Raphaëlle de Groot remporte le prix Sobey 2012

 

Raphaëlle de Groot, Collections (fragment) [2012], épreuve numérique. Object représentant le « chez soi », crée dans le cadre d'un rituel indigène, et perdu au cours de la performance de de Groot au Mexique.

Quand Raphaëlle de Groot met en place ce que j’appellerai un « habitacle pour une collection d’objets » dans une petite collectivité, une ville divisée par la frontière entre le Québec et le Vermont, elle ignore qui va lui apparaître, avec quels effets personnels à demi oubliés. Elle ne connaît pas non plus l’histoire de ces objets, ne sait même pas si quelqu’un va se présenter.

L’artiste montréalaise de Groot vient de remporter le 10e Prix artistique Sobey, doté d’une bourse de 50 000 $, remis à un Canadien de moins de 40 ans. Le jury du concours – organisé chaque année par le Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse et qui prend en considération l’ensemble des œuvres d’artistes représentant toutes les régions du pays – a salué de Groot pour sa pratique dans des contextes extérieurs au monde de l’art et pour sa « [contribution] au partage des valeurs et des expériences humaines ».

De Groot, pour qui la création d’une installation revient à appuyer sur le « bouton pause » pendant un projet, est titulaire d’une maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal et expose son travail au Canada et en Europe depuis 15 ans – l’expose et le réalise, pour être plus exacte. L’art de de Groot, pour lequel elle s’est immergée dans des environnements comme une congrégation religieuse, une usine italienne de textile, en compagnie de non-voyants – elle est allée jusqu’à compter des grains de poussière – s’inscrit dans une pratique en croissance appelée esthétique relationnelle. Dans son cas, cela devient une forme d’anthropologie : elle ne sait jamais comment les gens qui répondent à ses invitations participeront à ses projets, ni quel en sera le résultat. « Mon premier sujet est l’être humain, dit de Groot. Mais c’est à travers l’art, où à travers ce que l’art permet, que je regarde. »

Le Musée d’art contemporain canadien (MACC), à Toronto, présente en décembre 2012 le travail de de Groot, de même que celui des autres finalistes : Gareth Moore, Jason de Haan, Derek Sullivan et Eleanor King. Le travail exposé est tiré d’un projet intitulé Le poids des objets, qui n’est pas terminé. Il ne s’agit pas non plus d’un art nécessairement conçu pour figurer dans un musée. « Elle entre dans les maisons et les lieux de travail des gens et, avec leur concours, attire l’attention sur des aspects de notre existence », affirme David Liss, directeur artistique et conservateur au MACC. De cette façon, ajoute-t-il, son œuvre remet en question les « systèmes de prestation artistique » traditionnels. « L’art a lieu en public, dans des lieux où l’on vit. »

Depuis 2009, de Groot a amassé pour Le poids des objets 1780 effets personnels dont les propriétaires ne savaient plus que faire : trophées, oursons en peluche, coutellerie, thermomètres, poupées, valise, et même une palette de fards à paupières et une chaussette. Son installation au MACC comprend des portraits miniatures d’une partie de sa « collection », une vidéo de l’artiste transportant maladroitement les objets dans des lieux reculés et un vieux manteau, rempli de choses, couché sur le sol. Dans une vitrine renfermant des questionnaires, les visiteurs peuvent aussi apprendre qu’un participant a donné le téléphone par lequel il avait appris la mort prochaine de sa mère. Un autre a offert le bol de plastique dans lequel il préparait les nouilles instantanées qu’il faisait cuire au micro-ondes : sa seule nourriture à son arrivée au Canada. « Les récits qui prennent forme autour de quelques semences peuvent être immenses », écrit Louise Déry, directrice de la Galerie de l’UQAM, dans le catalogue d’exposition. « En invitant les habitants des lieux qu’elle visite à se délester d’objets personnels qui sont inutiles, encombrants ou gênants, l’artiste accepte la responsabilité de ces vestiges d’une vie et cherche à rétablir leur potentiel de signification. Ces “récits des autres” sont au cœur de sa pratique. » 

Ce que la présentation au MACC (plus un ensemble d’indices que le récit complet) ne révèle pas, c’est que de Groot a promis de conserver les objets à perpétuité et de leur donner une autre chance de « vivre des aventures, d’avoir des amis ». Récemment, elle transporte des objets de sa collection et leur fait visiter des « parents » dans de « vrais » musées. Elle a ainsi jumelé le portrait d’une botte militaire qui lui avait été donnée et la botte de Napoléon au Musée des beaux-arts de Montréal. « Dans mon œuvre, je m’intéresse à la façon dont les choses vivent et meurent à travers notre capacité à les regarder, les étudier, les garder en mouvement », dit-elle.

De Groot n’est pas la seule à travailler essentiellement à l’extérieur de l’espace muséal, ni à utiliser ce que Liss qualifie de « matériau existant ». Mais son engagement personnel intense situe son travail dans une catégorie à part. « Il s’agit d’un engagement profond, authentique, affirme Liss. Par son corps, son moi, elle est au centre de ces expériences. »

De Groot est à ce point engagée qu’elle peut parfois aller jusqu’à l’accablement. Lors d’une récente performance à Guadalajara, au Mexique, pendant laquelle de Groot se promenait dans le public en tendant des objets (qui étaient attachés par un fil à sa tête), deux articles – une cuillère en argent et un objet indigène fait main représentant le « chez soi » – ont disparu. « Ces deux objets étaient profondément émouvants, dit-elle. J’ai mis trois semaines à surmonter le fait que je ne les avais plus. Je me sens coupable de n’avoir pu les protéger. »

Mais de telles complications imprévues sont exactement ce qu’elle recherche. « Je suis profondément convaincue que l’art est un des derniers lieux qui restent dans lesquels on peut vivre l’inconfort et la désorientation devant l’inconnu. Voilà ce qu’est la création. »

 

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