Hajra Waheed, Vue d'installation au Prix Sobey pour les arts 2016 (6 octobre 2016 –5 février 2017). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Hajra Waheed Photo: MBAC

L’intime et l’infini. Une entrevue avec Hajra Waheed

Hajra Waheed est native de Calgary, mais vit à Montréal. Dans son œuvre, elle cherche à comprendre les notions de pouvoir, de privilèges et d’emprise sécuritaire. Elle crée des pièces élaborées pour voir différemment et fouiller le cadre complexe de son enfance. Se plonger dans son art permet de vivre la violence coloniale aussi bien que les impacts de la guerre froide, et de remettre en cause les fondements du contrôle. Dans cet entretien, qui inclut des extraits de son exposé au Colloque sur l’art contemporain tenu en 2018 au Musée des beaux-arts du Canada, Waheed aborde son processus créatif, les réflexions que lui inspire son œuvre, ainsi que ses projets en cours.

Hajra Waheed, Les cryptogrammes 1–18 (détail), 2016, Objets trouvés, papier, photographies et encre, 53 x 424 x 284 cm installé. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Hajra Waheed Photo: MBAC

Magazine MBAC : Parlez-nous de votre travail, de l’art que vous créez et de ce qui motive vos choix.

Hajra Waheed : Mon travail et les procédés que j’expérimente ne peuvent faire abstraction de la femme que je suis, cette fille d’immigrants indiens musulmans au teint bistre, attachée par des liens équivoques aussi bien à l’Amérique du Nord qu’au Moyen-Orient et à l’Asie du Sud. Notre monde a pour assises un sexisme et un racisme systémiques; il est devenu primordial pour moi d’utiliser ma pratique pour revisiter quelques-uns des problèmes mondiaux qui ont baigné mon enfance.
J’essaie de travailler avec fluidité. Il n’y a ni début, ni milieu, ni fin pour mes œuvres. Un projet donné peut prendre forme au bout de plusieurs années et de centaines d’essais, se révélant à l’issue de longues périodes. S’il m’est arrivé de recourir à la vidéo, au son, aux installations immersives, à la sculpture ou aux performances, j’estime vraiment que le travail sur papier est la colonne vertébrale de ma pratique. Au fil des ans, ces œuvres ont créé leur propre langage. Elles sont réellement marquées par les recoupements entre la poésie, la photographie et le dessin et constituent souvent des études pour un travail plus important, non pas par son échelle ou sa taille, mais par la profondeur de sa recherche.

MBAC : Vous avez reçu une éducation particulière et vous nous avez dit que votre vécu se retrouve dans chacun de vos projets. Comment votre passé se manifeste-t-il dans votre travail?
HW : J’ai passé ma jeunesse à Dhahran dans le quartier fermé qu’occupaient les installations de la société Saudi ARAMCO où mon père travaillait. C’est encore aujourd’hui la plus importante productrice d’énergie et la société la plus capitalisée de la planète. J’ai grandi dans un microcosme colonial, au beau milieu de ce qui demeure un point chaud géopolitique. Aujourd’hui comme alors, Dhahran est protégée par les bases aériennes américaines et saoudiennes, une force composite de sécurité, la CIA et les services secrets saoudiens.
J’ai été marquée à l’époque par les règlements stricts et les interdictions qui empêchaient les civils de photographier ou de filmer, mais j’étais également préoccupée par cet environnement de pouvoir, de privilèges, de différence, de visibilité et d’invisibilité. Ce secret et cet isolement ont joué un rôle sous-jacent dans mes jeux, dans mes champs d’intérêt et dans mes questionnements. Très tôt, j’ai été obsédée par l’identification des aéronefs, la détermination de leur route et l’archivage de mes observations à l’aide d’un langage visuel en quelque sorte crypté.
De bien des manières, ce langage sert encore mon travail, dans ma façon de colliger des fragments pour créer un document, dans la reconstruction d’un document existant par des coupures et des insertions, ou dans l’élaboration de nouvelles histoires en porte-à-faux des récits officiels. Le recyclage et la réaffectation de mes trouvailles sont une constante dans mon travail, tout comme mon obsession pour l’activité aérienne et ce sentiment d’être observé.

Hajra Waheed, Les cryptogrammes 1–18 (détail), 2016, Objets trouvés, papier, photographies et encre, 53 x 424 x 284 cm installé. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.  © Hajra Waheed Photo: MBAC

MBAC : Trois de vos œuvres se trouvent dans la collection du MBAC : Study for a Falling Object (2014), Les cryptogrammes 1-18 (2016) et Still Against the Sky 1–3 (2015). Que pouvez-vous en dire?
HW: Study for a Falling Object (2014) est un film qui utilise des images trouvées de la NASA pour désorienter le spectateur. Les mouvements orbitaux créent le sentiment d’être sans attache, et les visiteurs se retrouvent dans une situation potentiellement peu familière où ils peuvent avoir l’impression d’être eux-mêmes devenus des corps en chute libre. Ils sont partout, parfois animés d’un mouvement giratoire, toujours errants et donnant l’impression d’être en plongée. L’implication du civil dans le paradigme de contrôle qui tend à régir notre compréhension et notre conception du monde m’a toujours intéressée. Il y a une synergie entre Study for a Falling Object et Les cryptogrammes 1-18 (2016), une large plate-forme que l’observateur aborde de haut pour y sélectionner une information. Il y a dix-huit dessins industriels et des objets ou éclats métalliques qui semblent soit avoir été ramassés sur le site d’une explosion, soit être tombés du ciel. D’une œuvre à l’autre, on peut créer des liens, reconstituer une histoire dans un monde secret où chaque chose recèle un sens, de telle sorte que rien ne peut y être négligé. Même le détail le plus anodin peut s’y avérer révélateur ou porteur de renseignements stratégiques vitaux.

Hajra Waheed, Still Against the Sky 1–3 (détail), 2015. Série de 3 eaux-fortes sur papier de transfert, dimensions variables. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Hajra Waheed Photo: MBAC

Still Against the Sky 1–3 (2015) est une carte pliée de la galaxie qu’il est possible d’ouvrir et d’explorer, chaque étoile y ayant été gravée sur du papier transfert pour créer un relief. L’œuvre témoigne d’une quête qui m’est propre, une recherche entre le cosmos et le sol, entre l’intime et l’infini. C’est un honneur et une source d’excitation pour moi de savoir que ces œuvres ont trouvé leur place au Musée des beaux-arts du Canada.

MBAC : Pouvez-vous nous dire sur quoi vous travaillez actuellement?
HW : Le vernissage de Hold Everything Dear devrait avoir lieu à la Power Plant Contemporary Art Gallery de Toronto à l’automne 2019. Le titre de l’exposition fait référence à une série d’essais sur la survie et la résistance par le critique d’art et auteur John Berger. Comme le livre, j’espère faire réfléchir sur la nature clivante du pouvoir et sur le cycle perpétuel de la violence coloniale. C’est à ce jour mon projet le plus ambitieux. L’exposition rassemble plus d’une centaine d’œuvres sur papiers, des diagrammes, des communications scientifiques, des coupures de presse, des collages, une installation vidéo, une sculpture animée et une série d’objets en céramique. Le tout constitue une étude visuelle complexe reflétant la spirale des bouleversements et expériences humaines.

MBAC : Qu’espérez-vous que les gens retiennent de votre travail ?
HW :
Un artiste espère toujours que son art puisse toucher les gens et faire naître une réponse émotionnelle ou affective, même si elle suscite simplement plus de questions qu’elle ne crée de lyrisme ou de poésie. En fin de compte, l’enjeu pour moi, c’est de permettre aux objets de se dire eux-mêmes, aux histoires de se contaminer et au visiteur de se plonger dans un mystère jalonné d’indices interdépendants, en laissant juste ce qu’il faut de flou et d’incertitude pour que le visiteur en vienne à créer sa propre perspective et sa propre histoire. Ainsi demeurent tous les possibles, toutes les imaginations, toutes les réinventions.

 

2016 Sobey Art Award - Hajra Waheed

 

Consultez les œuvres de Hajra Waheed dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada sur national collection online. Son exposition Hold Everything Dear ouvrira à la Power Plant Contemporary Art Gallery à Toronto cet automne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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