Kapwani Kiwanga : faire tomber les murs pour prendre de nouveaux départs

Kapwani Kiwanga and Simple Enclosure, 2018. Installation view,

Kapwani Kiwanga et son œuvre Simple enceinte, 2018. Peinture, bois, verre et cloison sèche. © Kapwani Kiwanga / SOCAN (2021). Photo : MBAC

Personne ne se surprendra de la réputation atroce qui colle à 2020, une année dont on se sera débarrassé volontiers comme d’un épisode misérable, tout à la hâte de 2021 et de nouveaux espoirs. Entre une pandémie opiniâtre, des troubles sociaux dévastateurs, l’incertitude quant à l’économie et les nouvelles formes d’emploi dans un contexte général de mutation déjà rapide, le mot « pénible » semble bien faible pour qualifier l’année écoulée. La formule à la mode dans les médias, « sans précédent », sonne presque creux pour tenter de résumer la désertion humaine des tours à bureaux surplombant des rues désertes, ou encore l’adaptation à l’architecture physique et virtuelle des écrans d’ordinateurs portables, aux réunions à distance et aux files d’attente devant les épiceries. Je préfère, à l’instar de Janus, la divinité romaine à deux visages (et dont découle le nom du mois de janvier), regarder en arrière tout en me projetant vers l’avenir. L’art, dans ce qu’il a de meilleur, permet à la fois cette approche rétrospective et la projection vers de nouveaux départs, illustrant cette dualité là où souvent les mots peinent à le faire.

Kapwani Kiwanga, née à Hamilton, est une artiste multidisciplinaire dont l’œuvre analyse nos manières d’interagir les uns avec les autres en tant que les sociétés, cultures et personnes, tout en sondant les déséquilibres de pouvoir au sein de ces interactions. Kiwanga est la lauréate du Prix Sobey pour les arts 2018 et a présenté ses créations Simple enceinte et The Primer [L’apprêt] cette même année au Musée des beaux-arts du Canada. Évoquant le projet dans lequel ces œuvres s’inscrivaient, tout comme pink-blue [rose-bleu], antérieure, elle parle d’une investigation dans l’« architecture disciplinaire », historique et actuelle, et de comment « la couleur et la lumière ont servi à contrôler les corps et à créer des barrières, parfois physiques, mais aussi psychologiques ».

L’installation pink-blue, exposée à The Power Plant Contemporary Art Gallery en 2017, se présente comme un corridor lumineux divisé en moitiés par l’utilisation de deux couleurs distinctes. Le rose « Baker-Miller », censé avoir un effet calmant sur le corps, et l’éclairage néon bleu, destiné à l’origine aux espaces publics pour dissuader les utilisateurs de drogues injectables, mènent à une salle de projection où l’on retrouve une combinaison plus harmonieuse du même rose; mais la dernière pièce comprend aussi du vert olive, du beige, du blanc et des images assorties.

Kapwani Kiwanga, pink-blue, 2017, installation view at Power Plant Gallery 2017.

Kapwani Kiwanga, pink-blue [rose-bleu], 2017, peinture rose Baker-Miller, ampoules fluorescentes blanches, ampoules fluorescentes bleues, dimensions variables. Avec l'autorisation de l'artiste, Galerie Jérôme Poggi - Paris; Galerie Tanja Wagner -Berlin. Photo Credit: Toni Hafkenscheid, installation view Power Plant, Toronto

Si l’on pense à pink-blue précisément en lien avec l’année passée, il est impossible de ne pas voir surgir les barrières tangibles et intangibles révélées par la pandémie, tout comme les déséquilibres structurels et sociaux au sein de la société. La COVID-19 a créé des obstacles invisibles, mais néanmoins envahissants, entre les individus au risque de leur propre bien-être. Dans les bâtiments de briques et de mortier, les établissements de soins de longue durée, les hôpitaux et même nos propres logements, nous nous sommes trouvés pris au piège des limites de ces constructions. Selon les disparités de pouvoir qui jouent sur votre statut socioéconomique dans la société, ces limites structurelles se sont avérées soit des sanctuaires « roses » apaisants, pour la population privilégiée qui travaille depuis une maison individuelle, ou de dangereux environnements « bleus » pour les travailleurs et travailleuses réputés « essentiels » dont les lots sont les bas salaires, les transports publics grouillant de monde et les domiciles surpeuplés. Si j’ai à présent hâte à un avenir d’euphorie post-COVID dans un monde vacciné, je ne peux que me demander si nous retournerons à nos privilèges individuels ou si nous continuerons à saluer l’action de celles et ceux qui n’en ont pas.

Linear Painting #4: Weyburn Mental Hospital, qui fait partie de sa série Linear Painting, figure dans la collection du Musée. Ces peintures bicolores sur panneaux de placoplâtre évoquent la séparation des groupes sociaux et des hiérarchies sociétales en ce qui concerne les espaces institutionnels. Ici, les couleurs – un gris pâle (neutralité) et un turquoise clair (calme) – prennent un sens différent par le contexte historique de leur utilisation dans un célèbre hôpital psychiatrique, maintenant fermé, à Weyburn, en Saskatchewan. Si l’on prend la liberté de faire un parallèle avec la COVID-19, on y trouve à nouveau la représentation de barrières informes qui marginalisent des membres de notre société. Je pense aux « travailleurs essentiels » dépourvus de congés de maladie ou dont les salaires de subsistance les forcent à être au service de plus privilégiés qu’eux, tout en vivant dans des collectivités plus durement touchées par la pandémie. Les tracés noirs linéaires qui traversent la plupart des peintures en leur centre, dont le rôle est d’agir comme force de division entre les couleurs, sont autant de traits qui pourraient tout aussi aisément symboliser les disparités socioéconomiques, raciales et même géographiques si l’on fait référence aux zones aux taux d’infection plus élevés; le ratio calme-neutralité est fonction du côté de la ligne où vous vous trouvez.

Kapwani Kiwanga, Linear Painting #4: Weyburn Mental Hospital (Weyburn, Saskatchewan), 2017. Peinture sur cloison sèche

Kapwani Kiwanga, Linear Painting #4: Weyburn Mental Hospital (Weyburn, Saskatchewan), 2017. Peinture sur cloison sèche, 250 x 125 cm. © Kapwani Kiwanga / SOCAN (2021) Photo : Avec l'authorisation de l'artiste et Galerie Tanja Wagner, Berlin

En 2020, un mouvement mondial, sous la bannière Black Lives Matter, s’est mis en branle contre les obstacles physiques, émotionnels et psychologiques déniant accès et équité en matière de droits de la personne à toute une catégorie de la population. Kiwanga, elle-même artiste noire, a choisi de centrer son œuvre sur cette idée d’obstacles, visibles et invisibles, et de leurs effets sur la psyché humaine. Parlant de son exposition individuelle A wall is just a wall  à la galerie The Power Plant en 2017, Kiwanga explique que le titre vient d’une strophe du poème Affirmation, de l’ancienne membre des Black Panthers Assata Shakur, dans laquelle la militante/poète écrit: « If I know anything at all / it’s that a wall is just a wall / and nothing more at all. / It can be broken down. » [« Si je ne sais qu’une chose, / c’est qu’un mur est juste un mur / et rien de plus. / Il peut être démantelé. »]

L’installation sonore à deux canaux de 12 minutes, 500 ft [500 pieds], également dans la collection du Musée, est une œuvre audio tirée de cette exposition dans laquelle Kiwanga aborde la théorie des couleurs et la science comportementale, mais aussi des sujets plus subversifs, avec par exemple une transcription du Congrès international de l’urbanisme aux colonies tenu à Paris en 1931, où l’on entend que la distance de « 500 pieds » est considérée comme la plus sécuritaire à maintenir entre les populations indigènes et les implantations européennes. Distance est, à bien des égards, le mot approprié pour décrire les événements de l’an passé. Pourtant, quand on considère la portée mondiale du mouvement Black Lives Matter et l’ampleur des manifestations appelant à une prise en compte sociétale, et bien que la distance spatiale entre nous se soit agrandie, est-il trop optimiste de présumer que, peut-être, la distance empathique se resserre?

Les résolutions de la nouvelle année sont sans doute des stratégies de sortie bien intentionnées d’une période qui nous a laissés désemparés. Dans la vidéo du MBAC filmée à l’occasion du Prix Sobey pour les arts 2018, Kiwanga explique ainsi l’idée de stratégie de sortie dans son œuvre : « Des instants où le visiteur peut porter un regard différent ou s’affranchir du cadre structurel de l’apprentissage qui crée des rapports inégaux, mais aussi des moments où l’on peut réfléchir à l’avenir autrement ». Il serait facile de dénigrer l’année passée tout en s’extasiant sur celle qui commence, mais l’œuvre de Kiwanga nous montre qu’il y a de la lumière dans les deux, comme au bout du tunnel. Des structures visibles et invisibles qui existent pour nous garder en sécurité, mais aussi des obstacles systémiques dressés par l’humain qui visent à maintenir certains et certaines d’entre nous en état de confinement.

La démarche de Kapwani Kiwanga traite des incertitudes d’un nouveau départ, avec toutes les réalités paradoxales de la vie qui conduisent vers une destination inconnue. Pour nous voir les uns les autres autrement que par le prisme de perceptions créées artificiellement, garder le cap à travers ce qui a parfois des allures de couloir sans fin d’émotions conflictuelles et de comportements négatifs, et continuer à faire tomber les murs qui nous enferment et ne nous mènent nulle part; bref, pour voir l’avenir autrement.

Après tout, un mur est juste un mur.

 

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