Entrevue avec Vikky Alexander : Un cadre de réflexion

L'artiste Vikky Alexander. Image réproduit avec l'autorisation de l'artiste.

Vikky Alexander est une photoconceptualiste canadienne de réputation internationale qui a commencé sa carrière au sein du groupe réuni sous le label Pictures Generation, dans les années 1970 et 1980. Avec Richard Prince, James Welling, Sherrie Levin et d’autres, elle a fait partie de la cohorte d’artistes new-yorkais qui a révolutionné l’utilisation d’images puisées dans la culture populaire. Récupérant des reproductions de magazines de mode, d’annonces publicitaires et d’autres médias, ces artistes ont voulu « réadapter et réassembler ces images pour révéler leurs effets sur le public », explique Adam Welch, conservateur associé d’art canadien au Musée des beaux-arts du Canada.

En 2017, le Musée des beaux-arts du Canada a enrichi sa vaste collection d’œuvres de Vikky Alexander avec Obsession bleue, trois épreuves au jet d’encre montées avec du plexiglas bleu de l’actrice américaine et mannequin Christie Brinkley. Adam Welch souligne : « Cette œuvre est celle qui se rapproche le plus de ce qui se passait à New York à l’époque. Elle démontre son engagement dans cet univers et les nombreuses préoccupations qu’elle partageait avec ces autres artistes. »

Vikky Alexander, Obsession bleue, 1983, tiré en 2016. Épreuves au jet d'encre et plexiglas bleu, installation aux dimensions variables. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Vikky Alexander Photo: MBAC

Vikky Alexander est diplômée du Collège d’art et de design de la Nouvelle-Écosse. Également intéressée par la structure et la conception architecturale, elle s’inscrit alors à un cours d’architecture expérimental à la Technical University of Nova Scotia. Sa démarche interdisciplinaire est à l’origine de trois célèbres séries photographiques chacune centrée sur des environnements réputés pour leurs éléments artificiels et construits : West Edmonton Mall (1988), Disneyland (1992) et Las Vegas (1995). Aujourd’hui, Alexander travaille toujours à Vancouver et à Montréal comme photographe/photoconceptualiste, sculpteure, collagiste et artiste d’installation. Elle nous parle ici de l’évolution et de la direction que prend son travail.

Magazine MBAC : Le Musée des beaux-arts du Canada a acquis Obsession bleue (1983/2016) en 2017. Que cherchiez-vous à démontrer alors ?
Vikky Alexander : Je voulais montrer qu’il ne suffisait pas d’une image pour avoir une description précise de quelqu’un, qui que ce soit. J’avais fait de l’appropriation photographique à un moment, récupéré des images de sources populaires que je recadrais et que j’agrandissais pour qu’elles deviennent miennes. Je m’inspirais surtout de revues de mode et j’avais remarqué que beaucoup représentaient Christie Brinkley. Il y avait des images d’elle dans presque tous  les magazines : Christie Brinkley en train de fumer, la photographe, la fille d’à-côté, la mannequin présentatrice de maillots de bain, la joueuse de Las Vegas. En collectionnant ces images, j’ai commencé à comprendre comment elle avait cumulé tous ces rôles et je n’ai pas pu utiliser une image incarnant à elle seule sa personnalité. Disons qu’Obsession bleue est une description infinie d’elle.

MMBAC : Comment votre travail a-t-il évolué ?
VA : J’ai grandi en travaillant en chambre noire et en suivant des cours d’art. Puis  j’ai commencé à re-photographier des images. À la fin des années 1980, j’ai entrepris d’intégrer à mes collages des matériaux trouvés et des ready-made, de l’étamine (une fibre de laine), des paysages de revues, du papier à étagère et toutes sortes d’autres choses. Bien que je continue à utiliser des éléments de la culture populaire, du quotidien, il m’arrive aussi de sortir photographier de l’architecture. Le Musée des beaux-arts du Canada possède quatre œuvres de la série Suite-témoin (2005). Il s’agit de l’appartement témoin d’un immeuble en copropriété de Vancouver, au rez-de-chaussée, mais j’étais fascinée de constater que toutes les vues des fausses fenêtres étaient des images rétroéclairées, comme si l’appartement se trouvait au 40e ou au 50e étage. Prises comme un tout, aucune de ces vues n’avait de sens : l’une d’elles était sombre, celle de la chambre à coucher était plutôt lumineuse. Le commerce et les techniques de vente m’intéressent.

Vikky Alexander, Vue de la chambre à coucher, de la série Suite-témoin, 2005. Épreuve à développement chromogène, laminée sur acrylique, 101.6 x 152.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Vikky Alexander Photo: MBAC

MMBAC : Que cherchez-vous à représenter ?
VA : Je pense toujours à l’architecture, à la façon dont de cadrer des choses pour projeter un idéal. Par exemple, à la façon dont on compose des devantures pour mousser les ventes, donne envie d’acheter ce qui y est présenté. Ce genre de choses m’intéresse, ainsi que les moyens pris pour pousser le client à prendre conscience de lui, comme dans « je regarde la vitrine et je vois ce sac à main, mais je vois aussi mon reflet dans la vitre, donc à quoi ressemble ce sac dans ma main ? » Avec la série West Edmonton Mall , je cherchais plus à voir comment nous essayons d’intégrer la nature à l’architecture. Il y a une piscine à vagues et plein de petites sections, et je me suis dit que c’était curieux, qu’on essayait de faire entrer l’extérieur à l’intérieur et de créer un autre genre d’utopie. Je parle pas mal d’utopies et je crois que les utopies sont par essence viciées, qu’elles ne peuvent pas exister. Une utopie qui existe a été intégrée à la normalité et n’a donc plus rien d’idéal.  L’idéal n’existe que dans le possible.

Vikky Alexander, La série West Edmonton Mall, n° 13, 1988, tiré en 1992. Épreuve à développement chromogène (Ektacolor), 50.7 x 67.7 cm; image: 45 x 67.7 cm. Don de l'artiste, Vancouver, 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Vikky Alexander Photo: MBAC

MMBAC : Vous êtes photographe, mais vous faites aussi de la sculpture, du collage photo et de l’installation. Comment ces disciplines ne nourrissent-elles mutuellement ?
VA : En tant qu’artiste, on trouve simplement ce qui nous intéresse. J’aime le reflet, j’aime le verre, j’aime les produits commerciaux, j’aime l’architecture et le ready-made. J’aime les choses qui existent. Ensuite, j’essaie de leur trouver un sens. Pour moi, une discipline mène à une autre. Je ne me définirais pas comme sculpteure même si j’ai fait de la sculpture. C’est comme la photographie, j’ai des imprimantes pour m’aider. Je suis plus une artiste conceptuelle. Mes projets portent sur une idée et j’essaie de voir comment je vais réaliser cette idée. Parfois je trouve, mais j’ai souvent besoin d’être aidée. C’est la photo que je pratique depuis le plus longtemps et il arrive que le procédé aboutisse à un projet d’installation ou de sculpture

MMBAC : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?  
VA: Je fais des grands vinyles autoadhésifs muraux de 3,6 x 2,5 m. Maintenant que je travaille sur des formats de la dimension d’une pièce, je me suis lancée dans un projet  de vidéo réalité (VR). Je veux faire de la VR parce qu’on peut mettre un casque et être dans cette pièce ou regarder à travers une fenêtre de cette pièce, ce qui serait plutôt sympa. On peut se projeter dans un espace avec un collage, mais on peut être dans cet espace avec la RV. On va plus ou moins dans la même direction, mais en plus intense.

MMBAC : Votre conseil à un artiste de la relève ?
VA : Joignez-vous à un groupe que vous aimez et faites ce que vous êtes capable de faire du mieux que vous le pouvez. Essayez de diffuser votre travail. Amusez-vous.

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