Réalité, art et vie : l’œuvre de Liz Magor

Liz Magor, ue de l' installation Shoe World (détail; 2018), afiché à BLOWOUT à The Renaissance Society, Chicago, 2019. © Liz Magor Photo: Useful Art Services

Le socle légèrement courbe présenté au Carpenter Center for the Visual Arts de la Harvard University l’hiver dernier semblait parfaitement ordonné : sa surface arquée était recouverte de petites boîtes élégantes au couvercle en plastique translucide contenant un assortiment de biens personnels – une paire de talons hauts, des mules, des sandales. La vie sous verre. Sur un côté trônait une tasse de café presque vide – peut-être oubliée par un installateur distrait? Depuis quand y était-elle? L’enlèvera-t-on?

La réponse est non, car c'est la sculpteure vancouvéroise Liz Magor qui, avec sa dérision habituelle, l’y a fixée pour établir un lien entre le musée et le monde extérieur, entre l’art et la vie. Elle compte parmi les rares artistes à poser un regard à la fois léger et habile sur le sens élargi de l’expression artistique. L’artiste crée de mystérieux systèmes scellés et les éclate délibérément pour en laisser émerger la réalité. Blowout, l'exposition commandée conjointement par le Carpenter Center et la Renaissance Society de Chicago, où elle est actuellement à l’affiche, va dans ce sens. Choc entre l’anodin et l’irréel, l’exposition laisse planer le mystère chez le visiteur.

Liz Magor, Les règles, 2012. Bois et peinture, 185.5 x 457 x 74 cm installé Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Liz Magor Photo: MBAC

On aurait pu penser que le regard de l’artiste de 70 ans, récompensée par les prix canadiens les plus prestigieux, soit davantage tourné vers le passé. Le Musée des beaux-arts du Canada détient une part estimable des œuvres qu’elle a créées de 1979 à 2012 (son installation sculpturale Les règles est en exposition) et le Musée d’art contemporain de Montréal a tenu, en 2016, une rétrospective de ses trente ans de carrière qui a aussi été présentée à l’international, en Suisse, en France et en Allemagne. Quelle joie donc de découvrir qu’aux États-Unis, une exposition majeure se voue essentiellement à ses œuvres récentes.

Liz Magor est l’une des artistes les plus influentes et appréciées au Canada, où elle bénéficie d’une forte notoriété. Cependant, elle est peu connue aux États-Unis, où ce n’est que sa deuxième exposition individuelle. Ému par le travail de la sculpteure qu’il a découvert lors de la rétrospective montréalaise, le directeur du Carpenter Center, Daniel Byers – en collaboration avec Solveig Øvstebø, de la Renaissance Society – lui a fait une offre : une nouvelle commande avec carte blanche. Le résultat est une suite de créations familières, mais touchant à un nouveau territoire dans sa longue carrière bien remplie. Seule une pièce de Blowout provient d’un travail précédent, la série Pile de Magor, qui présente les restes d’un festin décadent dans un amoncellement hétéroclite d’ordures – flasques brisées, gomme à mâcher, moules à mini-gâteaux en papier, parcelle de mur, énorme carcasse de rat desséchée. 

Liz Magor,  Pile (Raton laveur), 2009. Gypse polymérisé, pigments, bois, carton, cendre et peinture, 144.5 x 50.8 x 38.1 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Liz Magor Photo: MBAC

Comme dans ses meilleures compositions, la sculpteure fige les spécimens de séquelles dans une sorte de résine et nous en confie la toile de fond. Ses plus récentes œuvres évoquent moins la fête et davantage le funeste, tel un post-scriptum franc sur une vie éteinte. Ce qui arrive après la mort fera toujours l’objet de débats – poussière, tu redeviendras poussière, etc. –, mais ce qu’on laisse derrière nous dans ce monde matériel est clairement plus tangible. Un simple regard sur un dépotoir est éclairant.  Blowout n’a pas nécessairement de dessein élogieux à cet égard, mais fonctionne néanmoins comme tel. Un assemblage de boîtes en Mylar semi-transparent forme l'installation Pet Co., qui ressemble à une maquette de paysage urbain. Ses occupants ne peuvent toutefois en sortir : des retailles – dont du tulle synthétique sarcelle et un imprimé léopard – sont comme capturées dans des blocs de résine; des peluches délaissées y sont figées à jamais dans un silence tragiquement absurde et surnaturel (un petit morse, la tête redressée en quête d’espoir, semble toutefois prêt à lancer un appel à l'aide).

Liz Magor, vue de l'installation Pet Co. (detail; 201) à The Renaissance Society, Chicago, 2019. © Liz Magor Photo: Useful Art Services

Les créations de Liz Magor ont toujours leur part d’humour ou à tout le moins d'insensé, qu’on pense à ses majestueux troncs d'arbres creux abritant des sacs de couchage crasseux. Pour moi, cela a toujours été une passerelle vers un examen plus approfondi des idées comme des matériaux. Ses « captifs » sont, ironiquement, des rebuts recueillis à l’Armée du Salut et au Village des valeurs, à proximité de son atelier du Lower Mainland en Colombie-Britannique. C’est un malin coup du sort : ils ne sont plus désirés, mais la sculpteure choisit de les préserver dans un espace antiseptique, pur, mais sans air, troquant leur inutilité intrinsèque pour une valeur échappant aux conventions : l’art. Ce faisant, elle signifie, non sans affection, l’importance de prendre soin des laissés pour compte. On l’a vu auparavant, dans ses couvertures joliment défraîchies empreintes des marques de soins maternels – trous bouchés par une résine colorée, déchirures de la fibre réparées dans un style délicat et coloré.

Les tâches domestiques – le travail des femmes y prenant des élévations quasi spirituelles – sont omniprésentes dans les créations de Magor, qui dirige notre attention, outre sur sa bande de rejets, sur le déni trop répandu de l’apport des femmes à l'évolution de la société. Alors que j’observe une de ces couvertures me revient ce que je sais déjà : quels que soient les drames, les femmes sont celles qui permettent d'en sortir. L’œuvre de Magor nous permet de voir, de revoir et, avec un peu de chance, d’y voir véritablement.

 

BLOWOUT est à l'affiche à The Renaissance Society, Chicago, jusqu'au 23 juin 2019. L’œuvre Les règles est exposée dans la salle B103 du Musée des beaux-arts du Canada. Pour le détail de ses autres créations, faites une recherche dans la collectionPartagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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