Shelley Niro, Avis de neige, inconnu, tiré en 1992, Épreuve à la gélatine argentique avec rehauts de peinture, épreuve à la gélatine argentique virée, épreuve à la gélatine argentique dans un passe partout percé à la main, 55.9 x 94 cm overall, Collection MCPC, Musée des beaux arts du Canada, Ottawa, Don de Sandra Jackson, Bramalea (Ontario), 1995, © Shelley Niro, Photo: MBAC

Entrevue avec Shelley Niro

Il est couramment admis que l’artiste multidisciplinaire Shelley Niro a fait évoluer la réflexion et le regard des gens sur l’art et les artistes autochtones, mais ses photos remettent aussi en question les stéréotypes, les clichés et les conventions usuelles. Si son prisme de création cible souvent les peuples et les communautés des Premières Nations, l’artiste aborde habilement par la bande la culture populaire, la religion, la culture européenne et le colonialisme, produisant des images à la fois puissantes et provocantes, acerbes et souvent hilarantes.

Née à Niagara Falls (New York) en 1954 et membre du clan de la Tortue de la réserve des Six-Nations, de la nation Kanien’kehaka (Mohawk) de la baie de Quinte Nation, Shelley Niro vit aujourd’hui à Brantford, en Ontario. Elle est reconnue pour son travail dans des domaines variés allant de la peinture, de la sculpture et de l’installation au perlage, en passant par le cinéma et la photographie.

Shelley Niro détient un baccalauréat en sculpture et peinture de l’École d’art et de design de l’Ontario et une maîtrise en beaux-arts de l’Université Western Ontario. Elle a été la première lauréate du Prix du Conseil des arts de l’Ontario pour les arts autochtones en 2012. En 2017, elle a reçu le Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques et le Prix de photographie Banque Scotia.

Shelley Niro discute ici de l’importance de repousser les frontières de la création tout en assumant ses propres limites.

 

Shelley Niro, L'écueil des 500 ans de mariage, 1992, Épreuve à la gélatine argentique avec application de couleur, collée sur masonite, 186.3 x 125.3 cm, Musée des beaux arts du Canada, Ottawa, Don de Victoria Henry, Ottawa, 2003, © Shelley Niro
Photo: MBAC

 

Magazine MBAC : Quelle genre d’enfance avez-vous eu et quelle a été l’influence de votre environnement sur votre décision de devenir artiste ?

SN : J’ai beaucoup de très bons souvenirs de mon enfance. Nous habitions dans la réserve des Six-Nations où il y avait plein d’arbres et de terrains vagues. Je ne pensais pas devenir artiste à cette époque, mais je sens aujourd’hui que je me fie constamment à ces souvenirs : le soleil qui brûlant sur mon visage frais et lisse, les vents d’hiver qui manquaient me renverser en rentrant de l’école, le bruit du vent dans les arbres et le chant des oiseaux. Ces souvenirs ont trouvé tout seuls leur place dans mon cerveau. Je peux toujours les retrouver.

 

MBAC : Quelle influence a eu votre famille sur votre art quand vous étiez jeune et peu connue, et quelle est-elle aujourd’hui ?

SN : Dans ma famille, les gens sont créatifs. Ma mère aurait pu réussir comme artiste à part entière. Mais la majorité des choses qu’elle créait sur la table de la cuisine devait être vendue à des pow-wows et dans des boutiques de touristes. Ses mains n’arrêtaient jamais. Je crois d’ailleurs que cette activité rythme encore ma vie quotidienne : j’ai l’impression de perdre mon temps quand je ne fais rien. Même si je vieillis et que je ne peux plus broder des perles le soir, même avec une bonne lampe.

 

MBAC : Quels artistes vous ont le plus influencée ?

SN : L’une de mes premières influences a été Daphne Odjig. Quand j’ai vu ses reproductions naturalistes, j’ai été éblouie par sa technique et ses sujets. Elle avait dessiné, probablement sur des notes prises à la hâte, un bûcheron et des enfants qui jouaient dans la neige. Je me rappelle m’être dit que c’était merveilleux, et j’étais stupéfaite de découvrir que c’était une Autochtone qui avait fait ça. J’ai essayé de dessiner toute ma vie mais je n’ai jamais approché la qualité de ses rendus. Il y avait dans ma communauté des professeurs qui peignaient des aquarelles d’Iroquois en costume traditionnel. Ces portraits étaient accrochés aux murs de l’école. J’ai toujours été fascinée par leur talent et par leur désir de peindre ces portraits.

 

MBAC : Vous avez une approche artistique unique. Vous repoussez constamment les frontières, vous bousculez les stéréotypes et les clichés. Qu’essayez-vous de faire ?

SN : Je crois que tous les artistes ont la responsabilité de repousser leurs limites. La question est toujours la même : voir où on arrivera sans connaître le chemin qu’on prendra.

 

MBAC : Pourquoi voulez-vous changer notre vision de l’art et des peuples autochtones ?

SN : La représentation des peuples autochtones a toujours été un produit utilisé pour définir une vision du territoire. Le marketing a retourné cette image à son avantage. L’image des peuples autochtones a donc été limitée. Et quand cette image est déconstruite, les gens ne savent pas comment l’accepter et sont incapables de voir au-delà de ses limites.

 

MBAC : Le Musée des beaux-arts du Canada abrite plusieurs de vos œuvres. Y en a-t-il une ou deux que vous être particulièrement heureuse de savoir dans la collection nationale ? Pourquoi ?

SN : La collection du Musée des beaux-arts du Canada abrite pas mal de mes œuvres. C’est difficile de choisir mes deux  préférées. Chaque fois que je termine une œuvre, j’ai l’impression que c’est la meilleure que j’ai jamais faite. Et c’est vrai ce que disent les artistes, qu’ils laissent un peu de leur âme dans chacune de leurs œuvres. Tout prend tellement de temps entre la conception d’une œuvre et sa réalisation. Chaque œuvre est une chronique de tout le temps qui lui a été consacré.

 

MBAC : En mai dernier vous avez reçu le Prix de photographie Banque Scotia 2017. Que signifie pour votre pratique créatrice ce prix ou d’autres, comme le Prix du Gouverneur général en arts visuels ?

SN : Le Prix de photographie Banque Scotia et le Prix du Gouverneur général en arts visuels ont une grande importance pour moi. Certaines années, j’ai dû continuer à travailler pour un résultat que je ne pouvais ni voir, ni concevoir. Faire un travail qui semblait n’avoir aucun impact, où que ce soit. Cela étant, ces prix compensent ces années de désolation.

 

MBAC : Quel est le rôle de votre art dans un monde qui remet constamment en question les notions de genre, d’identité et de sexualité ? Faites-vous avancer la discussion ?

SN : Je crois que j’ai essayé d’être sensible au monde qui m’entoure. C’est vrai que ces questions de genre, d’identité et de sexualité jouent quelquefois un rôle délibéré dans mon travail. Mais j’ai moins envie de faire des grandes déclarations sur ces sujets depuis quelque temps. Je cherche plus à exprimer ma propre voix qui, je l’espère, passe par l’abstrait. Je trouve que c’est plus intéressant.

 

MBAC : Où trouvez-vous votre inspiration ? Qu’est-ce qui attise votre sens créatif ?

SN : Ce n’est pas une question facile. Je travaille tout le temps. Ma tête est pleine de dossiers sur lesquels je veux travailler plus tard. Je n’ai jamais été à court d’idées, mais j’ai peur que ma vision me lâche avant d’avoir fait tout ce que je veux faire. Regarder les tiroirs pleins de perles inutilisées de ma commode attise mon sens créatif. Je les ouvre et je me dis que je ferais mieux de les utiliser un jour. J’ai l’impression d’entasser comme un écureuil.

 

MBAC : Vous pratiquez toutes sortes de techniques comme le perlage ou la sculpture. Certaines sont très traditionnelles tandis que d’autres, comme la vidéo ou la photographie, sont plus modernes et n’ont pas fini d’évoluer. Avez-vous une préférence ? Les procédés traditionnels inspirent-ils ou influencent-il les techniques modernes ?

SN : Le problème, c’est ce que je peux faire dans mon espace. Je dois limiter la taille des mes tableaux. Pour la photo, je suis limitée par la taille des plexiglas ou des passe-partout que l’encadreur peut commander. Tout se coordonne de façon très ordinaire. Mais d’une certaine façon, le fait de se rendre compte de ses limites facilite les choses. 

 

MBAC : À quoi souhaitez-vous vous intéresser ou vous consacrer maintenant ? Avez-vous un projet ou un sujet en tête?  

SN : Si c’est possible, j’aimerais me concentrer sur le cinéma. C’est un procédé qui coûte tellement cher. Je crois que c’est la forme d’art la plus démocratique à l’heure actuelle. Quand c’est bien commercialisé et distribué, les communautés — surtout les communautés autochtones qui n’ont pas accès à des films — peuvent voir des vidéos et des films qui leur correspondent. Il faut créer un art visuel dans lequel les gens peuvent se reconnaître et auquel ils peuvent participer en tant que public.  

 

MBAC : Votre conseil à un artiste de la relève ?

SN : Je lui dirais de demander conseil si ça l’aide et d’ignorer le reste si ce n’est pas le cas. D’acheter les meilleurs matériaux qu’il peut s’offrir. Et de travailler dur. La vie est courte. 

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