Entrevue avec Nicolaus Schafhausen


Nicolaus Schafhausen. Photo : Sabine Hauswirth. Kunsthalle Wien, tous droits réservés

Nicolaus Schafhausen incarne à lui seul la définition du mot « international ».

Né à Düsseldorf, en Allemagne, en 1965, il s’affirme rapidement en tant qu’artiste, avant de se lancer dans une carrière internationale à succès en qualité de conservateur. Outre l’organisation d’expositions en Europe, en Amérique du Nord et en Asie, Schafhausen dirige des institutions muséales à Rotterdam et Francfort. Depuis 2012, il travaille également comme directeur stratégique de la Fogo Island Arts / Shorefast Foundation à Terre-Neuve-et-Labrador. Ce programme de résidence en art contemporain soutient des artistes, cinéastes, écrivains, musiciens, conservateurs, concepteurs et penseurs dans leurs activités artistiques.

Schafhausen est aussi directeur de la Kunsthalle Wien, à Vienne, en Autriche, l’un des plus grands centres pour l’art contemporain en Europe. 

Cette année, Schafhausen a été choisi comme le tout premier juré international pour le prestigieux Prix Sobey pour les arts, aujourd’hui administré par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Il s’est récemment entretenu avec Magazine MBAC à propos de son expérience comme membre du jury, et de ce que celle-ci lui a apporté en matière de compréhension et d’appréciation de l’art contemporain canadien.

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Magazine MBAC : Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt pour les arts? Plus précisément, comment en êtes-vous venu à vous spécialiser en art contemporain? 

Nicolaus Schafhausen : J’ai grandi dans l’ancien Berlin-Ouest et à Düsseldorf dans les années 1970 et 1980. En Allemagne, on trouve des musées ou associations consacrés à l’art contemporain dans presque chaque petite collectivité, et mes grands-parents étaient membres des musées de ces deux villes. L’art faisait tout simplement partie de ma vie, d’une certaine façon, et à cause de cela, il était plutôt naturel pour moi d’en faire un projet professionnel.


Vue d’installation : Politischer Populismus [Populisme politique], Kunsthalle Wien, 2015. Photo : Stephan Wyckoff; Goshka Macuga, Model for a Sculpture (Family) [Maquette pour une sculpture (famille)], 2011, avec l’autorisation de l’artiste et de l’Andrew Kreps Gallery, New York; Of what is, that it is; Of what is not, that it is not 1 [De ce qui est, c’est; de ce qui n’est pas, ce n’est pas 1], 2012, avec l’autorisation de l’artiste et de la Collezione Prada, Milan

Magazine MBAC : Avez-vous toujours voulu travailler comme conservateur?

NS : Au tout début, je voulais être artiste, et non pas conservateur. J’ai même eu une carrière d’artiste quand j’avais 25 ou 26 ans. Mais j’ai commencé alors à organiser des expositions avec des amis, et je me suis tranquillement réorienté vers cette voie. Je n’ai jamais fait d’études ou d’études supérieures en muséologie, cependant. Cela n’existait pas, à l’époque. 

MMBAC : Comment êtes-vous devenu directeur stratégique de Fogo Island Arts?

NS : Quand l’occasion de l’île Fogo s’est présentée, je vivais à Bruxelles, mais je travaillais déjà avec des artistes canadiens depuis environ 15 ans, dont Ian Wallace, pour lequel j’avais organisé une rétrospective, et Geoffrey Farmer. J’étais en particulier très engagé auprès de la scène artistique britanno-colombienne, et avais été commissaire invité au Banff Centre quand Kitty Scott en était la directrice. Nous sommes finalement entrés au conseil consultatif pour les arts de Fogo Island Arts, à Terre-Neuve, en même temps.

Zita Cobb, qui croit fermement dans la valeur des arts, a été fondatrice de la Shorefast Foundation, et elle a également été au cœur du projet Fogo Island Arts. Elle est venue me rencontrer à Bruxelles et m’a offert le poste de directeur général de Fogo Island Arts. Je n’étais pas certain de prime abord, étant donné que l’île Fogo est si loin de chez moi, et si différente de ce à quoi je suis habitué J’avais passé ma vie entière dans de grandes villes, et je ne me voyais pas m’installer à Terre-Neuve de façon permanente. En même temps, j’étais très touché par les gens de l’île Fogo, et par la perspective de faire de ce lieu rural un pôle artistique important et respecté. Si je n’étais pas enthousiaste à l’idée de déménager, je voulais tout de même participer au projet, alors nous avons créé un nouveau poste. Je suis aujourd’hui directeur stratégique, et travaille à distance depuis près de six ans.

À Fogo Island Arts, nous organisons des conférences, produisons des publications, favorisons la création artistique et réalisons des expositions. Nous sommes une petite entité sur une petite île, mais avons une perspective réellement internationale. Je vis aujourd’hui à Berlin, mais je me rends au Canada et à Terre-Neuve tous les deux ou trois mois pour passer du temps sur place avec l’équipe. 


Le Bridge Studio de Fogo Island Arts, île Fogo, Terre-Neuve, Canada. Photo : Alex Fradkin

MMBAC : Quelle est votre approche de la conservation? Avez-vous un style ou une méthode?

NS : Quand je choisis des artistes et organise des expositions, il doit toujours y avoir un lien avec le contexte de l’environnement dans lequel je travaille. J’aime travailler avec des artistes, et je trouve souvent que, peu importe l’investissement en planification et en recherche que l’on consacre à un projet, suivre son intuition est ce qui compte vraiment.

MMBAC : Quel est votre point de vue sur l’art contemporain à travers le monde? Y a-t-il à votre avis un lieu qui se démarque, ou que l’on devrait surveiller de plus près?

NS : Je crois vraiment que nous sommes tous trop occidento-centriques. Il nous faut nous ouvrir aux pratiques artistiques des quatre coins de la planète, valoriser et soutenir la recherche sur l’art africain, moyen-oriental, sud-américain et asiatique. 

MMBAC : Parlons maintenant du Prix Sobey pour les arts : comment êtes-vous devenu le premier juré international du Prix?

NS : Pour quelqu’un qui ne vit pas au Canada, je pense avoir une connaissance assez approfondie de ce qui s’y passe. J’observe la scène artistique canadienne à distance depuis un certain temps déjà. J’organise tellement d’expositions avec des artistes canadiens, et on connaît mon engagement à l’île Fogo. Donc je suppose que ce n’est pas totalement par hasard que l’on m’a demandé d’être membre du jury du Prix Sobey pour les arts. Même si je travaille avec Fogo Island Arts, l’un des avantages est sans doute que, comme je vis en Europe, je ne représente aucune région du Canada en particulier. En espérant que cela fasse de moi un intervenant relativement neutre.




Les délibérations du jury du Prix Sobey pour les arts 2016 pour établir la liste des finalistes ont eu lieu à la maison Crombie, dans le comté de Pictou, en Nouvelle-Écosse. La collection Crombie d’art canadien des XIXe et XXe siècles a été constituée par Frank et Irene Sobey, et comprend des œuvres de Cornelius Krieghoff, du Groupe des Sept et de nombreux autres artistes importants.

MMBAC : Certains ont comparé le Prix Sobey pour les arts au prix Turner, une récompense annuelle attribuée à un ou une artiste en arts visuels de moins de 50 ans. Pensez-vous que ces prix s’équivalent?  

NS : Quand le prix Turner a été instauré en 1984, le mouvement « Cool Britannia », l’affirmation de la culture populaire et d’une certaine fierté au Royaume-Uni, était sur une lancée. Pour les Européens, la Grande-Bretagne incarnait un renouveau. Le prix Turner, surtout avec la manière dont il a été relayé par les médias de masse, est devenu un emblème de la culture pop.

Le Prix Sobey pour les arts est totalement différent, à mon avis. Plutôt que de se limiter à honorer un seul artiste ou corpus d’œuvres, le Prix est plus centré sur l’aide aux carrières et à la visibilité des jeunes artistes canadiens. En présentant un reflet de la pratique en art contemporain au Canada avec la liste préliminaire et la liste des finalistes, la Fondation Sobey pour les arts et le Musée des beaux-arts du Canada démontrent également un engagement envers la promotion de la pensée et de l’art contemporains.

MMBAC : Parlez-nous de votre expérience en tant que juré international du Prix Sobey pour les arts.

NS : L’invitation était des plus plaisantes, et je pense que l’expérience que nous vivons en tant que jury quand nous délibérons au sujet des finalistes est excellente. Nous échangeons nos connaissances et nos points de vue, et discutons longuement et passionnément avant d’en arriver à un choix difficile, mais assumé.

C’est très intense, stimulant et enrichissant et, même si je connaissais déjà un bon nombre des artistes, c’est l’occasion pour moi d’approfondir ma connaissance intime des différentes pratiques et de l’innovation en art aujourd’hui partout au Canada. Cet échange enrichit réellement ma réflexion sur le Canada et la production d’art canadien. Il y a aussi tellement de nouveaux talents dans ce vaste pays multiculturel et, à mon avis, le Prix Sobey pour les arts contribue incontestablement à renforcer la visibilité et la riche diversité de l’art canadien à l’étranger.

Le nom du lauréat/de la lauréate du Prix Sobey pour les arts sera dévoilé lors d’un gala de remise des prix le 1er novembre 2016. Les œuvres des cinq finalistes seront présentées dans le cadre d’une exposition au Musée des beaux-arts du Canada du 6 octobre 2016 au 5 février 2017. Pour en savoir plus à propos du Prix, et notamment sur les artistes et le jury, visitez beaux-arts.ca/sobey/fr

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