L’art et la manière. La liste préliminaire du Prix Sobey pour les arts 2016

Le 13 avril 2016, le Musée des beaux-arts du Canada dévoilait la liste préliminaire du Prix Sobey pour les arts. Avec des artistes comme Raymond Boisjoly et Derek Sullivan (art conceptuel), Meryl McMaster et Lisa Lipton (performance), ou encore Brenda Draney (peinture), Jessica Eaton (photographie) et Karen Tam (installation), qui portent un regard neuf sur des techniques traditionnelles, la liste préliminaire du Prix Sobey pour les arts ne fait pas seulement office de bottin mondain de l’art contemporain canadien, mais traduit également la réalité des pratiques artistiques actuelles à travers le pays.  

« Cette année, la liste préliminaire fait la part belle aux artistes multidisciplinaires qui créent des œuvres aussi ambitieuses que chargées de sens », explique Josée Drouin-Brisebois, présidente du jury du Prix Sobey pour les arts et conservatrice principale de l’art contemporain au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), en entrevue avec Magazine MBAC. « On y trouve également un nombre très important d’artistes conceptuels qui proposent des pièces qui ne sont pas que des sculptures, des dessins ou des installations, mais qui apportent quelque chose de plus. L’idée est véritablement la dimension centrale. »

La liste préliminaire du Prix Sobey pour les arts comprend cinq artistes de chacune des cinq régions (la Côte Ouest et le Yukon, les Prairies et le Nord, l’Ontario, le Québec et les Provinces de l’Atlantique). Dans des délais relativement courts, les membres du jury des différentes régions ont examiné portfolios et recommandations, visité expositions et ateliers. « Le caractère régional est intéressant, précise Drouin-Brisebois. Certains de ces artistes se déplacent d’une région à l’autre, et quelques-uns ont représenté différentes régions au fil des années. Cependant, ce qui m’amène à penser que le modèle régional fonctionne vraiment, c’est qu’il permet un processus par lequel la Côte Ouest découvre des artistes de la Côte Est, et vice-versa. »

Cette année, un juré international a été ajouté, ce qui contribue ainsi à accroître la visibilité du Prix Sobey pour les arts. « Une partie de mon rôle, dit Drouin-Brisebois, est d’assurer une présence renforcée des artistes canadiens sur la scène internationale. Je vois le juré international comme une sorte de porte-parole qui est en mesure de donner une autre forme de notoriété au prix. »

Le jury 2016 est composé du juré international Nicolaus Schafhausen et des membres régionaux Jonathan Middleton (Côte Ouest et Yukon), Naomi Potter (Prairies et Nord), Barbara Fischer (Ontario), Marie-Justine Snider (Québec) et Pan Wendt (Provinces de l’Atlantique).

Même si nombre de nouveaux noms font leur apparition sur la liste préliminaire cette année, on y retrouve plusieurs artistes qui y ont déjà figuré, et même d’autres qui ont déjà fait partie de la liste des finalistes, dont trois en 2015. Les artistes autochtones, de plusieurs régions du pays, forment près du quart de la liste préliminaire, et les femmes sont légèrement plus nombreuses que les hommes.

Pour Drouin-Brisebois, « le Prix Sobey pour les arts est important parce qu’il attire l’attention sur les artistes. De par ma propre expérience en 2015, je sais que les conservateurs membres du jury, moi y compris, ont découvert de nouveaux artistes grâce à la liste préliminaire et ont fini par travailler avec certains d’entre eux. Cette liste est en fin de compte un échange, et elle a une réelle incidence ».

La liste préliminaire du Prix Sobey pour les arts 2016 est composée des artistes suivants. 

L’artiste multidisciplinaire Jordan Bennett (Provinces de l’Atlantique) s’inspire de ses observations de la culture historique et populaire, des nouveaux médias, de l’artisanat traditionnel, des enjeux politiques et de son patrimoine micmac pour créer des installations vidéo et des sculptures ironiques comme Mi’kmaq Artifact [Artéfact Mi’kmaq] (2010), consistant en une paire de chaussures de planche à roulettes perlées.


Raymond Boisjoly, Makeshift and Makeshift I  [Provisoire et Provisoire], 2010, épreuves au jet d’encre et ruban-cache, 152,5 x 274 cm. Avec l’autorisation de l’artiste et de la Catriona Jeffries Gallery

Raymond Boisjoly (Côte Ouest et Yukon) est un artiste autochtone d’origines haïda et québécoise, et était l’un des finalistes du Prix Sobey pour les arts l’an dernier. Il se sert souvent des technologies numériques pour construire des œuvres narratives qui traitent de l’histoire des peuples opprimés et qui intègrent souvent du texte, comme pour Makeshift and Makeshift I [Provisoire et Provisoire] (2010).

Olivia Boudreau (Québec) a une pratique artistique qui englobe le cinéma, la vidéo, la performance et l’installation. Des installations vidéo d’ambiance comme Intérieur (2012) invitent le public à entrer dans une forme d’état de transe, suscitant la réflexion sur le temps et la perception. 

L’artiste multidisciplinaire Mark Clintberg (Prairies et Nord) crée des déclarations monumentales sur tous les supports, de l’imposante « toile » de bois de récupération de Behind This Lies My True Desire for You [Derrière ceci, il y a mon réel désir pour toi] (2012) aux gigantesques lettres de métal perchées au sommet d’un immeuble de bureaux dans Not over you (2014–2105). Texte, gravure, verre, textiles, néon, dessin, art public, installation, Clintberg explore les métaphores spatiales, temporelles et linguistiques des relations interpersonnelles.

La peintre edmontonienne Brenda Draney (Prairies et Nord) est originaire de la Première nation Sawridge, près de Slave Lake, en Alberta. Son œuvre, comme c’est le cas avec son obsédante Night Sky (for Sandi) [Ciel nocturne (pour Sandi)] (2012), évoque l’isolement et s’inspire de ses expériences et souvenirs de son village natal.


Brenda Draney, Night Sky (for Sandi) [Ciel nocturne (pour Sandi)], 2012, huile sur toile, 91,45 x 121,9 cm. Crédit photographique : Trident Photography

Jessica Eaton (Québec), native de Regina, avec son appareil photo à pellicule grand format, a mis au point une approche complexe et expérimentale pour la création d’images qui est centrée sur la nature profonde de la photographie. Avec des œuvres comme cfaal 306 (2013), elle déconstruit l’image en phénomènes optiques, explorant la matérialité de la pellicule et le langage de la lumière elle-même. 

Le duo primé formé d’Eric Moschopedis et Mia Rushton, habituellement connu sous le nom d’Eric & Mia (Prairies et Nord), mêle espièglerie et regard ethnographique pour créer des œuvres interactives propres à la communauté où elles sont installées. Nombre de leurs projets, dont Hunter, Gatherer, Purveyor [Chasseur, cueilleur, ravitailleur] (2013 – présent), privilégient une approche joviale, mais suscitant la réflexion, du militantisme politique.

Mia Feuer (Prairies et Nord) crée de grandes installations sculpturales, telles que The Bridge [Le pont] (2010), qui évoquent un paysage postnaturel dans lequel l’intervention humaine a modifié ou change rapidement le territoire, invitant ainsi le public à s’intéresser aux lieux endommagés, marginalisés ou menacés.

Allison Hrabluik (Côte Ouest et Yukon) fait appel dans son œuvre narrative à la vidéo, la sculpture, l’animation, le dessin et le texte, dans une perspective humoristique. Son travail tourne souvent autour du corps humain en mouvement, comme c’est le cas avec The Splits (2015), une vidéo de 15 minutes qui met en scène un rituel absurde de son et de mouvement.

Kelly Jazvac (Ontario), dans d’étranges installations faites à partir de matériaux récupérés, comme avec Nest [Nid] (2012), interroge la « permanence du jetable » et utilise une esthétique particulière pour explorer les effets environnementaux et économiques de la consommation et du désir.



Kelly Jazvac, Nest [Nid], 2012, techniques mixtes (vinyle d’enseigne adhésive récupéré, fil, aluminium, béquille, tour d’ordinateur), 135 x 58 x 41 cm. Crédit photographique : Dave Kemp

Ursula Johnson (Provinces de l’Atlantique), artiste micmaque de la performance et des arts visuels, crée des performances interactives axées sur un lieu. Avec des œuvres telles L’nuwelti’k (2012–2015), pour lesquelles elle tresse des couvre-chefs en vannerie sur des participants volontaires, elle traite de sujets comme la responsabilité environnementale et le droit des Autochtones à disposer d’eux-mêmes.

L’artiste visuelle multidisciplinaire, musicienne et réalisatrice Lisa Lipton (Provinces de l’Atlantique), finaliste du Prix Sobey pour les arts en 2015, explore les limites de la performance et de la production cinématographique à travers des installations conçues in situ. Dans des œuvres comme Blast Beats: Phase Two (2012) et trans DEATH: Chapter II – “The Impossible Blue Rose” (2013), Lipton est à la fois interprète, auteure, réalisatrice, artiste et technicienne.

Zachari Logan (Prairies et Nord) travaille principalement le dessin grand format, comme c’est le cas avec Eunuch Tapestry 3 [Tapisserie eunuque 3] (2013), et crée des œuvres finement détaillées qui explorent les intersections entre masculinité, identité, mémoire et lieu, souvent sous forme d’autoportraits saisissants.

Annie MacDonell (Ontario) crée avec de multiples techniques, dont la photographie, le film, l’installation et la sculpture. Dans des séries comme « The Picture Collection » (2011) et « Flatness, Light, Black and White » (2013), elle est ancrée dans l’impulsion photographique de cadrer et de capter, tout en proposant une méditation quant à notre relation changeante avec l’image, tant animée que fixe.

L’artiste photographe et de la performance Meryl McMaster (Ontario), avec des pièces méditatives telles Anima (2012) et Time’s Gravity [La force gravitationnelle du temps] (2015), évoque des cheminements sur les voies de la découverte de soi et explore la manière dont nous construisons une conscience de nous-mêmes à travers la lignée, l’histoire et la culture, décryptant l’identité comme n’étant jamais aboutie, toujours en évolution.

Jon Rafman (Québec), finaliste du Prix Sobey pour les arts en 2015, s’intéresse à travers ses installations au lieu de rencontre de la culture numérique et de la subjectivité. Son sens de l’ironie est évident dans des œuvres comme Zabludowicz Collection, London (2015) et You Are Standing in an Open Field (Arctic) [Vous êtes dans un champ à ciel ouvert (Arctique)] (2015), où Rafman traite de l’incidence de la technologie sur la sensibilité contemporaine.

William Robinson (Provinces de l’Atlantique) combine dans sa pratique différentes techniques comme les installations in situ, la performance, la vidéo, la composition musicale, la sculpture et l’impression. Dans des œuvres telles Brutalist Song I (2014) et Young Prayer (2011), il se penche sur la manière dont le son et la musique peuvent raviver des récits sociaux et historiques propres à des lieux particuliers et des environnements bâtis.



Jerry Ropson, As Spoken in Tongues [Parler en langues], 2015, dessin, encre et peinture vinylique sur mur, 38 x 152 m [approx.]. Avec l’autorisation de l’artiste. Crédit photographique : Jerry Ropson

Jerry Ropson (Provinces de l’Atlantique) crée des installations in situ et raconte des histoires au moyen de performances avec des œuvres comme la monumentale As Spoken in Tongues [Parler en langues] (2015). Utilisant le dessin et le récit, il documente, selon ses propres mots, « un attachement inébranlable aux choses ordinaires ».

Mark Soo (Côte Ouest et Yukon), originaire de Singapour, travaille avec diverses techniques, dont la photographie, le son et la vidéo, afin d’explorer les notions de perception, les modes de représentation et la réflexion sur l’espace social. Puisant à diverses sources, allant de l’histoire de l’art à l’histoire populaire et sociale, ses œuvres comme la projection Cuttings (2012) invitent le public à construire ses propres associations avec des sons et des visuels légèrement décalés.

Jeremy Shaw (Côte Ouest et Yukon) explore les états seconds ainsi que les pratiques culturelles et scientifiques qui cherchent à cartographier la perception transcendantale. Ses œuvres récentes intègrent un vaste éventail d’expériences, des traditions religieuses de la manipulation de serpents dans Quickeners (2014) au travail de l’artiste du vogue Leiomy Maldonado dans Variation FQ (2013).

L’artiste pluridisciplinaire Charles Stankievech (Ontario) porte, par l’entremise de ses sculptures, pièces sonores, installations et films, un œil critique sur l’histoire, la particularité et la géopolitique de l’espace. Son travail est une méditation sur l’impact des grandes structures sur le paysage, pour le meilleur ou pour le pire, comme on le voit dans des œuvres telles que Monument as Ruin [Monument en ruines] (2011–2014).

Krista Belle Stewart (Côte Ouest et Yukon) se sert de la médiation et de la narration afin d’explorer le jeu entre histoires personnelle et institutionnelle, faisant référence à ses origines autochtones dans des installations et vidéos comme Seraphine, Seraphine (2015).

Derek Sullivan (Ontario) crée des pièces graphiques où il combine photographie et installation, intégrant souvent ses propres publications, comme avec Four Notable Booksellers [Quatre bouquinistes remarquables] (2013). Explorant l’héritage culturel de la période la plus récente de l’histoire de l’art et du design modernistes, il entremêle des éléments de cette période et d’autres allusions culturelles plus larges dans sa production de livres d’artistes, de dessins, de sculptures et d’installations éphémères.

Karen Tam (Québec) crée ses installations à partir de ses propres recherches sur les constructions culturelles et les environnements imaginaires. Avec des œuvres comme Pagoda Pads: Kitschy Kitchen Mao [Piaule de pagode : cuisine kitsch de style Mao] (2008–2010) et Tchang Tchou Karaoke Lounge (2008), elle réinvente des espaces comme des restaurants chinois, des fumeries d’opium, des magasins de curiosités, des salons de karaoké et d’autres lieux de rencontres culturelles.



Hajra Waheed, The Cyphers 1–18 [Crytogramme 1-18], 2016, techniques mixtes (objets trouvés, photographie découpée, décalque au xylène, verre, encre, Mylar imprimé et ruban d’archives sur papier), 28 x 43 cm chacun. Vue de l’installation au BALTIC Centre for Contemporary Art, Gateshead. Avec l’autorisation de l’artiste. Crédit photographique : Colin Davison

Hajra Waheed (Québec) utilise les installations interactives, le collage, la vidéo, l’audio et la sculpture pour bâtir des structures narratives complexes conçues pour donner une voix à celles et ceux qui se sont perdus en chemin dans le développement régional rapide ou les troubles politiques. Avec des pièces comme The Cyphers 1–18 [Crytogrammes 1–18] (2016), elle explore les enjeux liés au pouvoir, à la surveillance, à la déformation culturelle, ainsi qu’à l’aliénation des personnes déplacées.

Ce prix prestigieux a aidé nombre d’artistes à se faire connaître, et des conservateurs de musée, tant au Canada qu’à l’étranger, surveillent la liste préliminaire pour découvrir la fine fleur de l’art contemporain canadien. « Le Prix Sobey pour les arts est l’occasion de prendre mieux conscience de toute la richesse et la diversité de la scène canadienne en arts visuels, constate Drouin-Brisebois, et de mettre sous les projecteurs le talent d’artistes établis comme de la relève. »

À partir de la liste préliminaire, une liste de finalistes comprenant cinq artistes sera dévoilée le 1er juin. Des œuvres des finalistes seront exposées au Musée des beaux-arts du Canada du 6 octobre 2016 au 5 janvier 2017. Le nom du lauréat/de la lauréate du Prix Sobey pour les arts 2016 sera annoncé le 1er novembre 2016.

Pour en savoir plus sur le Prix, les membres du jury de cette année et pour consulter un profil plus complet de chacun des artistes, veuillez visiter le site Web du Prix Sobey pour les arts à l’adresse beaux-arts.ca/sobey/fr/index.htm.

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