Robert S. Duncanson, Le mont Owl's Head, 1864, huile sur toile, 45.7 x 91.7 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Un peintre américain laisse un souvenir impérissable au Canada

Aux États-Unis, le paysagiste Robert S. Duncanson est surtout considéré comme le premier peintre afro-américain à s’être affirmé à l’échelle nationale et internationale au mépris des préjugés raciaux de son pays.

Né en 1821 à Fayette, dans l’État de New York, l’artiste travaille quelque temps comme peintre en bâtiment avant de s’installer à Cincinnati, en Ohio. Célèbre pour l’effervescence de sa scène artistique, cette ville est aussi vue comme un avant-poste de l’antiesclavagisme. En 1850, influencé par les théories des artistes américains de l’école de la Hudson River, Duncanson réalise entre autres succès une commande de murales pour une demeure aujourd’hui devenue le Taft Museum of Art. Ses grandes toiles circulent également en Europe et son chef-d’œuvre monumental inspiré d’un poème d’Alfred Lord Tennyson, Le pays des mangeurs de lotus, est acheté par le roi de Suède et lui vaut les louanges de Tennyson lui-même.

Duncanson fait aussi une forte impression au Canada. Volontairement exilé à Montréal pendant les deux années qui précèdent sa tournée européenne, il apporte à ce pays une nouvelle sensibilité qui incite de nombreux peintres à élargir leurs horizons. Il enseigne au peintre Allan Edson et exerce une profonde influence sur John Fraser et Otto Jacobi. Le mont Owl’s Head (1864), l'une de ses œuvres aujourd’hui  exposée dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada à côté de Paysage avec cascade (1872) d’Allan Edson, de Splendeur laurentienne (1880) de John Fraser et de Chute (1894) d’Otto Jacobi,  met en relief ce rôle de catalyseur.

John A. Fraser, Splendeur laurentienne, 1880, huile sur toile, 51.6 x 96.8 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Morceau de réception à l'Académie royale des arts du Canada, déposé par l'artiste, Toronto, 1880. Photo: MBAC

 

Comme le rappelle en entrevue avec Magazine MBAC Joe Ketner, conservateur à l’Emerson College de Boston et biographe de Duncanson : « Duncanson est arrivé au Canada avec ses imposants paysages traitant de grands thèmes historiques et littéraires à un moment crucial de l’évolution de ce pays, à un moment où les Canadiens eux-mêmes se demandaient "qui sommes-nous ?" et "qu’allons-nous devenir ?" ».

Impressionnés par les tableaux de Duncanson présentés aux Conversazione de Montréal et dans d’autres lieux d’expositions, les peintres canadiens se détournent alors du style paysager de l’école de Düsseldorf illustré par Cornelius Krieghoff et par Jacobi dans ses œuvres de jeunesse pour mieux embrasser le romantisme de l’école de la Hudson River. Selon Joe Ketner, un parallèle entre Mont Orford (1864) et Mont Orford (1871) — deux toiles sur le même sujet, portant le même titre et peintes de façon remarquablement semblable par le peintre Duncanson et par l’élève Edson, respectivement — fait ressortir plus nettement la migration de ce romantisme dans la peinture canadienne. 

L’échange est toutefois à double sens puisque Duncanson est également influencé par le Canada. S’il produit encore à cette époque de merveilleux « paysages littéraires » pleins d’imagination, il suit aussi une tendance canadienne consistant à peindre des scènes canadiennes facilement identifiables. Il a vraisemblablement peint des vues telles que Mont Orford (1864) et Mont-Royal (1864) parce qu’il avait compris qu’il existait un marché canadien sûr pour des paysages représentant des lieux réels, célèbres et d’importance nationale, pense Joe Ketner. « Il était assez futé pour voir qu’il valait mieux produire des images appréciées du public s’il voulait vivre au Canada et vendre ses toiles. »

O.R. Jacobi, Les chutes, 1866, huile sur toile, 68.5 x 58 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Pour Duncanson, le Canada est aussi un refuge épanouissant, une protection contre le conflit qui déchire son pays natal. Comme l’explique Joe Ketner, il semble que « les forces du Nord étaient sur le point de perdre la guerre civile » lorsque celui-ci passe la frontière en 1863, avec pour corollaire de plus grandes difficultés à venir pour les Afro-Américains. De plus : « En tant que "personne de couleur née libre", il ne peut pas avoir de passeport pour quitter les États-Unis pendant la guerre civile. S’il veut entrer au Canada, c’est donc en partie parce qu’il cherche un moyen de faire voyager ses grandes images, ses "great pictures " [belles images] comme on les appelait en Angleterre. » Joe Ketner note d’ailleurs que Duncanson a exposé ses tableaux à l’exposition internationale de Dublin de 1865 en tant que « canadiens au pavillon du Canada ».

L’artiste finira par retourner aux États-Unis où il mourra victime d’une maladie semblable à de la démence et peut-être causée par son exposition à la peinture au plomb qu’il utilisait plus jeune pour décorer les maisons. Joe Ketner constate : « Duncanson est mort en 1872, au faîte de sa popularité, alors qu’il était reconnu comme un maître et comme "le grand peintre de Cincinnati" ». Il n’aura pas vécu assez longtemps pour voir les Américains, pressés de tourner le dos au passé devant l’échec de la reconstruction de leur pays, rejeter la peinture de paysage datant d’avant la guerre de Sécession.

Dans la mesure où Duncanson a retrouvé la faveur publique au cours des années 1970, les Américains voient généralement son œuvre sous l’angle des luttes pour les droits civils. Au Canada, l’artiste est néanmoins célèbre pour une tout autre raison : pour son rôle crucial dans la formation d’un nouveau style national de peinture de paysage.

John A. Fraser, Mont Orford, v. 1867, aquarelle sur mine de plomb sur papier vélin, 33.8 x 50.7 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Des toiles de Robert S. Duncanson sont exposées à côté d’œuvres d’Allan Edson, de John Fraser et d’Otto Jacobi dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page.  ​

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