Tiroir ouvert avec cartes grises où l’on voit une photographie de Michael Semak, Série d’actions captées à la nuit tombante montrant des adolescents jouant sur la plage (1964), épreuve à la gélatine argentique (négatif 64-6384), Service de la photographie de l’Office national du film du Canada, Institut canadien de la photographie, Musée des beaux-arts du Canada. Image avec l’autorisation de Leanne Gaudet.

Entrevue avec Althea Thauberger

De l’hôpital psychiatrique de Bonhice à Prague à l’aéroport international de Kandahar dans le sud de l’Afghanistan, l’artiste et réalisatrice vancouvéroise Althea Thauberger est bien connue pour son approche collaborative de la vidéo, de la performance et du son pour créer des œuvres qui traitent intimement d’institutions, de personnes et de collectivités en particulier. Le résultat? Une expérience immersive qui entraîne le public dans une réflexion critique à propos de l’histoire et des rapports de force politiques et sociaux.

Thauberger s’est récemment plongée dans la fascinante collection d’archives du Service de la photographie de l’Office national du film du Canada (ONF) afin y trouver la matière première pour une nouvelle production vidéo, intitulée L’arbre est dans ses feuilles. Le projet a été commandé conjointement par l’Institut canadien de la photographie (ICP) du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) dans le cadre de l’exposition À la recherche d’Expo 67, que le MAC présente pour souligner le 50e anniversaire de l’Exposition universelle de Montréal.

Althea Thauberger examinant des cartes grises dans les archives du Service de la photographie de l’Office national du film du Canada, Institut canadien de la photographie, Musée des beaux-arts du Canada, 2017. Image avec l’autorisation de l’artiste.

 

Faisant à l’origine partie de la collection du Musée canadien de la photographie contemporaine (MCPC), les archives du Service de la photographie de l’ONF sont maintenant conservées à l’ICP. Cette incroyable collection comprend des milliers de négatifs réalisés par de nombreux photographes canadiens importants des années 1960 et 1970, comme Lutz Dille, Pierre Gaudard, Ted Grant et Michael Semak. Y figurent également les fiches de catalogage descriptives et des images tirées et montées sur des cartes utilisées à l’origine par le Service de la photographie de l’ONF pour organiser, consulter et classer les épreuves.

Pour créer une œuvre qui revisite les histoires liées aux archives, Thauberger s’est inspirée de l’Arbre du peuple, une sculpture contenant des photos créée par l’ONF pour Expo 67. Le temps passé par Thauberger sur la collection a aiguisé son intérêt pour Lorraine Monk, chef de production au Service de la photographie de 1960 à 1980, ainsi que sur les projets que celle-ci a dirigés, par exemple la publication Ces visages qui sont un pays/recueillis par des photographes du Canada (1968).

Carte grise avec photographie de l’Arbre du peuple par Ted Grant. Vues de l’extérieur de l’Arbre du peuple de l’Office national du film (1967), épreuve à la gélatine argentique (négatif 67-4319), Service de la photographie de l’Office national du film du Canada, Institut canadien de la photographie, Musée des beaux-arts du Canada.

 

Dans cette entrevue, Thauberger se confie sur sa pratique artistique, ainsi que sur ce qu’a représenté pour elle le travail avec ces impressionnantes archives photographiques.

 

MMBAC : Vous avez reçu commande de votre nouvelle œuvre dans le cadre de l’exposition À la recherche d’Expo 67 au Musée d’art contemporain de Montréal. Pouvez-vous nous parler un peu de votre contribution à cette exposition?

 AT : Tout a commencé par une invitation des commissaires, Lesley Johnstone et Monika Kin Gagnon. Je menais depuis quelques années une réflexion sur le Service de la photographie de l’ONF et son travail sur l’Arbre du peuple. Les commissaires étaient au courant et m’ont demandé de faire une œuvre qui y serait liée dans le cadre de l’exposition. D’où mon intérêt, bien sûr, pour la collection de l’ICP au MBAC, avec cette chance extraordinaire de pouvoir passer du temps à explorer le fonds. Cette exposition est à la fois une enquête historique et une présentation d’une production nouvelle d’artistes contemporains. La plupart de ces nouvelles pièces, dont la mienne, ont été commandées pour l’exposition, en écho à différents aspects d’Expo 67.

 

MMBAC : Sous quel angle avez-vous abordé le projet L’arbre est dans ses feuilles? Aviez-vous une vision d’ensemble en tête dès le départ? 

AT : Depuis le début, j’ai pensé que l’œuvre serait probablement une vidéo expérimentale, en grande partie parce que c’est le type de projet sur lequel je travaille ces temps-ci. Une œuvre vidéo est également un moyen de réunir des matériels différents, comme des images, des entrevues et des documents sonores.

Il m’a aussi fallu prendre en compte le caractère éminemment émotif d’une réflexion sur l’idée de nation et sur la création d’une identité nationale à travers la photographie, ainsi que l’affirmation et la consolidation de l’institution. Quand on pense en particulier à la relation avec l’anniversaire fêté cette année, il est important d’avoir une démarche critique par rapport à ces histoires. Il y a une véritable forme de violence dans la réalité même de la production d’un imaginaire national, tant physiquement que psychologiquement. C’est tout sauf neutre. Les effacements d’identités et la dépossession font partie de notre histoire.

Lors des premières étapes du projet, j’ai travaillé avec Annabel Vaughan. Elle est architecte et nous avions déjà collaboré dans le passé; c’est Annabel qui, la première, m’a parlé de l’Arbre du peuple.

 

MMBAC : Quelle inspiration avez-vous tirée de la collection de l’ICP du Service de la photographie de l’ONF au MBAC?  

AT : La première chose a vraiment été de m’imprégner des archives, de leurs textures et de leurs différents niveaux. Pour mon projet, cela a tout simplement signifié ouvrir les tiroirs et sortir les cartes grises. Ce faisant, j’ai pu voir comment ces images avaient été analysées et classées. J’en ai retiré un sens des priorités et une compréhension des structures, pas seulement d’un point de vue archivistique, mais aussi sur un plan sociétal plus large.

Travailler avec ces archives, ce n’est pas juste être dans le moment présent et analyser l’information fournie par l’image, c’est aussi rechercher ce qui était valorisé et quels systèmes autour de l’utilisation de l’information étaient à l’œuvre au moment de la création de cette image. J’ai conclu, au fil du temps passé à interroger ce matériel, que ces archives avaient existé d’une part à des fins de propagande et de relations publiques, et que, d’autre part, elles avaient pour but de porter une nouvelle vision de la raison d’être de la photographie.

Comme Andrea Kunard (conservatrice associée à l’ICP) et Carol Payne (professeure agrégée à la Carleton University) l’ont montré brillamment et de manière très documentée, on constate, sous la direction de Lorraine Monk, une évolution dans l’utilisation de la photographie et dans la nature du regard photographique. Ce sont des réalités dans lesquelles j’ai été totalement plongée en examinant ces images et en ayant une relation plus intime avec elles.

 

MMBAC : Pensez-vous que la collection du Service de la photographie de l’ONF pourrait être source d’inspiration pour d’autres artistes également? 

AT : Tout à fait. Il y a tellement de choses! On pourrait aborder cette collection avec tellement d’approches différentes. Je crois que je n’ai fait qu’effleurer la surface. L’accès à la collection est aussi remarquable. Elle représente une partie très importante de l’histoire de l’ONF, et elle est un moyen de prendre du recul pour réfléchir à l’élaboration du « Canada », ce qui est essentiel pour comprendre comment nous sommes arrivés à ce que nous sommes aujourd’hui. C’est à la fois inspirant et affolant. Je crois qu’il y aurait vraiment matière à passer du temps avec cette collection pour des artistes aux perspectives et intérêts divers.

 

MMBAC : Votre œuvre Chanteuse (2001–2002) est actuellement présentée dans les salles d’art contemporain du MBAC dans le cadre de l’exposition Art canadien et autochtone : de 1968 à nos jours. Pouvez-vous nous parler de l’importance de la voix féminine comme point de référence dans cette pièce? Y a-t-il un parallèle avec certaines des idées que vous explorez dans L’arbre est dans ses feuilles?  

AT : C’est intéressant, parce que dans ma nouvelle création toutes les voix seront des voix de femmes. La question de la dynamique des genres a été importante pour moi dès le début de ma pratique artistique. Chanteuse a été l’une de mes premières œuvres à connaître une diffusion assez importante; je l’ai réalisée alors que je faisais des études supérieures et que je commençais tout juste ma carrière.

Chanteuse a une vocation documentaire, mais elle est également un peu autobiographique dans la mesure où, jeune femme, je m’intéressais à ma propre voix et à ma relation à la féminité, ainsi qu’à certaines formes de conventions exprimées sur la question des voix féminines. Chanteuse aborde donc les notions de l’essentialisme imposé aux jeunes femmes et, dans certains cas, adopté par elles. 

Une question récurrente durant mon travail dans les archives du Service de la photographie est celle de mon intérêt pour Lorraine Monk. Ces archives dans lesquelles j’ai passé beaucoup de temps ont pris de l’ampleur sous la direction de Monk, qui, faut-il le rappeler, était une femme dans un domaine essentiellement masculin. Je me demande comment elle voyait son rôle, si elle se définissait comme féministe, si elle se voyait ouvrir la voie pour d’autres femmes, si elle avait une perspective différente de celle qui régnait dans l’institution.

Nombreuses sont les images dans la collection qui évoquent les stéréotypes à propos des femmes. Les images et le fonds lui-même véhiculent une forme de regard et de point de vue masculins, avec une vision des femmes qui est stéréotypée, patriarcale. Il y a bien entendu des exceptions, mais je me suis vraiment beaucoup interrogée sur cette dynamique des relations hommes-femmes en regardant ces images. Et je crois que ce sont des questions qui m’interpellent depuis mes débuts.

Chanteuse est une œuvre qui, d’une certaine façon, personnifie les contraintes que les femmes artistes doivent affronter. C’est une œuvre structurelle. On voit une jeune artiste dans chacun des segments, et c’est réalisé avec pas mal de contraintes. Vous voyez une jeune artiste, auteure-interprète, luttant contre les conventions avec lesquelles elle a choisi de travailler. Il y a un aspect romanesque, mais on peut aussi voir dans cette pièce combat et résistance. Je crois que les questions de confinement et de résistance sont présentes dans tout mon travail, qu’elles s’y expriment et qu’elles font partie intégrante de L’arbre est dans ses feuilles et de Chanteuse.

 

MMBAC : Quel conseil donneriez-vous à un/une artiste de la relève?

 AT : Je crois que le plus important, que ce soit pour des artistes de la relève ou pas, c’est la notion de communauté. Vous avez besoin d’une communauté pour vous soutenir. Vous avez besoin d’une communauté pour vous y développer, et c’est un ensemble auquel vous devez participer et dans lequel il vous faut investir. C’est essentiel pour survivre et alimenter notre propre démarche. Cela signifie participer activement au débat, et pas simplement discuter. C’est travailler en lien avec le travail des autres. Ces conversations entre gens du milieu et les systèmes d’entraide que vous créez sont vraiment importants à long terme.

 

Althea Thauberger, Chanteuse (2002), film 16 mm reporté sur vidéodisque numérique (DVD), 27 min 16 s, 8 photographies en couleurs, 152,4 x 182,9 cm. 41639.6

 

 

Althea Thauberger, Chanteuse (2002), film 16 mm reporté sur vidéodisque numérique (DVD), 27 min 16 s, 8 photographies en couleurs, 152,4 x 182,9 cm. 41639.5

 

 

Chanteuse, de Thauberger, est présentée au Musée des beaux-arts du Canada dans le cadre de l’exposition Art canadien et autochtone : de 1968 à nos jours jusqu’au 30 avril 2018. À la recherche d’Expo 67 est à l’affiche au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu’au 9 octobre 2017.

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