Entrevue avec Shelagh Keeley

  

Photo © Shelagh Keeley, 2014

L’artiste canadienne Shelagh Keeley dit que, pour elle, l’acte de dessiner est une activité physique, cérébrale et viscérale.

Les murs sont ses canevas : gigantesques, propres au site et, habituellement, aux murales temporaires qui intègrent photographie et collage. En fait, dit-elle, son travail, « c’est comme entrer dans un livre ou un cahier de notes géant. »

Keeley, après avoir décroché un baccalauréat avec distinction en Histoire de l’art de l’Université York de Toronto, passe 23 ans à New York et Paris à affiner ses compétences. Elle a exposé dans des galeries et des musées partout dans le monde, dont sa récente installation murale exécutée sur place à la demande du Stadtisches Museum Abteiberg de Monchengladbach, en Allemagne, dans le cadre de l’exposition In Order to Join [Pour joindre] (2013) – qui sera aussi présentée à Mumbai, en Inde, l’an prochain. On peut voir ses œuvres dans plusieurs collections publiques, y compris celles du Museum of Modern Art de New York, du Walker Art Center de Minneapolis, du Van Abbe Museum d’Eindhoven, du Stedelijk Museum d’Amsterdam ainsi qu’au Musée des beaux-arts du Canada.

Elle vient de créér une murale qui lui a été commandée pour la Power Plant de Toronto, intitulée Notes on Obsolescence [Notes sur l’obsolescence] qui sera exposée du 20 septembre 2014 au 4 janvier 2015.

Shelagh Keeley s’est récemment entretenue avec Magazine MBAC sur son travail et comment elle veut continuer à faire participer les visiteurs.

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Magazine MBAC : On qualifie votre art d’art conceptuel, d’art de performance, de dessins. Comment décrivez-vous votre travail – de quoi s’agit-il ?

Shelagh Keeley : Mon travail, c’est du dessin. Ce sont des installations murales gigantesques sur place qui intègrent la photographie et le collage. Il y a un dialogue entre la photographie et le dessin. Vous entrez et sortez de l’œuvre. La notion de performance en est indissociable parce que je la crée à un moment donné du temps et de l’espace. Mon dessin est conceptuel. C’est un langage.

 

Shelagh Keeley, german notes [notes allemandes] / after lucretius [après Lucrèce] / de rerum natura (2013). Chantier exécuté sur commande – installation murale particulière. Museum Abteiberg, Monchengladbach, Allemagne. Photo : Shelagh Keeley

MMBAC : Vos installations sont des réactions très « physiques » à l’exposition ou à l’espace de la galerie. Comment vous préparez-vous à cela ? Allez-vous d’avance dans cet espace pour vous en imprégner ? Plusieurs visites sont-elles nécessaires? Partez-vous et commencez-vous à créer des ébauches pour savoir de quoi aura l’air l’installation finale ? 

SK : Les murales demandent beaucoup de préparation, de recherche et de réflexion sur ce que je vais faire. Elles sont créées dans l’instant, portées par l’intuition, mais l’investissement en temps et en recherche est immense. Je me rends à l’espace où qu’il soit dans le monde, je le vois et en discute avec le directeur du musée ou les conservateurs. Nous regardons cet espace, choisissons un mur, puis je rentre à la maison où je travaille au projet de six mois à un an. Je retourne ensuite à l’espace et exécute le travail. Par le passé, les murales étaient exécutées directement sur les murs. Autant dire que toutes les œuvres des 35 premières années ont été  perdues parce qu’elles étaient produites directement sur les murs des musées, puis enlevées. À l’exception de celle que j’ai faite au Japon Écrits sur le corps (1988). C’est un mur immense de 100 pieds. Il est partagé entre trois collections de musées : le Musée des beaux-arts du Canada, la Kamloops Art Gallery et la Vancouver Art Gallery.

MMBAC : Comment vous sentez-vous devant la perte ou la disparition de vos murales ?

SK : Elles vivent en photographies et, éventuellement, je veux faire un livre et une exposition à partir d’elles.

MMBAC : Comment l’espace physique d’une galerie affecte-t-il ou influence-t-il l’œuvre finale ? 

SK : De façon absolue et complète parce qu’on ne peut pas se battre contre l’architecture. C’est un dialogue avec l’espace qu’occupent les murs – l’architecture spatiale où je m’exprime – et je réagis à cela. Le spectateur éprouve toujours une vraie sensation, celle de son corps par rapport à l’architecture et au mur. Cela fait partie de mon dialogue quand je crée une œuvre, mais le spectateur intervient aussi. Ce n’est pas une œuvre encadrée accrochée au mur. Ce n’est pas une peinture. C’est directement sur le mur. C’est donc un tout autre discours et une tout autre relation à l’architecture qu’expérimente physiquement le spectateur.

MMBAC : Pour votre prochaine installation à la Power Plant vous avez créé une nouvelle murale. Savez-vous toujours ce que ça donnera ou où ça ira ou êtes-vous parfois surprise du résultat final ?

SK : Ça fait partie du processus parce que j’ai une idée de ce que je ferai; mais, bien sûr, comme c’est fait à un moment précis, il y a une part d’intuition qui entre en jeu. Je vois la chose comme une improvisation de jazz parce que c’est improvisé dans l’espace et le temps. Et c’est ce qui en fait quelque chose de passionnant.

 

Shelagh Keeley, german notes [notes allemandes] / after lucretius [après Lucrèce] / de rerum natura (2013). Chantier exécuté sur commande – installation murale particulière. Museum Abteiberg, Monchengladbach, Allemagne. Photo : Shelagh Keeley

MMBAC : Diriez-vous qu’il y a physiquement beaucoup de vous-même dans chaque murale ?

SK : Dessiner est un acte très physique. Ce n’est pas juste votre main et votre poignet. C’est votre corps tout entier – surtout avec cette méthode de travail. C’est le corps, la tête; votre corps fabrique physiquement le dessin. Vous ne pouvez pas faire une murale monumentale sans impliquer votre corps dans son entièreté. Vous bougez. C’est aussi la beauté de la chose. J’ai toujours dit que je réclamais l’espace à travers la gestuelle du dessin. C’est comme ça que je m’approprie l’espace. Je travaille avec le mur – en particulier s’il est immense, ce qui est souvent le cas des murs. Je travaille dans la limite des paramètres de mon corps et avec les gestes de mon corps dans les limites de l’espace du mur.

MMBAC : Que souhaitez-vous que le spectateur retienne de son expérience avec votre art ?

SK : Je veux que le spectateur entre dans l’œuvre. Vous y entrez et en sortez comme d’un livre, ou vous y entrez parce que vous traversez physiquement le mur. Je veux que ce soit son expérience, sa manière d’y réagir et ce qui l’incite à y participer. Je n’y mets pas vraiment d’intention. Ce qui compte, c’est sa participation au moment précis alors qu’il fait face à l’œuvre. Je crois que c’est cela qui est important avec l’art. Ce n’est pas quelque chose que je place là et qu’il doit « saisir » parce qu’il est totalement différent de moi. Sur le plan philosophique, il réagira en fonction de ses conditions de vie, de ses propres expériences. 

MMBAC : Qu’est-ce qui vous a initialement poussée vers le dessin ?

SK : J’ai fréquenté l’école dans les années 70 et le dessin m’est apparu d’emblée comme un espace de liberté. D’un point de vue conceptuel, je me suis vraiment sentie impliquée. À mes yeux, le dessin est une forme de pensée. Il y a une idée à la base philosophiquement parlant. L’acte de dessiner est grand ouvert. J’aime physiquement dessiner. C’est très conceptuel. Il est difficile de répondre parce que cela m’est tellement naturel. C’est comme demander à un danseur pourquoi il danse. C’est l’amour du dessin. C’est aussi simple que cela. Il y a quelque chose de viscéral à propos du dessin.

MMBAC : Le Musée des beaux-arts du Canada compte plusieurs de vos œuvres dans sa collection permanente. Pourriez-vous nous dire comment votre technique a-t-elle évolué ?

SK : C’est un apprentissage continu. C’est pourquoi il me fascinera toujours. On ne cesse jamais d’apprendre. Ça fait partie du vieillissement : vous vous rendez compte de plus en plus de ce que vous ne connaissez pas. Je suis éternellement émerveillée par le procédé qu’est le dessin et j’apprends constamment de lui.

MMBAC : Y a-t-il un mur sur lequel vous avez toujours rêvé de dessiner ? Y a-t-il un mur sur lequel vous désirez littéralement mettre les mains ?

SK : Ces deux murs à la Power Plant sont assez extraordinaires. Ils sont déjà un rêve en soi de par leur immensité. C’est une toute nouvelle approche. Chaque mur mesure 25,5 pieds sur 40. Ce sont des murs massifs. 

Shelagh Keeley : Notes on Obsolescence [Notes sur l’obsolescence] sera présenté à la Power Plant de Toronto du 20 septembre 2014 au 4 janvier 2015. Pour plus d’information, cliquez ici. Pour voir des œuvres de Shelagh Keeley dans la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada, cliquez ici.

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