Jeneen Frei Njootli, wind sucked in through bared teeth [vent aspiré en montrant les dents], 2017. Epreuve à l'huile, plaques d'acier. Avec l'autorisation de l'artiste et de la Southern Alberta Art Gallery. © Jeneen Frei Njootli Photo: Jaimie Vedres

Présente dans un continuum : Jeneen Frei Njootli et le Prix Sobey pour les arts 2018

« Quand votre pratique a-t-elle commencé à ressembler à ce qu’elle est aujourd’hui? » La question, une façon de briser la glace et de mettre les personnes interviewées à l’aise pour parler d’elles-mêmes, déclenche généralement une énumération de programmes d’études, d’expositions et de projets phares. Mais pas avec l’artiste originaire de la Première Nation Gwitchin Vuntut Jeneen Frei Njootli, qui prend au contraire la question au pied de la lettre. Née à Whitehorse, elle qui vit maintenant à Vancouver et représente la Côte-Ouest et le Yukon comme finaliste du Prix Sobey pour les arts 2018 expose son travail dans le cadre de l’exposition du Prix Sobey pour les arts, qui ouvre ses portes cette semaine au Musée des beaux-arts du Canada.

Jeneen Frei Njootli, The Fiction of Zero [Le zéro fictif], 2018.  Casquette de baseball, piquants de porc-épic, chaîne, élément sonore. Avec l'autorisation de l'artiste, de la FIERMAN Gallery et de Macaulay & Co. Fine Art

L’artiste rappelle les propos tenus récemment par la tisserande musqueame Debra Sparrow concernant la Salish Weavers Guild, dont les créations sont actuellement présentées, aux côtés de celles de Frei Njootli, dans l’exposition Beginning with the Seventies: Collective Acts à la Morris and Helen Belkin Art Gallery à Vancouver. « Elle parlait de certains des objets accrochés au mur, explique-t-elle, et affirmait : “Certaines personnes les regardent et y voient de l’art. Pour nous, ils font juste partie de nos vies”. »

« Pour revenir au moment où ma pratique a pris forme, poursuit Frei Njootli, j’ajouterais que si l’art fait partie de nos vies, alors il est toujours en évolution. » Son grand-père était peintre, précise-t-elle. « Les gens de ma famille du côté paternel sont tous des créateurs formidables. Je suis littéralement tombée enfant dans la couture et les vêtements grâce à ma mère. Toutes ces choses forment qui vous êtes. » Elle travaille avec une vision artistique qui ne se décline pas en termes d’activités institutionnelles ou visant une approbation, mais qui lui permet plutôt d’être toujours présente et dans un continuum.

Jeneen Frei Njootli, White Swan [Cygne blanc], 2013. Epreuve numérique en encre Archival sur papier Archival Somerset, 43 x 28 cm. Collection des Affairs autochtones et du Nord Canada. © Jeneen Frei Njootli

 

À 29 ans, elle évolue dans de multiples disciplines artistiques, s’exprimant à travers l’audio, le textile, la performance et les ateliers, et elle expose dans des contextes variés. Certaines des œuvres de Frei Njootli sont conçues pour des salles de musée, d’autres pour des centres communautaires ou encore des pistes de défilé de mode. Certaines créations sont destinées seulement à la nature, sans aucun public humain. Avec ses pièces, elle cherche à bousculer la condition restreinte, statique et pérenne qui définit en grande partie les « beaux-arts ». Ce qu’elle présente est souvent une ombre : les traces ou résidus de quelque chose qui s’est produit, comme l’a écrit Olivia Whetung, avec qui elle collabore. L’acte véritable, une fois en marche, s’échappe dans le vaste monde. Son œuvre est fugitive par essence.

Frei Njootli a participé à des expositions à la Southern Alberta Art Gallery, à la Vancouver Art Gallery et à la Biennale d’art contemporain autochtone, ainsi que dans le cadre de l’Adäka Cultural Festival à Whitehorse et de la Semaine de la mode autochtone à Vancouver (2017) et Toronto (2018). Elle est aussi cofondatrice du ReMatriate Collective, groupe qui fait la promotion en ligne d’une représentation souveraine et éthique des femmes autochtones dans les médias.

Jeneen Frei Njootli, Through the Body, Where is the work? gashondaiʼkwa 2016. Installation à la Morris and Helen Belkin Art Gallery. Vancouver Art Gallery Collection. © Jeneen Frei Njootli Photo: Michael R. Barrick

 

Un bon exemple du caractère pluridimensionnel de son œuvre est la performance réalisée à la Vancouver Art Gallery en 2016–17. Frei Njootli y a installé un ampli de guitare, des pédales d’effets, une console de mixage, une meuleuse d’angle et un « outil sonore » fait de bois de caribou et de microphones de contact surplombant une feuille de papier photo noir en toile de fond. Elle a distribué aux spectateurs des masques respiratoires et des bouchons d’oreille. Elle a joué de l’outil sonore en actionnant la meuleuse sur les bois. La manœuvre a produit une fine poussière qui est restée suspendue dans l’espace d’exposition comme un nuage. « L’odeur est celle d’un cabinet de dentiste », lui a confié quelqu’un. Parlant d’une autre performance du même ordre, la danseuse, historienne de l’art et commissaire Mique’l Dangeli a dit qu’elle pouvait entendre la terre. « Elle entendait le vent, elle entendait les animaux; elle pouvait se représenter la terre d’où je viens », explique Frei Njootli.

Une fois la poussière produite dans ces performances retombée dans la salle, elle dessine les contours des cordons de raccordement, des pédales de guitare et du corps de l’artiste en performance sur la toile de fond photo, qui va rester sur les lieux comme seul témoignage de ce qui s’y est passé (Frei Njootli n’aime pas documenter ses performances en photo ou vidéo). De la poussière s’échappe dans le monde extérieur, peut-être sur les vêtements des spectateurs, peut-être évacuée par le système de ventilation du bâtiment. Alors que la dispersion prend de plus en plus d’ampleur, la performance se poursuit, même après que l’ampli de guitare se soit tu.

Jeneen Frei Njootli, Joanne, 2017. © Jeneen Frei Njootli

L’œuvre qu’elle a choisie pour l’exposition du Prix Sobey pour les arts, présentée à l’origine dans le cadre de l’exposition my auntie bought all her skidoos with bead money, s’appuie de manière semblable sur les résidus, sur ce qu’ils attestent et ce qui reste caché. La pièce est composée de deux grands panneaux d’acier rectangulaires, d’environ 1,2 m sur 2 m. Frei Njootli a choisi des créations en perlage réalisées et offertes par des membres de sa famille, et les a pressées sur son corps de sorte que les motifs s’impriment sur sa peau. Puis, avec de la graisse, elle a transféré ces images sur les panneaux d’acier. Au cours de l’exposition, l’artiste se servira de l’un des deux panneaux comme outil sonore.

Jeneen Frei Njootli, détail de wind sucked in through bared teeth [vent aspiré en montrant les dents], 2017. Epreuve à l'huile, plaques d'acier. Avec l'autorisation de l'artiste et de la Southern Alberta Art Gallery. © Jeneen Frei Njootli Photo: Jaimie Vedres

 

L’œuvre est imprégnée d’une absence. Le public n’a pas le droit de voir les effets personnels perlés, des objets créés durant des activités artistiques qui ont lieu régulièrement au sein de la communauté de Frei Njootli et vus trop souvent dans la culture du colonisateur seulement dans une vitrine de présentation. Les visiteurs voient plutôt l’effet de ces pièces tel que transmis par le corps de l’artiste.

Alors que la poussière des bois poursuit sa fuite, les panneaux – manipulés, expédiés et exposés à différents éléments – ont évolué depuis la première fois que Frei Njootli les a présentés. Des taches de rouille ont commencé à apparaître à leur surface. Les marques ont évolué, se sont modifiées, constate-t-elle. Si le matériau évoque une permanence, la création, elle, n’est jamais terminée. Elle est mutation.  

Son œuvre, si intimement liée au mode de vie de l’artiste, vit en un sens par elle-même. Elle résiste au confinement. Elle est libre.

 

Jeneen Frei Njootli est l’une des cinq finalistes du Prix Sobey pour les arts de cette année. Ses œuvres seront présentées lors de l’Exposition du Prix Sobey pour les arts au Musée des beaux-arts du Canada du 3 octobre 2018 jusqu'au 10 février 10, 2019. Le nom du lauréat ou de la lauréate sera annoncé(e) le 14 novembre. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.​

Jeneen Frei Njootli - Prix Sobey pour les arts 2018

 

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