Kapwani Kiwanga, Simple enceinte, 2018. Peinture, bois, verre et cloison sèche. Avec l’autorisation de l’artiste. Photo: MBAC

Champions de l’art au Canada : le prix Sobey pour les arts, 2018

Le temps d’une soirée au début d’octobre, l’art canadien a retenu l’attention à la Salzburger Kunstverein, dans la ville d’Autriche qui a vu naître Mozart et grandir la populaire famille von Trapp. Bien des auditeurs et des journalistes européens auraient eu du mal à distinguer Whitehorse de Winnipeg; ils n’en prêtaient pas moins d’attention à Josée Drouin-Brisebois, conservatrice principale de l’art contemporain au Musée des beaux-arts du Canada et présidente du jury pour l’édition 2018 du Prix Sobey pour les arts. Le sujet : le parcours de cinq artistes, sélectionnés dans les diverses régions du pays pour être finalistes à l’un des plus prestigieux prix des arts au Canada.

Drouin-Brisebois a choisi pour l’un des pôles de son allocution l’importance croissante de tels concours dans le travail des conservateurs et des institutions culturelles qui veulent promouvoir leurs artistes locaux à l’étranger. La question a soulevé l’intérêt de l’auditoire à la Salzburger Kunstverein, un des plus anciens musées d’art contemporain d’Autriche. « Il se peut que le meilleur moyen d’attirer l’attention sur les artistes canadiens soit de les faire voir à l’étranger, de les y rendre plus présents. Quelles avenues pourraient ainsi s’ouvrir? », s’est-elle questionnée après son retour à Ottawa.

Joi T. Arcand, ᐆᑌ ᓃᑳᓅx (ōtē nīkānōhk), 2018. Installation en vinyle. ©  Joi T. Arcand. Photo: MBAC


La Salzburger Kunstverein est aussi le port d’attache de Séamus Kealy, son directeur, également juré international pour le Prix Sobey 2018. Il est le troisième à remplir ce rôle, créé en 2016 alors que le Musée des beaux-arts du Canada se joignait à la Fondation Sobey pour les arts afin d’organiser le concours. Il s’agissait autant d’ajouter une voix impartiale au sein du jury régional que d’apporter un point de vue privilégié sur la pratique de l’art contemporain à l’extérieur du Canada. Cela ouvrait aussi la porte à des échanges, dont la conférence à la Kunstverein.

Depuis sa création en 2002, le Prix Sobey pour les arts a vu son importance croître. Le lauréat de 2018 recevra une bourse de 100 000 $, celle des finalistes sera de 25 000 $ alors que chacun des vingt autres artistes de la ronde précédente se verra gratifier de 2 000 $. Le montant des bourses n’est cependant pas le seul progrès. « Il fallait recentrer le concours sur la personne des artistes et ne plus y voir une compétition entre cinq régions », déclare Drouin-Brisebois.

Jordan Bennett, Pêche blanche, 2014–18. Sculpture, vidéo, audio, seaux de bœuf saumuré, cannes à pêche, tarière à glace, électronique, animations 3D sur iPad, photo sur aluminium (photo : Dru Kennedy). Avec l’autorisation de l’artiste. Produit dans le cadre du Digital Project Prize ONF/ imagineNATIVE, partenariat entre l’O ce national du lm et l’imagineNATIVE Film and Media Arts Festival. © Jordan Bennett. Photo: MBAC


Nouveauté cette année, un partenariat a été créé entre le prix et des programmes reconnus de résidences, permettant de défrayer les déplacements, le matériel et les coûts de subsistance de trois artistes ou groupes d’artistes choisis parmi ceux qui ont accédé à la demi-finale du concours. Lou Sheppard quittera ainsi Halifax pour une résidence à l’International Studio & Curatorial Program (ISCP) de Brooklyn, la Delfina Foundation de Londres accueillera le duo de vidéastes et performeurs Life of a Craphead de Toronto, alors que Krista Belle Stewart, qui vit et travaille à Vancouver, résidera et exposera à la Künstlerhaus Bethanien de Berlin. Pour Drouin-Brisebois, il s’agit là d’un moyen de reconnaître le talent des nommés de la liste préliminaire, de leur accorder à la fois de la visibilité et la possibilité d’enrichir leurs contacts tout en s’investissant dans leur démarche artistique.   

Jeneen Frei Njootli, Je suis elle, 2018. Acier, graisse, équipement électronique et son, dimensions variable. Collection de l'artiste, et  Jeneen Frei Njootli et Stanley Grafton Njootli, JE NE PEUX PAS TE FAIRE CES MITAINES PARCE QU’IL Y A UN TROU DANS MON CŒUR ET QUE J’AI MAL AUX MAINS (frère vadzaih) 2018. Peau de caribou et perche d’acier. Collection des artistes. Photo: MBAC


Kealy a grandi au Canada et en Irlande et il a été conservateur à la Blackwood Gallery de l'université de Toronto à Mississauga, puis directeur de The Model, à Sligo en Irlande, avant d’être nommé à Salzbourg. Il qualifie sa participation au jury de « réelle et agréable surprise ». Vivant éloigné du Canada depuis dix ans (même s’il a souvent travaillé avec des artistes canadiens comme il tient à le préciser), il constate que « le prix [l]’a exposé à tout ce qui se passe au Canada en ce moment. Plusieurs artistes nous sont arrivés de chacune des régions, artistes qui méritaient tous pleinement une place en finale. » En parcourant les 25 candidatures de la liste préliminaire, il a été ravi de découvrir autant de nouveaux talents en art contemporain.

Jon Rafman, Poor Magic, 2017. Vidéo HD monocanale avec son stéréo et installation de sièges sculptés (mousse de polyuréthane, bois, peinture, chaises), 7 min 8 s, dimensions variable. Avec l’autorisation de l’artiste. Photo: MBAC


En prenant ainsi le pouls de l’art canadien, il a été particulièrement frappé par l’occurrence des pratiques artistiques autochtones, représentées aussi bien sur la liste préliminaire qu’en finale. Pour lui, elles sont « beaucoup plus présentes qu’il y a dix ans. Non seulement sont-elles là, mais elles y tiennent de plus en plus de place et il s’agit d’un élément important de ce que devient la culture contemporaine canadienne. » 

Appelé à commenter l’évolution récente du Prix Sobey, Kealy y voit quelque chose de « plus complexe, mais d’une manière positive ». D’après lui, le prix appuie désormais mieux la poursuite de leur carrière par les artistes; permettre à leurs œuvres de franchir la frontière est un volet important de cette aide. « Il s’agit autant de soutenir une vision à long terme du développement de l’art canadien que de récompenser des créateurs. 

Kapwani Kiwanga, Simple enceinte, 2018. Peinture, bois, verre et cloison sèche, dimensions variable. Avec l’autorisation de l’artiste. Photo: MBAC


Drouin-Brisebois se dit quant à elle heureuse lorsqu’elle traverse l’exposition du Prix Sobey pour les arts, au Musée des beaux-arts du Canada, qu’elle passe ainsi devant le porche sculptural de la cabane de pêche blanche de Jordan Bennett ou qu’elle contemple les plaques d’acier marquées de graisse de Jeneen Frei Njootli. Elle voulait communiquer aux visiteurs cinq expériences distinctes, illustrant la personnalité forte et originale de chacun des finalistes. C’est aussi la vocation du Prix Sobey pour les arts : mettre en évidence les créateurs canadiens. La lauréate du Prix Sobey pour les arts, édition 2018, est Kapwani Kiwanga.

 

 L’Exposition du Prix Sobey pour les arts est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 10 février 2019. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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