Entrevue avec Sarah Anne Johnson

 

Sarah Anne Johnson. Photo : Ernest Mayer

Si l’artiste canadienne Sarah Anne Johnson ne ressent pas tout ce qui se passe dans l’une de ses photographies, alors celle-ci reste inachevée. Cette quête d’exploration et d’amplification de la réalité lui a servi d’aiguillon pour repousser les limites d’une œuvre majoritairement photographique, en y intégrant dioramas, figurines sculptées, peinture et autres techniques. Le résultat est une plongée originale parmi sujets, situations, lieux et personnages, tous objets d'un travail de recréation.

Johnson obtient en 2002 un baccalauréat de l’École des beaux-arts de l’Université du Manitoba, et une maîtrise en beaux-arts de la Yale School of Art en 2004. Au fil des années, elle prend également part à de nombreuses résidences, dont une en Norvège, et séjourne à l’Emily Carr University of Art + Design et au Banff Centre for the Arts. En 2009, elle participe à une résidence d’artistes à bord d’un voilier naviguant dans l’Arctique, à l’origine de sa série Pays des merveilles arctiques.

Les œuvres de Johnson ont été exposées dans le monde entier, et figurent dans des collections permanentes de premier plan, parmi lesquelles celle du Musée des beaux-arts du Canada, du Musée des beaux-arts de l’Ontario, de la Phillips Collection à Washington et du Guggenheim Museum à New York. L’artiste vit et travaille à Winnipeg, et a récemment été finaliste pour le prestigieux prix Sobey pour les arts 2015

Elle s’est entretenue récemment avec Magazine MBAC à propos de l’évolution de son travail, des perspectives nouvelles et de l’utilité, parfois, d’être forcée de ralentir.

Magazine MBAC : Vous avez déjà dit : « J’ai toujours ressenti une profonde frustration devant les limites de la photographie ». Quelles sont ces limites, et comment composez-vous avec elles dans votre œuvre? Est-ce à cause d’elles que vous en êtes venue à explorer d’autres techniques?

Sarah Anne Johnson : La photographie est un excellent moyen pour montrer quelque chose, mais m’y limiter ne m'a jamais intéressée. Je veux aussi illustrer l’impression qui émane du sujet : les aspects émotionnels, physiologiques, ou même une simple sensation. Je cherche à évoquer ce qui repose sous la surface, mais qu’on ne peut voir avec les yeux ou saisir avec l’objectif. C’est pour cela que j’ai par le passé pris des photos de dioramas et de figurines artisanales en lieu et place de véritables endroits et personnes et que, plus récemment, je me suis mise à peindre, coller, inciser mes photos et à les rehausser de paillettes.

MMBAC : Pourquoi la notion de risque personnel est-elle importante pour vous? Qu’est-ce que cela ajoute à votre processus de création?

SAJ : Je crois que les artistes jouent un rôle important dans la société. Nous pouvons être vulnérables et aborder des sujets tabous, nous montrer émotivement fragiles et être honnêtes par rapport à la vie alors que d’autres ne le peuvent pas. Je ne veux pas que mon médecin, mon comptable ou mon chauffeur de taxi prennent de risques dans leur pratique. Je m’attends plutôt à ce qu’ils pèchent par excès de professionnalisme. 

MMBAC : Vous avez souvent mentionné votre amour du travail manuel, en particulier des travaux physiques, la plantation d’arbres, par exemple, que vous avez décrits comme votre « utopie ». Qu’est-ce qui vous attire dans tout ça, et en quoi cela influe-t-il sur votre création artistique?

SAJ : Il y a dans Anna Karénine, de Tolstoï, un passage magnifique où l’auteur décrit le personnage de Lévine travaillant aux champs au côté des paysans. Lévine trouve que la nourriture a meilleur goût, que son environnement est plus beau, et il est envahi d’une énergie positive et du sentiment de ne faire qu’un avec la terre et ses compagnons de travail. Je crois que ça résume bien les choses. Je dois admettre que je n’ai guère pratiqué ce type d’activité récemment. Je suis trop occupée à l’atelier! Mais ça me manque, et j'ai bien l’intention de m’y remettre.

Sarah Anne Johnson, Explosions (2011), épreuve à développement chromogène, teintures pour retouche photographique, 71,1 x 106,7 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Sarah Anne Johnson. Avec l’autorisation de Stephen Bulger Gallery, Toronto, and Julie Saul Gallery, New York

MMBAC : La collection nationale du Canada comprend un grand nombre de vos œuvres, notamment des pièces de vos séries Reboisement, Le projet Galapagos et Pays des merveilles arctiques. Pouvez-vous nous dire ce qui différencie ces séries dans l’approche et la réalisation, nous parler de l’évolution de votre travail entre ces différentes pièces?

SAJ : Reboisement portait sur la recherche d’une expérience sublime, d’une utopie possible à travers l’acte d’un travail exigeant en pleine nature. J’ai combiné des photographies non retouchées de trois planteurs travaillant et vivant dans le Nord du Manitoba avec des dioramas et des personnages faits main illustrant le même sujet. Le mélange des deux a fait surgir la question du réel ou de la fiction, parce que certaines photographies classiques étaient en fait des mises en scène. Je demandais aux gens de se placer à tel endroit et de pointer le regard dans une certaine direction, par exemple.

Certains des dioramas et personnages exprimaient des émotions plus convaincantes que les gens pris en photo. De surcroît, les personnages et dioramas étaient tous basés sur de véritables moments que, pour diverses raisons, je n’avais pu saisir avec mon appareil photo, comme le fait d’être perdue dans les bois. Lorsque cela arrive, s’arrêter pour prendre une photo est vraiment la dernière chose que vous feriez. Alors, pour intégrer cet épisode, il me fallait le recréer. J’avais besoin de deux sortes d’images, vraies et construites, pour mieux raconter l’histoire de la signification à mes yeux du reboisement.

Le projet Galapagos est dans la même veine d’intérêts. J’ai décidé de me rendre dans un endroit que l’on annonçait comme paradisiaque, et ai pris part à un genre de vacances de bénévolat. C’était du travail agricole, qui consistait pour l’essentiel à couper à la machette des espèces végétales envahissantes, apportées sur l’île au cours des 100 dernières années par des personnes bien intentionnées qui n’avaient pas idée des ravages sur l’environnement qu’elles allaient occasionner.

Pour ce projet, j’ai repris la même idée de dioramas et de photos classiques, mais j’ai également fait des peintures et des sculptures. Je me suis tournée vers d’autres techniques, car j’ai senti que la photographie ne permettait pas d’exprimer pleinement l’expérience et de la décrire. Par exemple, j’ai eu du mal à rendre l’ambiance de la pension de famille, alors j’ai décidé d’en construire une sur le modèle d’une maison de poupée avec plusieurs personnages à l’intérieur. Cela m’a permis de retrouver cette intimité sereine qui caractérisait la maison. Seul un visiteur à la fois pouvait observer par une fenêtre, ralentissant ainsi le processus de visualisation, et créant une expérience différente de celle consistant à regarder des photos accrochées au mur. 

Pendant et après Le projet Galapagos, ma pratique artistique est devenue plus plurielle. Puis, quelques années avant de me rendre en Arctique pour photographier ce qui deviendrait plus tard Pays des merveilles arctiques, j’ai été atteinte d'une maladie auto-immune. Ça ne va pas trop mal, mais j’ai été ralentie. J’étais perpétuellement épuisée. Mes habitudes de travail ont changé radicalement.

Pour Pays des merveilles arctiques, je m’en suis tenue à peindre sur mes photographies. Mais j’ai fini par me passionner pour toutes les façons différentes dont je pouvais ajouter ou soustraire au tirage pour donner un sens. J’ai peint à l’acrylique, à l’encre de Chine et à photo; j’ai découpé, gaufré, sérigraphié et retouché les tirages. La maladie m’a forcée à revenir à la base de mon métier, ce qui s’est finalement avéré la meilleure chose qui pouvait m’arriver.

MMBAC : En 2009, vous vous êtes rendue jusqu’au cercle polaire arctique à bord d’une goélette à deux mâts. Il semble que vous ayez eu un genre de révélation en Arctique. Que vous est-il arrivé, créativement parlant, au cours de ce voyage?

SAJ : L’excursion en Arctique a été quelque chose de fantastique, à couper le souffle, et certains moments ont été franchement époustouflants; mais quand je suis revenue chez moi et que j’ai regardé mes images, j’ai été déçue. J’ai trouvé qu’elles étaient génériques, et que je pourrais en faire un grand calendrier illustré pour ma famille à Noël, mais pas plus. Elles n’exprimaient ni mes inquiétudes, ni mes espoirs pour ce paysage sublime.

Et puis, des mois plus tard, après avoir lu de nombreux ouvrages à propos des changements climatiques et du réchauffement planétaire, j'ai regardé à nouveau mes photos, espérant qu’elles pourraient finalement exprimer ces craintes et espoirs. Puis, j’ai réalisé qu’il me suffisait de les retravailler à la peinture, à l’encre, ou encore avec Photoshop. Tout s’est ensuite enchaîné très vite.

Sarah Anne Johnson, Break Dancing [Breakdance] (série festival) [2014], huile sur épreuve couleur numérique, 71,1 x 106,7 cm. Image avec l’autorisation de Sarah Anne Johnson.  

MMBAC : Votre travail fait souvent le pont entre réalité et imaginaire. Cherchez-vous les contrastes ou les similitudes entre les deux?

SAJ : J’essaie de combler le fossé entre ce que l’on voit et ce que l’on ressent, mais je ne considère pas qu’il s’agit d’un monde imaginaire. Je vois cela comme étant plus authentique par rapport à ma propre réalité. Mon but est de créer un type de documentation photo plus personnel. La photographie documentaire a toujours entretenu une relation difficile avec la « réalité » ou le « réel ». Les photographies ont l’apparence de la réalité, et on a cru pendant longtemps qu’elles constituaient des documents factuels. Mais elles reflètent toujours les priorités du photographe. On sait que tout peut être contrôlé par l’éclairage, le cadrage, etc. Je fais simplement ajouter des outils à cette « trousse », en apportant des éléments supplémentaires à la photo.

MMBAC : De quelle façon commencez-vous une nouvelle œuvre? Pouvez-vous nous décrire votre travail en atelier? 

SAJ : D’abord, je pars d’une idée vague. Ce doit être un sujet qui me touche personnellement, que je veux explorer et comprendre plus en profondeur. Je lis à son propos, regarde des œuvres d’art et écoute de la musique qui s’y rapporte.

Je m’immerge dans cet univers. Puis je commence à gruger dedans. Je prends soin de n’établir aucune règle au départ, ce qui me laisse la liberté de créer sans périmètre ou jugement, parce que je ne sais pas dans quelle direction je vais aller. Je dis « sans jugement », mais en fait je combats en permanence le doute et le jugement.

Le problème, quand on se lance dans un nouveau sujet ou thème, c’est de repartir de zéro : il y a une courbe d'apprentissage qui semble de plus en plus en plus difficile avec l'âge! Beaucoup d’arrêts et de reprises, tellement de périodes d’enthousiasme, qui font écho à des moments de doute abyssaux. Un effet de montagnes russes ridicule contre lequel je me bats constamment. J’arrive finalement à quelque chose que je pense bon, qui mène à l’étape suivante et ainsi de suite. J’aimerais qu’il y ait un processus plus simple, car parfois, c’est plutôt pénible. Mais le plaisir d’apprendre et de repousser les limites de mes capacités, tant sur les plans technique que conceptuel, est tellement gratifiant que le jeu en vaut la chandelle.

Sarah Anne Johnson, Hospital Hallway [Couloir d’hôpital], plan fixe vidéo (2015), installation vidéo; couloir octogonal, 15 écrans plats, 50,8 x 50,8 x 22,7 cm. Image avec l’autorisation de Sarah Anne Johnson.

MMBAC : À quoi travaillez-vous actuellement?

SAJ : Je travaille à deux projets complètement différents. Si vous visitiez mon atelier, vous vous diriez sans doute que deux personnes qui ne s’aiment pas vraiment le partagent. Dans le premier cas, je peins sur des photographies qui traitent de festivals de musique. Au fil des ans, j’en ai documenté un en particulier. Je cherche à dresser un portrait psychologique du lieu, comme avec la culture de la drogue propre au festival. J’exposerai le résultat à la galerie Division à Montréal en décembre 2015 et à la Julie Saul Gallery à New York, également quelque part en 2015. 

L’autre projet est la poursuite du travail au sujet de ma grand-mère, participante à son insu aux tristement célèbres expériences MK-ULTRA (contrôle mental par l’administration de drogues) menées par la CIA dans les années 1950. Pour celui-ci, je construis des décors de film inspirés d’une maison de poupée que j’ai réalisée en 2009, appelée House on Fire [Maison en feu]. Je vais réaliser toutes les composantes moi-même. L’œuvre existera comme installation sculpturale, et une fois que j’aurai tout tourné (ce qui prendra des années), j’en ferai un film. La première installation vidéo, Hospital Hallway [Couloir d’hôpital], est presque terminée, et sera présentée dans le cadre de l’exposition du prix Sobey pour les arts, du 26 septembre 2015 au 3 janvier 2016, ainsi qu’à la Southern Alberta Art Gallery en 2016 et au Images Festival à Toronto en avril 2016.

MMBAC : En 2008, vous avez gagné le prix Grange pour la photographie contemporaine (aujourd’hui Prix de photographie Aimia | AGO). Aujourd’hui, qu’est-ce que ça vous fait d’être finaliste au prix Sobey pour les arts 2015?

SAJ : Le Sobey est un véritable feu d’artifice. Dans le fond, c’est une grande fête qui réunit des gens des quatre coins du pays qui partagent la même vision. Tout ce que vous risquez est de repartir avec un important prix en argent qui vous permettra de faire ce que vous voulez, sans souci, pendant un temps. 

MMBAC : Quel conseil donneriez-vous à un/une artiste de la relève?

Travaillez plus que le plus grand bourreau de travail que vous connaissez. Soyez toujours poli(e). Faites l’inverse de ce que tout le monde fait. Ne vous embêtez pas avec les études supérieures, à moins d’être riche ou qu’elles soient gratuites : vous n’en avez pas besoin. Lisez beaucoup. Vivez dans un endroit pas trop cher, et voyagez autant que possible. 

Le lauréat/La lauréate du prix Sobey pour les arts sera désigné(e) le 28 octobre 2015, et recevra le grand prix de 50 000 $. Le prix est remis chaque année à un/une artiste de 40 ans ou moins, qui a présenté ses œuvres dans une galerie d'art publique ou commerciale dans la période de 18 mois précédant sa mise en candidature. Outre Sarah Anne Johnson, les autres finalistes pour le prix Sobey 2015 sont Lisa Lipton, Jon Rafman, Abbas Akhavan et Raymond Boisjoly. Les œuvres des cinq artistes seront présentées au Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse du 26 septembre 2015 au 3 janvier 2016, dans le cadre de l’exposition du prix Sobey pour les arts 2015.

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