Entrevue avec Luanne Martineau

 

© Luanne Martineau, 2016

Luanne Martineau est connue pour ses sculptures-chocs de laine feutrée. L’artiste née à Saskatoon qui vit, travaille et enseigne aujourd’hui à Montréal utilise des techniques artisanales et des matériaux traditionnels pour créer des œuvres tout autant macabres, glorieuses et complexes, mais toujours politiquement engagées.

Ses œuvres font partie des collections permanentes de plusieurs musées dont le Musée d’art contemporain de Montréal, la Vancouver Art Gallery et le Musée des beaux-arts du Canada qui a récemment acquis Genou au sol (2014) et PEACH / CHEAP (2015), deux collages de papiers imprimés et colorés qui explorent les problématiques du travail, de la fabrication et de la politique d’égalité des sexes en art.

Luanne Martineau a étudié au Nova Scotia College of Art and Design et à l’Alberta College of Art and Design avant d’obtenir une maîtrise en art à l’Université de la Colombie-Britannique. En 2007, été finaliste au prix Sobey pour les arts et a reçu un prix VIVA pour les arts visuels de la Shadbolt Foundation. 

En avril 2016, l’artiste séjournera aux Kinngait Studios de Cape Dorset. Ce programme d’artistes en résidence du nord au sud et du sud au nord de la TD invite, en collaboration avec la Canadian Art Foundation, des artistes du sud du Canada à venir vivre et travailler trois semaines dans l’Arctique tandis que des artistes du Grand Nord sont accueillis dans une résidence similaire au sud.

Luanne Martineau a récemment parlé d’art et de politique de « fabrication » avec Magazine MBAC.

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Magazine MBAC : Pouvez-vous décrire vos expériences de collage avec des papiers imprimés et colorés?

Luanne Martineau : Je fais des assemblages depuis quelque temps. Quand j’utilisais un autre type de procédé de collage, je prenais du papier et je le noircissais à la mine de plomb jusqu’à ce qu’il soit complètement noir. Ensuite, je le découpais et je le cousais selon certains agencements. Je voyais ça comme une forme de collage, mais la méthode tenait aussi de la courtepointe parce que toutes les unités étaient triangulaires et parce que je m’intéresse aux concepts de l’artisanat. Je fabriquais ces abstractions anthropomorphes – et c’est le résultat de tout cela.

MMBAC : Qu’est-ce qui vous a entraîné sur cette voie ?

LM : Différentes choses. Pour commencer, je me suis blessée et j’ai dû travailler différemment à cause d’un sérieux syndrome de tunnel carpien. D’un autre coté, j’ai commencé à m’intéresser à la problématique du travail, mais je voulais diversifier la conversation qui devait porter sur nos procédés et sur la façon dont les  matériaux fonctionnent. Le feutrage implique une quantité normale de travail puisqu’il faut beaucoup d’étapes pour obtenir des formes épaisses … le collage ne récompense pas vraiment le temps de cette façon. Le collage, c’est reconnaître des choses telles que garder les yeux et le cerveau en mouvement et trier des images, des formes, des couleurs et des textures. Nous trouvons notre récompense dans la reconnaissance de ces relations.

 

Luanne Martineau, Genou au sol (2014), collage de papiers imprimés et colorés avec traces de mine de plomb et d'adhésif sur carton, 116 x 125,5 cm. MBAC

MMBAC : Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette question du travail ?  

LM : Nous en sommes à un stade vraiment bizarre avec notre économie, avec la sous-traitance et notre relation au concept du travail ; ce qu’il faut pour faire quelque chose. Il y a une économie en fonction du genre de travail qui est payé et du genre de travail qui n’est pas payé. Le travail des artistes et celui des femmes sont tristement célèbres pour ne pas être payés et, dans le cas des femmes, pour ne pas être payé équitablement.

MMBAC
: Beaucoup de mots ont été utilisés pour décrire votre travail : dessin, peinture, sculpture, « drulpture ». À quelle discipline vous identifiez-vous?

LM : J’ai inventé le mot de « drulpture » [un mariage de drawing (dessin) et de sculpture]
dans le contexte d’une conversation répétitive et j’ai choisi de fabriquer un mot pour décrire ce je faisais. Ça ne m’intéressait pas vraiment de savoir si mon travail était du dessin ou de la sculpture. En fait, ça n’a aucune importance. Voilà pourquoi j’ai commencé à parler de drulpture.

MMBAC
: Vous avez fermement défendu l’idée que l’artisanat était un art. Est-ce que ce combat a toujours sa place ?

LM : J’ai vu beaucoup de progrès dans ma pratique d’enseignante. Les étudiants avec lesquels j’interagis aujourd’hui n’ont pas le même genre de complexes, et c’est très positif. Il y a encore beaucoup d’établissements qui font encore cette distinction très traditionnelle et qui ont en fait encore du mal à attirer des femmes ou des personnes de couleur dans leurs programmes.

  

Luanne Martineau, PEACH / CHEAP (2015), collage de papiers imprimés sur carton, 127 x 95,8 cm. MBAC

MMBAC : Pourquoi est-ce si difficile de voir l’artisanat comme un art ?

LM : Pour une raison ou une autre, ce mode de fabrication semble véhiculer davantage de connotations de moindre qualité ou de moindre valeur. Il est encodé dans l’histoire et dans les relations hommes-femmes. La peinture n’a pas à être défendue de cette façon, et on voit beaucoup de mauvaise peinture. Pourtant, la peinture est profondément enracinée dans l’artisanat. C’est une pure fabrication, c’est de la matière qu’on répartit, ça se fait sur un textile et ce n’est généralement pas donné en sous-traitance.

MMBAC : Quelles sont vos influences artistiques ?

LM : J’ai travaillé autour de Willem de Kooning à cause de son utilisation misogyne de l’image de la femme. J’ai aussi été très intéressée par la façon dont il a utilisé ses matières, mais j’ai buté sur le genre de représentations féminines auxquelles il s’est livré. C’est une influence à double tranchant. Même chose pour Philip Guston parce qu’il a délaissé l’abstraction pour revenir au figuratif vers la fin de sa vie, ce qui était lié à la guerre du Vietnam … J’ai aussi été très influencée par Linda Benglis, et Eva Hess, et aussi Hannah Hoch.

MMBAC
: Vous travaillez de façon très instinctive. Est-ce à cause de la nature tactile des matériaux que vous utilisez ?

LM : Oui. On décide du fini des choses et on décide de révéler jusqu’à quel point on y a travaillé ; dans quelle mesure on va prétendre qu’une œuvre n’a exigé aucun effort ou si on va montrer les efforts qu’elle a exigés. Pour le feutre, on peut toujours en ajouter ou en enlever. Je pourrais donc faire quelque chose et ne pas y toucher pendant deux ou trois ans. Ensuite, je pourrais décider de l’intégrer à autre chose parce que je pourrais l’y attacher ; je pourrais y ajouter d’autres choses. L’objet a cette flexibilité. C’est aussi une méthode qui repose sur l’artisanat. On peut réutiliser n’importe quoi et il n’y a aucune raison de s’arrêter puisque l’œuvre est finie, d’une certaine façon.

MMBAC
: Vos œuvres suscitent des réactions très fortes. Certains se disent révulsés, d’autres trouvent qu’ils ne s’en approchent pas assez près. Est-ce votre but ?

LM : Je ne vois pas ça comme un but. C’est un peu le résultat du matériau et du sujet.
Je trouve intéressant de voir qu’on accepte bien des choses dessinées ou peintes – et c’est parfois plutôt grotesque. Peut-être qu’on les accepte plus facilement parce que ce sont des images. Mais les gens ont tendance à réagir plus fort devant des œuvres en trois dimensions parce qu’ils voient quelque chose de très réel, de très présent, plutôt qu’une représentation de quelque chose.

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Les collages Genou au sol (2014) et PEACH / CHEAP (2015) de Luanne Martineau sont présentement exposées dans les salles d’art contemporain (B109) du Musée des beaux-arts du Canada.

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