Une maison et un foyer. Une entrevue avec Graeme Patterson

Graeme Patterson, Woodrow, 2005, vue d'installation au Winnipeg Art Gallery en 2007

Graeme Patterson, Woodrow, 2005, vue d'installation au Winnipeg Art Gallery en 2007. © Graeme Patterson  Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

Graeme Patterson a grandi en Saskatchewan et vit à Sackville, au Nouveau-Brunswick. Diplômé du Nova Scotia College of Art and Design en 2002, son travail est exposé partout au Canada, de même qu’à l’international, à l’occasion entre autres du Festival international du film de Toronto, de la Biennale de Montréal et du Philadelphia Film Festival. Le sculpteur et animateur primé de 40 ans a été deux fois le représentant de la région Atlantique lors du prix Sobey pour les arts et l’un des 25 artistes à recevoir le prix en 2020.

La maison est un thème récurrent dans son travail, qui combine installation, sculpture, robotique, maquettisme et animation. L’élévateur de grain et Monkey and Deer, dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, sont deux œuvres de son projet Woodrow, de 2005, qui a immortalisé une communauté sur le point de devenir une ville fantôme. Son œuvre la plus récente, A Tree Fell On It, incorpore la technologie de réalité virtuelle à des sculptures, permettant au public d’expérimenter ses mondes oniriques avec un réalisme remarquable. On peut voir ses animations et ses « bombes dansantes » Instagram sur son site Web. Dans la présente entrevue, il aborde sa méthode de travail, ses inspirations et l’effet de la COVID-19 sur ses nouvelles pièces.

Graeme Patterson, L'élévateur de grain, 2005. Bois, carton-mousse, électroniques, audio et projection vidéo du film d'animation Train

Graeme Patterson, L'élévateur de grain, 2005. Bois, carton-mousse, électroniques, audio et projection vidéo du film d'animation Train (25 s), 335 x 76 x 76 cm. Acheté en 2006. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Graeme Patterson Photo: MBAC

L’élévateur de grain figurait dans votre première exposition itinérante sur la scène nationale, Woodrow. Le projet comprenait dix œuvres, qui toutes faisaient référence à des aspects du village réel de Woodrow, en Saskatchewan, où vos grands-parents ont passé l’essentiel de leur vie. Pourquoi ce lieu?
Il y a plus d’une raison. D’abord, j’avais déjà fait des pièces sur mon grand-père et les souvenirs de mes grands-parents. Mon grand-père était décédé depuis peu, c’était frais dans ma mémoire. J’étais encore assez jeune quand je suis allé étudier à Halifax; c’était la première fois que je m’éloignais pendant longtemps. Je me sentais déconnecté de ma famille et je travaillais sur le sujet. L’autre raison, ce sont ces discussions à propos de la mort de Woodrow et de la ferme familiale. J’avais l’occasion de m’y rendre, d’y vivre et d’y travailler, de m’absorber dans le lieu lui-même. Ce sont ces deux raisons qui ont fait que j’en suis devenu obsédé et que j’ai voulu en tirer quelque chose.

Monkey and Deer est une animation de douze minutes qui sert en quelque sorte de récit principal pour le cycle d’œuvres de Woodrow. Qu’est-ce qui vous a inspiré à faire une pièce aussi exigeante?
L’essentiel de mon travail consiste en une forme ou une autre d’animation; à l’époque, c’était image par image, maintenant c’est de la RV et de la pixillation, qui utilise mon corps ou des objets réels. J’ai voulu faire un court-métrage narratif, sans égard à Woodrow. J’avais pensé à m’engager dans cette voie. Je voulais essentiellement réaliser un conte, un récit relié au village de Woodrow et son paysage. Dans ce scénario, je voulais utiliser des animaux comme personnages principaux, qui se rencontraient et se déplaçaient dans la ville. L’expérience de la ville et de ses fantômes exigeait que l’histoire porte sur le passé et le présent. Dans cette œuvre (et dans l’ensemble de mon travail), ce sont des éléments de ma personnalité. Alors que j’ai passé la plus grande partie de ma vie en ville, à Saskatoon puis à Halifax, et que j’ai déménagé là-bas, à Woodrow, seul dans cette région rurale, j’ai commencé à sentir que les deux parties de mon existence devaient cohabiter, de façon parfois conflictuelle, mais aussi parfois unifiée. L’histoire porte sur ça, mon accord avec l’environnement, avec des choses que j’ignorais, que j’ai découvertes.

Quand L’élévateur de grain et Monkey and Deer ont rejoint la collection, vous étiez parmi les artistes les plus jeunes à voir vos œuvres acquises par le MBAC. Vous étiez aussi l’un des artistes canadiens les plus jeunes à qui on a consacré une exposition itinérante dans des musées d’art publics du pays. Aviez-vous l’impression de faire quelque chose d’exceptionnel? 
Ça m’a semblé fou, incroyable. C’est la première œuvre que j’ai vendue à une institution. Ça m’a permis de légitimer le fait que j’allais dans la bonne direction. Ce n’est pas que je n’avais pas confiance, mais ça m’a montré que mon travail allait trouver un public. Ça m’a totalement motivé.

Graeme Patterson, Secret Citadel, 2013, vue de l'installation

Graeme Patterson, Secret Citadel, 2013; une exposition collaborative de l'Art Gallery of Hamilton et l'Art Gallery of Nova Scotia, 2013. © Graeme Patterson Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

Votre deuxième grand corpus d’œuvres, Secret Citadel, réalisé au début de la trentaine, partage des éléments stylistiques avec Woodrow, bien qu’il s’agisse d’une pièce plus mélancolique. D’où vient ce sentiment de regret, de tristesse?
Ça a beaucoup à voir avec moi en tant qu’artiste, qui vieillit et devient plus à l’aise avec sa voix. C’est ce que j’assume dans mon travail le plus récent, mes propres peurs et mon anxiété. Alors que dans Woodrow, en fait, c’étaient les anxiétés et les craintes des autres. Je les partageais, mais une grande partie de celles-ci provenaient de mes parents et mes grands-parents, des craintes en lien avec Woodrow, dont j’avais entendu parler par eux. Je relayais le message en quelque sorte dans Woodrow, alors que Secret Citadel constitue plutôt un dialogue intérieur à propos de mon passé et de peurs envers l’amitié.

Une des sculptures dans Woodrow représentait la maison de vos grands-parents, celle où vous habitiez quand vous avez réalisé ce corpus. Dans Secret Citadel, l’une des sculptures est la maison de votre enfance à Saskatoon. Dans votre dernière œuvre, A Tree Fell On It, l’élément central reprend votre maison à Sackville. Pouvez-vous nous dire comment l’idée du « chez soi » influence votre travail artistique?
Tout d’abord, cela a à voir avec l’endroit où je commence tous mes projets. Je pars toujours de ma propre expérience et de ma propre vie. La transformation en œuvre d’imagination vient plus tard, mais je pars toujours d’une non-fiction. Quant au nouveau projet, je vivais seul dans ma maison, et il y a eu un moment où j’ai commencé à avoir une impression bizarre par rapport à mon propre chez-moi. Mon attachement à ce dernier a fini par devenir un peu inquiétant, un peu abstrait. Cette impression a donné lieu à une démarche pour laquelle je voulais me concentrer sur la maison pour commencer – comme un personnage – pour décrire ce que je ressentais. C’est en partie à cause du confinement de la Covid. J’ai compris quelque chose à propos du travail sur la maison – j’y étais déjà. Le fait de se sentir coincé chez soi; l’expérience procure des choses positives et négatives. Vous y êtes depuis tellement longtemps que les choses deviennent abstraites, un peu comme un spectacle d’horreurs. Ça parle encore des états mentaux, des peurs et de l’anxiété.

Graeme Patterson, détail de la maison dans A Tree Fell On It, 2020

Graeme Patterson, détail de la maison dans A Tree Fell On It, 2020. © Graeme Patterson Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

Tout votre travail dégage une dimension onirique; quand les spectateurs l’expérimentent, ils sont immergés dans des mondes qui sont votre création. Votre œuvre la plus récente consiste en une expérience de réalité virtuelle. Vous insérez le spectateur dans les nouvelles sculptures, ou du moins c’est ce qu’il ressent. Voyez-vous ceci comme un nouveau départ? Comme une évolution? 

Avec cette œuvre, je veux que les gens fassent leur propre expérience, plus qu’avec tout ce que j’ai fait auparavant. Bien entendu, tout ce qui est interactif le permet, particulièrement la RV. En gros, vous vous promenez dans la maison, des personnages se déplacent et personne n’a la même expérience. Vous bougez, vous pouvez vous pencher et regarder ou déplacer des éléments. La RV me permet ce que j’ai toujours voulu faire pour le spectateur. J’ai utilisé l’animation pour faire vivre des choses dans les maquettes, mais la RV permet à la personne de se sentir comme si elle était physiquement à l’intérieur. Ça change la donne, à mon avis.

 

Pour l'information sur les œuvres de Graeme Patterson dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection enligne; consultez aussi le Prix Sobey pour les Arts 2020A Tree Fell On It sera à l'affiche à La Galerie 3 l'année prochaine, consultez graemepatterson.com. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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