Micah Lexier, Tous les nombres sont égaux (Perpetua), 2000. Aluminium avec peinture-émail, 122 x 712.5 x 2 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Micah Lexier Photo: MBAC

Micah Lexier et l'art de collectionner des objets

Il y a dans les objets dont nous choisissons de nous entourer une dimension de petits miroirs. Nos bibelots, babioles et autres figurines disent quelque chose sur les intérêts, aspirations et valeurs de leur collectionneur. Comme le remarquait le sociologue Jean Baudrillard dans son livre de 1968, Le système des objets, « On se collectionne toujours soi-même ».

L’artiste torontois Micah Lexier est un producteur prolifique d’objets singuliers et ingénieux. Il est aussi un collectionneur passionné. Il expose régulièrement sur son compte Instagram des objets de sa création et d’autres qu’il a trouvés. En mars dernier, il a publié un texte sur un des articles qu’il préfère dans sa collection. Il s’agit d’une pièce, qu’il décrit comme « aussi proche d’un objet parfait que je n'aie jamais vu ». Il y a dans l’œuvre au sens large de Lexier une telle part consacrée à l’exploration de la notion d’objet – que ce soit formellement, conceptuellement ou matériellement – que la perspective de son « objet parfait » sonne comme une sorte de clé. Nous avons entamé une discussion par courriel sur le sujet de la pièce et sur ce que celle-ci nous révèle à son propos et quant à sa démarche artistique.

Une pièce. Photo : Micah Lexier

Magazine MBAC / Chris Hampton: Vous avez fait récemment une publication sur Instagram à propos d’une pièce qui compte parmi vos objets de collection préférés. Que représente-t-elle de particulier à vos yeux?
Micah Lexier: C’est une pièce ancienne et usée frappée du texte « 2 CENTIMÈTRES » d’un côté  et « 2 GRAMMES » de l’autre. Il s’agit, en fait, de 2 cm de diamètre, mais je ne l’ai pas pesée pour vérifier le poids, car je ne veux pas la sortir de son emballage d’origine. Je l’ai achetée à la fin des années 1990, alors que je fréquentais les foires de monnaies de fantaisie (sans cours légal) dans le Midwest américain. On y trouvait des tas de vendeurs qui, table après table, proposaient des boîtes ou des classeurs hétéroclites remplis de jetons bizarres/étranges/inclassables. C’est ainsi que j’ai trouvé des centaines de pièces formidables, mais quand j’ai vu celle-là, j’ai été littéralement renversé. Je n’avais encore jamais vu rien de tel et ça ne s’est jamais reproduit.
Je la considère comme un objet hors du commun; elle possède tellement des qualités que j’aime dans l’art et dans les objets. Elle est petite et peut tenir facilement dans la main, elle est en métal, donc très durable. Elle est frappée sur les deux faces, avec cette dichotomie intrinsèque qui constitue une bonne part de ma pratique. Et c’est le « multiple » parfait : je peux avoir cet objet fantastique, mais je ne suis pas le seul. Ce qui m’intrigue vraiment dans cette pièce, cependant, c’est le mystère qui l’entoure. Il s’agit à l’évidence d’une pièce de taille et de poids, mais destinée à quoi? Dans un sens, je préfère ne pas le savoir. Pour moi, ça lui donne ce côté vivant.

 

Vous préférez le mystère à la raison d’être d’un objet? Si vous saviez à quoi elle servait, alors elle deviendrait un objet à l’histoire et à l’utilisation figées? Vous préférez donc cette intéressante bizarrerie? 
Effectivement. J’aime ne pas savoir. Cela me permet de la voir plus comme un objet qu’un élément d’information.

 

Il existe un lien puissant entre le genre de jeu formel que représente cette pièce et votre pratique artistique. Est-ce que ces 2 cm/g ont influencé l’une ou l’autre de vos œuvres? Ou est-ce que l’une ou l’autre de vos œuvres arrive à un résultat semblable?
Ce n’est pas tant que cette pièce ait influencé une création en particulier qu’elle m’ait rappelé que d’autres ont les mêmes intérêts que moi. C’était un message du passé, reçu dans le présent. D’une certaine manière, une confirmation de ce qui m’anime. J’ai réalisé un certain nombre d’œuvres sur la mesure, notamment sur la progression du temps, et j’ai adoré constater comment cet objet fait écho à ma pratique. En fait, cette pièce est venue me rappeler l’importance de conserver aux choses leur simplicité, une grande simplicité. Et c’est la plus grande influence de cet objet sur mon art, cette idée que l’on peut dire beaucoup avec très peu.

Micah Lexier, Tous les nombres sont égaux (Perpetua), 2000. Aluminium avec peinture-émail, 122 x 712.5 x 2 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Micah Lexier Photo: MBAC

Pour moi, la pièce possède une sensibilité commune avec une de vos œuvres actuellement au Musée des beaux-arts du Canada. Tous les nombres sont égaux (Perpetua) se compose d’un ensemble de chiffres de 1 à 9, plutôt grands, découpés dans l’aluminium et finis à la peinture-émail noire. Chaque chiffre a une forme très différente, mais vous avez travaillé les dimensions de sorte qu’ils ont tous la même superficie. Y voyez-vous des similitudes?
Absolument. C’est très bien observé, et j’avoue que je ne m’en étais pas rendu compte. Pendant longtemps, j’ai été dans une démarche axée sur la dualité entre équivalence et différence, et Tous les nombres sont égaux (Perpetua) s’y inscrit. Au début de votre question, j’ai pensé que vous alliez évoquer Je suis la pièce, présentée aux côtés de Tous les nombres sont égaux (Perpetua). Avec ces quelque 20 000 pièces sur mesure, c’était la référence évidente, mais je préfère de loin le rapprochement que vous faites avec Tous les nombres sont égaux (Perpetua).

Micah Lexier (histoire de Derek McCormack), Je suis la pièce, 2010. 20 000 pièces personnalisées (alliage de laiton nickelé de 70% de cuivre 30% de zinc), 254 x 508 x .6 cm installé. Don de l'artiste, Toronto, 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Micah Lexier Photo: MBAC

J’ai moi aussi pensé à Je suis la pièce, ainsi qu’à A work of Art in the Form of a Quantity of Coins Equal to the Number of Months of the Statistical Life Expectancy of a Child Born January 6, 1995 [Une œuvre d'art sous forme d'une quantité de pièces égale au nombre de mois de l'espérance de vie statistique d'un enfant né le 6 janvier 1995], dans laquelle 906 pièces de cuivre sont transférées une à une chaque mois des rangées bien ordonnées d’une boîte, dans laquelle elles ont été installées à l’origine, vers une autre, où elles sont déposées en vrac, pour la durée de la présentation de l’œuvre. En fait, j’ai également pensé à A Coin in the Corner [Une pièce dans le coin], où vous avez placé 100 pièces frappées spécialement (d’une image d’une pièce placée dans le coin d’une salle) dans des coins partout au MASS MoCA. Vous avez créé beaucoup d’œuvres avec des pièces. Pourquoi vous intéressent-elles en tant qu’objets? Quelle est leur valeur de symbole?
Elles m’intéressent moins comme symbole que comme matériau. Je me considère sculpteur et les pièces, par nature, sont des objets d’une fabrication parfaite. Elles peuvent comporter de menus détails, elles se tiennent bien en main, il y a quelque chose en elles qui est à la fois précieux et pas et, selon l’alliage utilisé, elles peuvent durer très longtemps. J’ai toujours été fasciné par les images d’amas de pièces débordant de coffres en bois ou trouvés dans des épaves. Il y a dans les pièces une dimension de survivance qui m’attire.

 

Les pièces de monnaie sont généralement ces objets utilitaires, suffisamment durables pour circuler parmi des milliers de gens et, parfois, durer des milliers d’années. Elles intègrent aussi dans leur conception certains éléments artistiques. Elles constituent sans doute les petites toiles ou sculptures les plus résistantes que l’on puisse imaginer.
C’est le cas, en effet. Mais je veux souligner que je n’ai prèsque jamais fait d’une pièce une œuvre d’art par elle-même. Elle fait toujours partie de quelque chose de plus vaste, que ce soit un contexte – le coin d’une salle où elle est installée – ou encore une pile ou une grille ou une boîte de pièces identiques.

Micah Lexier, Le temple des noms [The Hall of Names], 1997. Acier inoxydable, 2438 cm. National Trade Centre, Toronto. © Micah Lexier Photo : Avec l'authorisation de l'artiste

Elles s’agrègent. C’est l’une des caractéristiques qui leur donne leur valeur. Vous avez qualifié la pièce 2 cm/g de « multiple parfait ». Les multiples occupent également une place de choix dans votre pratique artistique. Pourquoi?
Pour plusieurs raisons. La première est l’aspect démocratisant des multiples, aux sens financier et diffusion du terme. La seconde est que les multiples sont habituellement produits par une forme de procédé de fabrication; et j’ai un penchant pour le « lustre » d’un objet manufacturé. De plus, j’ai introduit la notion de multiple dans certains de mes projets d’art public, pour lesquels j’ai réalisé des œuvres imposantes à partir d’un grand nombre d’éléments plus petits, répétés. Je pense par exemple aux 1 000 noms en acier inoxydable qui composent The Hall of Names [Le temple des noms], aux 17 000 carreaux de mon projet Ampersand [Esperluette], dans une station de métro, aux 29 064 x de métal de A Portrait of My Grandfather [Un portrait de mon grand-père] et, plus récemment, aux 1,6 million d’éléments de céramique faits à la main de Two Circles [Deux cercles]. Il y a un côté pratique à créer quelque chose de grand à partir de composantes plus petites, mais j’aime aussi la façon dont la création d’une œuvre reflète notre réalité : nous sommes uniques, mais en même temps membres d’une communauté. Ce jeu entre individuel et collectif est au cœur de nombre de mes pièces publiques.

 

Votre activité de collectionneur d’objets influence-t-elle celle de créateur d’objets? Ou peut-être inversement? Est-ce que vous collectionnez et créez pour les mêmes raisons?
Oui. Être collectionneur et artiste sont deux réalités très imbriquées. Je collectionne différentes choses pour différentes raisons. Certains objets me rappellent des réalisations passées. D’autres possèdent des qualités que je veux transposer à mon travail; je les conserve à titre d’inspiration. Et puis il y a des objets et des images que je recueille pour m’en servir dans mes œuvres ou comme œuvres. Dans ma carrière, je suis passé par différentes étapes/préoccupations, mais on pourrait dire que je suis actuellement profondément plongé dans une phase d’artiste-en-collectionneur.

 

L’artiste en collectionneur… Vous ne mettez pas seulement des objets au monde, vous amplifiez également des objets du monde.
Trouver, choisir, amplifier, agencer, contextualiser. Amplifier est un mot bien choisi, parce qu’il évoque le regard que l’on porterait à quelque chose à travers une loupe. Et l’une des façons dont je présente ces objets collectionnés est en la plaçant dans une vitrine… qui n’est ni plus ni moins qu’une sorte de loupe. Pas au sens littéral, mains sans nul doute au figuré. Il y a un peu de duperie là-dedans, mais la magie opère quand vous mettez des objets dans une vitrine.

 

Qu’est-ce qui se produit de magique?
J’emploie le mot « magique » quand quelque chose va au-delà de la somme de ses composantes. La magie, c’est quand une œuvre d’art fonctionne. La magie, c’est de découvrir Lana Turner dans un bar à soda. La magie, c’est de tomber sur une pièce frappée de « 2 CENTIMÈTRES » d’un côté et de « 2 GRAMMES » de l’autre.

 

Pour voir la liste des œuvres de Micah Lexier dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection en ligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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