Image d’installation, Gathie Falk, The Things in My Head, 2015, montrant Arsenal:140 Snowballs [Arsenal : 140 boules de neige], 2015, bronze, à l’avant-plan. Sculptures en céramique des années 1960 à l’arrière-plan. Photo : Site Photography, avec l’autorisation de l’Equinox Gallery

Entrevue avec Gathie Falk

Ce qui, aux yeux de la plupart d’entre nous, serait sans doute ordinaire est extraordinaire pour l’artiste canadienne de 89 ans, Gathie Falk. Née au Manitoba de parents russes immigrants, Falk garde des souvenirs passionnés et colorés de son enfance : légumes à profusion, arbres fruitiers généreux, la beauté d’une robe faite maison, toutes des images qui viendront par la suite nourrir sa créativité.

Après des études en art et en pédagogie à la University of British Columbia, Falk trouve un poste d’enseignante au primaire, consacrant ses loisirs à l’art. En 1965, après une décennie d’enseignement, elle se tourne vers la création à temps plein et présente sa première exposition individuelle dans une galerie privée à Vancouver.

Depuis, Falk est devenue une des artistes du Canada les plus louangées par la critique, en particulier pour ses céramiques, peintures et performances. Son travail figure dans des expositions collectives et individuelles à travers le Canada, et ses pièces font le bonheur de nombreux collectionneurs publics et particuliers. En 1990, elle est récompensée par le prix Gershon Iskowitz, est admise à l’Ordre du Canada en tant que membre en 1997 et reçoit en 2013 le prix Audain pour l’œuvre d’une vie décerné à des artistes visuels.

Gathie Falk, qui vit à Vancouver, s’est confiée à Magazine MBAC à propos « des choses qu'elle a en tête » et de la façon dont sa pratique la pousse à créer chaque jour.

 

Photo: Courtesy Equinox Gallery, 2015

 

Magazine MBAC : Vous avez décrit votre travail comme une « vénération de l’ordinaire ». Qu’entendez-vous par là?

Gathie Falk : Il me semble, au sens littéral, que c’est ce que j’ai fait avec les choses qui m’entourent, celles dont je me sers, que tout le monde utilise, banales : nourriture, vêtements, jeux, chaussures pour homme ou pour femme, meubles. J’ai perçu toute la puissance qu’il y a à travailler avec des choses ordinaires. Et en les faisant naître de l’argile, elles ne sont plus une surface dure ou plate : elles ondulent légèrement, un peu comme la chair humaine, et donc tout ce que je fais porte l’empreinte de mes mains ou traduit le travail de mes mains. Il y a toujours une souplesse, plutôt qu’une rigidité.

 

MMBAC : Vous utilisez différentes techniques, dont la performance, la céramique, la peinture, le dessin et la sculpture. L’une d’entre elles a-t-elle votre préférence? Ou encore, influence votre travail avec d’autres techniques? Par exemple, la peinture influence-t-elle votre sculpture?

GF : Je me sers de ce dont mon esprit a besoin. J’ai beaucoup travaillé l’argile, mais une ablation du coccyx il y a 26 ans m’a obligée à renoncer aux matériaux lourds. Alors, je me suis tournée pendant longtemps vers la peinture, qui signifie beaucoup pour moi. Je peins à l’huile, j’aime ça et je peux réaliser de cette façon des choses que je juge importantes.

Néanmoins, il m’arrive parfois d’avoir une idée différente. Un jour, je me promenais, et j’avais en tête une robe, que je voyais assez en détail. Pour la rendre plus intéressante, j’ai remarqué que j’avais coupé le bas de la robe en deux endroits. J’avais coupé le tissu pour aménager une petite tablette, sur laquelle il y avait des choses, comme une chaussure. À un autre endroit, il y avait une orange, et c’est ainsi que j'ai commencé à faire des robes.

Puis je me suis dit : « Avec quoi pourrais-je réaliser cette idée? L’argile, impossible, c’est grandeur nature. L’argile se briserait tout simplement à la cuisson ». Il me fallait trouver autre chose, et j’ai pensé au papier mâché. J’ai appris à faire du papier mâché un matériau dur, très résistant. Et donc, j’ai fait toutes ces robes, chacune avec une petite tablette devant, avec quelque chose sur chaque tablette.

Ce fut le début de la série de robes. Le Musée des beaux-arts du Canada en possède une, intitulée Robe avec chandelles (1997). Donc oui, je trouve l'idée, et ensuite je décide quel matériau lui conviendrait.

 

MMBAC : La collection nationale du MBAC comprend plusieurs de vos œuvres, notamment Théâtre en noir et blanc et en couleurs – Arbustes et poissons en noir et blanc (1984) et Théâtre en noir et blanc et en couleurs – Arbustes et poissons en couleurs (1984), toutes deux actuellement présentées dans le cadre de l’exposition Art canadien et autochtone : de 1968 à nos jours. Pouvez-vous nous parler de la vision ou du concept derrière ces deux tableaux?

GF : Mon idée était que vous pouvez peindre un sujet en couleur, ou que vous pouvez le peindre en noir et blanc, ce qui lui donne plus l’allure d’un dessin. J’ai creusé dans cette direction, et j’ai fait une série de pièces qui relèvent un peu de la présentation sur scène, comme au théâtre. Dans mon esprit, j’ai ces décors mis en scène, une répétition de la même chose, avec de légères différences, et j’ai appelé la série « Théâtre ».

 

MMBAC : Quelles sont vos principales influences artistiques?

GF : Van Gogh, Giotto. Personne dans ma famille n’était artiste. J’ai demandé à ma mère de dessiner pour moi quand j’avais à peu près deux ans. Elle m’a dessiné une femme. Ce n’était pas ce que j’appellerais un bon dessin, quelque chose de fort. Elle m’a dit qu’elle ne dessinerait plus jamais pour moi, car, a-t-elle dit « Je ne sais pas dessiner », et c’était vrai.

J’ai aussi demandé à mon frère de me faire un dessin, mais je n’ai pas aimé celui qu’il m’a fait, et il m’a simplement dit : « Fais-le toi-même ». Ce que j’ai fait. Personne ne dessinait comme je l’aurais voulu, alors j’ai dû m’y mettre.

 

MMBAC : Qu’aimeriez-vous encore créer?

GF : Je crée en permanence. C’était encore le cas ce matin. Je fais une autre robe en papier mâché, et elle me servira de modèle pour une série de robes en plastique. Il y en aura au moins sept, que je peindrai dans différentes couleurs; je termine tout juste ce projet. C’est une robe simple, mais elle a de grands volants plutôt que des manches. C’est la partie la plus intéressante de la robe, outre le fait qu’elle possède une petite tablette, sur laquelle il y a un petit pot de ce qui pourrait être de la crème, ainsi qu’une petite poupée et d’autres menus objets.

 

MMBAC : Quel conseil auriez-vous pour les jeunes artistes?

GF : Foncez. Si vous ne gagnez pas assez avec vos créations, enseignez et essayez de vivre selon vos moyens. J’ai eu beaucoup de chance d’être enseignante, et de pouvoir ainsi accumuler de l’argent sur une longue période, de sorte que j’avais un petit coussin quand j'ai quitté l'enseignement. Enseignez, économisez, soyez déterminés, achetez une maison ou un appartement, ne déviez pas de votre but.

 

Les peintures Théâtre en noir et blanc et en couleurs – Arbustes et poissons en noir et blanc et Théâtre en noir et blanc et en couleurs – Arbustes et poissons en couleurs, de Gathie Falk, sont présentement à l’affiche dans Art canadien et autochtone : de 1968 à nos jours.

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