Stan Douglas. Ruptures temporelles

Stan Douglas, Image fixe de Doppelgänger, 2019. ©Stan Douglas, avec l’autorisation de l’artiste, David Zwirner et de Victoria Miro.

Depuis plus de trois décennies, Stan Douglas se sert de son art pour reconstruire et réinventer ce qu’il appelle des « ruptures ». À travers des œuvres qui se déclinent en film, photographie, théâtre et divers autres médias, il analyse des moments charnières dans l’histoire, des époques chargées de possibilités sociales, culturelles et politiques, dont les effets ont un écho encore aujourd’hui.

Sa production théâtrale multimédia aux accents de polar Helen Lawrence (2014), par exemple, a pour cadre le Vancouver de la fin des années 1940, avant que les marchés noirs du temps de guerre cèdent le pas à l’« hypernormalisation » des années 1950. Son Abbott & Cordova, 7 August 1971 [Abbott et Cordova, 7 août 1971] de 2008, la photomurale monumentale recto verso accrochée dans l’atrium de l’édifice Woodward, dans le quartier Downtown Eastside à Vancouver, montre une reconstitution des émeutes de Gastown, quand les policiers mettent fin, par la force, à une manifestation de « fumerie ». « En nous intéressant à ces moments de transition, dit Douglas, nous pouvons imaginer une issue différente. »

Vue de l'installation de Abbot & Cordova, 7 August 1971, 2008, Woodward’s redevelopment, Vancouver, 2009 ©Stan Douglas, avec l’autorisation de l’artiste, David Zwirner et de Victoria Miro

L’artiste vancouvérois transportera bientôt son travail remarquable aux Giardini de Venise, où il représente son pays à la 59e Biennale de Venise en 2021. « C’est une occasion rêvée de préparer du nouveau matériel pour un très vaste public, note-t-il. Je vais me lancer dans des projets d’envergure, que j’avais en réserve depuis quelque temps. » Kitty Scott, récemment nommée sous-directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts du Canada, qui a participé au comité de sélection national de la Biennale, ne cache pas sa curiosité quant à ce que fera l’artiste au pavillon du Canada. « Les films de Douglas marient valeurs des productions hollywoodiennes et expérimentation d’avant-garde pour raconter des histoires qui demeureraient autrement invisibles, commente Scott. Il est l’un des artistes les plus captivants, intelligents et audacieux qui soient. »

L’œuvre de Douglas est bien représentée dans la collection du Musée, avec trois installations vidéo et trois séries photographiques comptant plus de quatre-vingts pièces. On y trouve notamment les projets photo La série Nootka Sound (1996), reproduisant des paysages de la côte ouest de l’île de Vancouver qui peuvent, de prime abord, sembler naturels, mais qui portent des traces de présence humaine, d’industrie et de vagues de colonisation, ainsi que Photographies de Cuba (2001–2005), qui montre des bâtiments radicalement reconvertis durant la période postrévolutionnaire de ce pays.

Stan Douglas, Mess, Isla de Pinos / Isla de la Juventud, 2005. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé, 122 x 198.3 cm; image: 78.8 x 157.5 cm. Don de l'artiste, Vancouver, 2005. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Stan Douglas Photo: MBAC

Parmi ses projets les plus récents, on note l’installation vidéo à deux canaux Doppelgänger [Le double] (2019) et une série de photographies intitulée Blackout [La panne] (2017). La première s’inscrit dans un présent alternatif, où les humains ont mis au point une « téléportation quantique », grâce à laquelle de grandes entités, des gens, par exemple, peuvent être transportées dans l'espace. « Quand les humains ont découvert une planète semblable à la Terre, explique l’artiste, nous avons envoyé notre vaisseau spatial pour un voyage de quarante ans, téléportant un astronaute à destination pour lui épargner les rigueurs du vol dans l’espace. Le seul problème est que lorsqu’on expédie un astronaute sur cette planète, ils nous en envoient un en retour. Et ça crée de la confusion. » Une phrase de passe suscite un malentendu, et subséquemment, un astronaute est traité comme un citoyen de retour, alors que l’autre est considéré comme « un extraterrestre potentiellement dangereux, mis en quarantaine et interrogé ». Le récit, divisé entre les deux écrans, semble au départ se répéter, mais diverge au fur et à mesure que les histoires des astronautes le font, créant un mode dramatique de comparaison. L’histoire illustre un autre point de rupture, celui-là plus hypothétique qu’historique, avec des incidences bien réelles sur le statut de l’Autre et la manière dont les différences sont souvent perçues.

Stan Douglas, Skyline, de la série Blackout, 2017. © Stan Douglas, avec l’autorisation de l’artiste, David Zwirner et de Victoria Miro

La série de photos Blackout, quant à elle, imagine une panne d’électricité à New York dans un avenir proche. Les scènes, dit-il, rappellent les situations vécues lors d’autres pannes du même genre, comme celle de 1977, avec ses révoltes, pillages et troubles sociaux, ainsi que la panne de courant du nord-est en 2003, peu après le 11 septembre 2001, au cours de laquelle « la population s’est montrée plus solidaire ». Pour Douglas, il s’agit d’« états d’exception », quand « toute normalité se dérobe à nous ».

Au sujet de Venise, naturellement à ce stade, l’artiste ne dévoilera pas grand détail, l’œuvre étant encore en pleine maturation. Il a néanmoins accepté de nous en dire un peu sur là où son imagination le conduit : « L’année prochaine marquera le dixième anniversaire de 2011, année d’événements marquants à travers le monde. Le Printemps arabe était en cours, il y a eu Occupy Wall Street, des émeutes au R.-U. et même des débordements autour du hockey à Vancouver. Dans mon esprit, tout cela est notre version de 1848, lorsque des révolutions spontanées ont éclaté partout en Europe. Cela s’est simplement passé à plus grande échelle, les populations ne se sentant pas représentées correctement par leurs dirigeants et souhaitant se révolter contre leur condition. »

Une fois de plus, l’artiste s’est emparé d’un point de bascule pour l’amplifier et l’explorer. Une autre rupture dont nous vivons toujours les répercussions aujourd’hui.

 

Stan Douglas sera le représentant du Canada lors de la 59e Biennale de Venise de mai à novembre 2021.​ Les expositions dans le pavillon du Canada sont organisées par le Musée des beaux-arts du Canada et présentées en partenariat avec le Conseil des arts du Canada. La représentation canadienne en 2021 est rendue possible grâce au généreux soutien financier de la Banque Royale du Canada (RBC), commanditaire principal, et de la Fondation du Musée des beaux-arts du Canada.​ Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.​

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