipewyan, en Alberta, elle a entrepris d’explorer son ascendance crie. Elle a obtenu un diplôme en microbiologie, puis elle a étudié à la Columbia University où elle a été influencée par les artistes américains Mark Rothko, Kurt Schwitters, Robert Rauschenberg et Cy Twombly. Elle a construit sa propre pratique de superpositions d’images, de textes, de textures et d’objets trouvés pour en faire divers récits dans sa peinture et sa gravure. Son travail est toujours profondément politique, spirituel, scientifique et sans complaisance.

Poitras a reçu de nombreux prix et reconnaissances, dont l’Ordre du Canada en 2017 pour ses contributions au paysage artistique canadien en tant qu’artiste visuelle influente des Premières Nations. Elle s’est vu décerner la médaille du jubilé de diamant de la reine Élisabeth II en 2011, le Prix de l’artiste distingué du lieutenant-gouverneur de l’Alberta en 2009 et le Prix de reconnaissance en tant que membre de la Première nation crie de Mikisew en 2007.

Jane Ash Poitras, La prière unie mon peuple, 2000. Peinture acrylique, peinture-émail en aérosol, peinture d'or et collage de papier sur toile, 152.7 x 244.1 cm. Don de Mira Godard, Toronto, 2003. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Son travail figure dans des galeries et musées publics du pays, notamment au Musée des beaux-arts du Canada, qui conserve dans sa collection nationale le triptyque de 1991, Une prière sacrée pour une île sacrée, et son tableau La prière unie mon peuple, de 2000. Ses œuvres se trouvent également au Musée canadien de l’histoire, au Musée des beaux-arts de l’Ontario et à la Collection McMichael d’art canadien. Le Musée royal de l’Ontario présente actuellement quatre œuvre de son exposition Consecrated Medicine [Médecine consacrée], qui a voyagé au Canada pendant trois ans.

 

Dans cette entrevue, Jane Ash Poitras parle des liens entre science, spiritualité et politique.

 

Magazine MBAC : Vous avez dit que le titre de votre œuvre La prière unie mon peuple, dans la collection du Musée, est, selon vous, mal choisi. Pourquoi?​
Jane Ash Poitras : Cette pièce porte sur les petits ballots de tissu que nous mettons des heures à fabriquer pour une cérémonie. Nous emballons le tabac dans chacun, puis nous les attachons à nos poteaux de la danse du soleil en vue de la cérémonie de cette danse. Ces prières sont offertes au Grand Esprit de quelque religion que vous soyez. Elle devrait être intitulée « Nœuds de prière pour tous », car tout le monde a besoin de nœuds de prière. Même les politiciens. Qui d’autre leur dira quoi faire, sinon les artistes? Nous influençons les politiciens depuis des temps immémoriaux.

MMBAC : Vous revendiquez l’influence d’artistes comme Robert Rauschenberg et Cy Twombly. En quoi cela teinte-t-il votre technique et votre pratique?​
JAP: J’aime les gribouillis et messages de Twombly. Même chose avec Rauschenberg. Il écrit sur ses œuvres et il a été inspiré par sa mère couturière. C’est pourquoi il inscrit du patchwork dans ses pièces, faisant du collage et de l’assemblage. Ces artistes étaient des transformateurs. Ils assemblaient des pièces qui, selon d’autres, ne devaient pas aller ensemble. Mais ils ont dit au diable tout ça, voyons ce qui en ressort. Ce qui en ressortait généralement, c’était une solide affirmation grâce à leur génie, leur intuition et leur intelligence. Ils disaient: « Réveillez-vous, tout le monde. Nous devons parler des changements climatiques. Nous devons parler de la crise des opioïdes ».

MMBAC : Votre travail reflète une puissante combinaison de spirituel et de politique.​
JAP :  Je ne cherchais pas ce côté politique, mais il faut un fauteur de trouble; aussi bien que ce soit moi. J’ai fait ça toute ma vie et c’est ainsi que j’ai obtenu le respect. Je n’ai pas peur. Je suis honnête, catholique, mais je ne me gêne pas pour faire des remontrances à ceux qui le méritent. Mais ils savent qu’ils le méritent, et je les embrasse avec amour et les guéris spirituellement. Je crois au pouvoir de guérison spirituelle de l’art.

MMBAC : Vous avez un diplôme en microbiologie. Est-ce que la science et l’art se recoupent?​
JAP : Oui, tout à fait. Pensons à Léonard de Vinci. Il a dessiné tous ces schémas scientifiques d’aéronefs. Il s’intéressait au vol et à la science, et il a intégré les deux à sa création artistique. La science est un art. Tous les artistes sont des scientifiques, et inversement.

Jane Ash Poitras, Creating a Disturbance. Collection de l'artiste. © Jane Ash Poitras  Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

MMBAC : Quels artistes des Premières nations ont été vos mentors ou vous ont influencée?​
JAP : Carl Beam. Il était beaucoup comme Rauschenberg. Joan Cardinal Schubert, qui était aussi ma meilleure amie. Nous nous sommes parlé au téléphone tous les jours pendant 30 ans jusqu’à sa mort. Fritz Sholder a été le premier artiste à faire sortir les Américains du concept de l’« Indien romancé ». Ces artistes ont vraiment fracassé les portes des musées en disant « hé, incluez-nous dans vos collections, car nous sommes aussi dignes d’y figurer que tous les autres qui y sont ».

MMBAC : Votre pratique est-elle différente aujourd’hui?
JAP : J’ai 68 ans, allant sur 25, mais oui, mon travail est beaucoup plus rigoureux. Il n’est pas aussi libre. Je deviens méticuleuse, comme une perfectionniste. C’est vraiment difficile d’être perfectionniste tout en conservant l’effet du coup de pinceau souple, abstrait, libre et extravagant. Je travaille quasiment à l’échelle microscopique. Ce n’est pas de l’hyperréalisme, c’est différent. Il est très adulte et bien rodé. C’est fascinant.

 

Pour des détails sur les œuvres de Jane Ash Poitras du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection en ligneJane Ash Poitras: Nouvelles acquisitions d'art contemporain des Premières Nations est à l'affiche au Musée royal de l’Ontario​ jusqu'au 25 avril 2020.

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