Pratiques traditionnelles et réalités alternatives : l’exposition du Prix Sobey pour les arts 2016

Mise à jour : Félicitations à Jeremy Shaw, lauréat du prix artistique Sobey 2016! Le comité des conservateurs a affirmé ce qui suit au sujet des réalisations de Shaw : « Le travail de Jeremy Shaw parle d'un désir fondamental de transcendance. Il crée et reflète des expériences extraordinaires et nous montre comment l'art peut traduire ce qui est difficile à articuler. » Ne manquez pas bientôt l’entrevue accordée par l’artiste à Magazine MBAC.

Espions de la guerre froide, objets tombant du ciel, charmeurs de serpents, personnes déplacées et musique déformée, l’exposition du Prix Sobey pour les arts de cet automne s’annonce comme une fête visuelle, auditive et intellectuelle pour les visiteurs du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Organisée par la Fondation Sobey pour les arts et le MBAC, l’exposition du Prix Sobey pour les arts 2016 présente le travail des artistes finalistes de cette année : Jeremy Shaw (côte Ouest et Yukon), Brenda Draney (Prairies et Nord), Charles Stankievech (Ontario), Hajra Waheed (Québec) et William Robinson (Provinces atlantiques). À travers, entre autres, des peintures, dessins, vidéos et installations multimédias, cet événement témoigne de l’extraordinaire étendue de l’expression artistique dans le Canada d’aujourd’hui.

« Chaque année, le processus de sélection du Prix Sobey pour les arts nous apporte un éclairage nouveau, à nous les membres du jury », explique Josée Drouin-Brisebois, qui préside ce dernier et est conservatrice principale de l’art contemporain au MBAC. « Même si nous pouvons connaître un artiste indirectement, l’étude approfondie de son œuvre dans le cadre du Prix nous ouvre des perspectives nouvelles en matière de pensée, de vision et de production. L’exposition qui en découle n’est pas qu’un simple aperçu du travail de cinq artistes pris individuellement, mais aussi l’occasion de faire un état des lieux des perspectives en art contemporain, tant au Canada qu’ailleurs dans le monde. »

Nicolaus Schafhausen, juré international du prix Sobey, abonde dans son sens : « Bien que vivant en Europe, j’ai des liens très étroits avec la scène artistique canadienne depuis de nombreuses années. Avec mon engagement auprès de Fogo Island Arts, je me sens même encore plus proche du pays et de ses habitants. Il y a dans les œuvres de tous les artistes du Sobey de cette année des idées emballantes, et ce, dans tous les domaines, des techniques traditionnelles comme la peinture et le dessin, aux installations et à la vidéo, et il sera intéressant de voir comment leur carrière évolue sur le plan international. »

Proposant des créations récentes de chacun des artistes l’exposition entraîne le visiteur à travers un voyage pancanadien en art contemporain. Si les finalistes sont choisis par région, leur travail n’a rien de provincial, traitant plutôt de questions et d’idées universelles.


Jeremy Shaw, Towards Universal Pattern Recognition (Teen Challenge. Apr 7, 1983) [Vers la reconnaissance d’un modèle universel (défi d’adolescent, 7 avril, 1983)], 2016, acrylique sur toile kaléidoscope, chrome, épreuves d’archives à la gélatine argentique. Collection de l’artiste

La démarche de Jeremy Shaw (côte Ouest et Yukon), par exemple, est centrée sur la polarité entre science et religion, les états seconds et l’expérience psychédélique, souvent par l’intermédiaire de pratiques traditionnelles méconnues. Dans Quickeners (2014), Shaw a adapté avec brio le film Holy Ghost People, réalisé en 1967 par Peter Adair. Se servant de séquences du documentaire d’Adair sur une communauté pentecôtiste de Virginie-Occidentale, Shaw y a ajouté de subtils effets visuels et sonores, transformant le dialogue en anglais en une langue abstraite et créant ainsi un nouveau récit de science-fiction sur un monde où religion, danse et art n’existent plus. 

La partie consacrée au travail de Shaw présente également trois photographies d’une collection constituée par l’artiste au fil des années. Installées dans un cadre angulaire en acrylique [valider], les images de gens en extase religieuse changent d’apparence quand on les observe sous des angles différents.


Brenda Draney, Aspen, 2013, huile sur toile. Collection de l'artiste

Brenda Draney (Prairies et Nord) revisite également les conventions dans son œuvre, quoique de manière plus allusive. Une des rares peintres à avoir été sélectionnée comme finaliste du Prix, Draney semble saisir dans ses tableaux des moments fugaces, tout en les reliant à une histoire invisible et continue. Exprimant tant la fragilité de la vie que le pouvoir d’être vivant, le travail de Draney possède une dimension évanescente, qui sous-entend que tout en ce bas monde est sur le point de disparaître.

Ce vacillement subtil entre existence et néant est largement présent dans la douzaine d’œuvres exposées. Des toiles comme Tent City [Ville de tentes] (2011) et Peter’s Place [Chez Peter] (2013) évoquent un moment isolé sur le point de s’envoler. Admiratrice depuis longtemps de l’artiste Alex Janvier, qui fera bientôt l’objet d’une importante rétrospective au MBAC, Draney peint avec aisance et économie de moyens, laissant souvent, à l’instar de Janvier, des parties de la toile nues.


Artiste inconnu (Italie - XVIIe siècle), Auguste et Cléopâtre, v. 1630–1650, huile sur toile, 145 x 195,2 cm. MBAC

L'artiste conceptuel Charles Stankeivech (Ontario) puise également son inspiration dans des éléments traditionnels, qu’il tisse en une nouvelle et fascinante trame narrative. Créée spécifiquement pour l’exposition, l’installation de Stankievech se nourrit de la peinture baroque Auguste et Cléopâtre (v. 1630–1650), de la collection du MBAC.

Attribuée à l’origine à l’artiste français Nicolas Poussin, l’œuvre est aujourd’hui considérée comme ayant été réalisée par un peintre italien inconnu. Lorsque Auguste et Cléopâtre a été acquise dans les années 1950, l’attribution avec certitude à Poussin a été faite par l’historien de l’art et conseiller du MBAC Anthony Blunt. Mais beaucoup ignoraient à l’époque que Blunt était un espion à la solde des Russes pendant la Deuxième Guerre mondiale et le début de la guerre froide. Membre des tristement célèbres « Cinq de Cambridge », Blunt ne verra sa vie secrète étalée au grand jour qu’en 1979.

L’installation de Stankievech est en partie basée sur cette captivante histoire en toile de fond. S’intéressant à la manière dont l’évaluation de l’art a valeur de vérité, l’œuvre traite aussi de la multitude de facteurs pris en compte dans cette activité d’estimation.


Hajra Waheed, Satellite, 2003, collage, encre et craie sur carton musée. Collection de l’artiste

Hajra Waheed (Québec), quant à elle, évite la tradition pour placer plutôt le public en déséquilibre, tant physiquement que métaphoriquement. Jouant souvent avec la démarcation entre fiction et réalité, Waheed a une pratique multidisciplinaire bien établie qui explore les enjeux complexes liés au pouvoir, à la surveillance et aux déplacements, et s’intéresse depuis longtemps à l’occupation et à la militarisation croissante du ciel et de l’espace.

Les œuvres présentées comprennent une sélection de collages, de vidéos, d’œuvres audio et de sculptures, notamment The Cyphers 1–18 [Cryptogrammes 1–18] (2016) et Study for a Falling Object [Étude pour une chute d’objet] (2016). Transmettant au visiteur un sentiment profond de ce que signifie occuper un milieu aérien, Waheed le place dans des positions inhabituelles en tant qu’objet en chute, et lui donne une impression de tournoiement, de mouvement, de vue plongeante.


William Robinson, Sun Ship Machine Gun – Metallurgy [Mitrailleuse de vaisseau solaire – Métallurgie I], 2015, installation de matériaux divers et performance. Collection de l’artiste

Passant d’une observation aérienne à une explosion sonore bien concrète, l’exposition nous présente une œuvre de William Robinson (Atlantique) qui repense le son, la musique et les matériaux dans un contexte d’univers post-moderne. Sun Ship Machine Gun — Metallurgy I [Mitrailleuse de vaisseau solaire – Métallurgie I] (2015) est une installation technique mixte qui explore l’évolution matérielle et historique des saxophones.

Lui-même musicien, Robinson intègre souvent des éléments audio et des techniques connexes dans son travail. Également curieux de pousser plus avant la notion d’espace bâti comme boîte dans les limites desquelles il doit s’exprimer, Robinson met souvent en scène l’histoire et la signification d’un lieu, les réinventant et les revisitant à sa manière. Adepte d’une approche qui invite le public à « apprendre avec ses yeux et ressentir avec ses oreilles et vice-versa », Robinson crée de nouvelles formes hybrides qui respectent la tradition tout en la détournant de manière spectaculaire.

« L’un des points communs entre les différentes œuvres des artistes de cette année, précise Drouin-Brisebois, est l’accent mis sur la narration, des récits uniques, et le mélange de faits et de fiction. J’ai vraiment hâte de voir de quoi sera fait l’avenir des finalistes et des artistes de la liste préliminaire de cette édition. »

Choisis dans la liste préliminaire de 25 artistes canadiens dévoilée plus tôt cette année, les cinq finalistes représentés dans l’exposition du Prix Sobey pour les arts 2016 proposent un fascinant portrait de ce que signifie être un artiste dans le monde d’aujourd’hui. Comme l’a déjà écrit Anton Tchekhov, « il n’y a rien de nouveau dans l’art, excepté le talent ». Il se trompait. Le talent est un don, mais Tchekhov n’aurait certainement pas pu imaginer la capacité des artistes du Prix Sobey de cette année à analyser et à recomposer tradition et originalité, créant de nouveaux hybrides qui continuent à repousser les frontières de l’art contemporain.

L’exposition du Prix Sobey pour les arts est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 6 octobre 2016 au 5 février 2017. Le nom du lauréat ou de la lauréate sera annoncé lors d’un gala le 1er novembre 2016. De nombreuses activités passionnantes seront proposées dans le cadre de l’exposition, avec notamment des visites et des causeries, ainsi que l’occasion des experts du monde de l’art. Visitez le site Web du Prix Sobey pour les arts pour plus d’informations.

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