Vue d’installation de Transatlantic et Proximal I, II, III, IV, V, 2018, de Caroline Monnet, présentée à la Walter Phillips Gallery du Banff Centre for Arts and Creativity en 2018. © Caroline Monnet Photo: Rita Taylor/ avec l'autorisation de l'artiste

« Monuments libres d’amarres » : œuvres de Caroline Monnet

Caroline Monnet est une artiste multimédia de la relève installée à Montréal. Originaire de Gatineau, elle possède les citoyennetés française et canadienne, sa mère étant Algonquine Anichinabée de la Première Nation Kitigan Zibi au Québec et son père immigrant de France. Depuis que son premier film expérimental, Ikwé, a été présenté au Festival international du film de Toronto en 2009, elle a été très prolifique dans un large éventail de techniques.

Les films de Monnet, dont Mobiliser (2015) et Tshiuetin (2016, sélectionné pour le prix du meilleur court-métrage documentaire aux prix Écrans canadiens), sont influencés par les stratégies de défi à la logique du dadaïsme : collage, cabaret et suggestion psychologique. Dans Mobiliser, une œuvre vidéo commandée par l'Office national du film du Canada, Monnet retravaille des séquences des archives de l’ONF pour nous proposer une vision exaltante de l’expertise et de l’énergie autochtones. Avec ses récits découpés et ses dialogues remplacés par les chants de gorge « punk polaire » de Tanya Tagaq, le matériel d’origine réalisé par les colonisateurs perd son contenu didactique pour exprimer une impressionnante urgence d’avancer et de faire. Son titre évoque un appel politique à l’action adressé à un public autochtone.

Caroline Monnet, Mobilize, 2015. Vidéo monocanale. © Caroline Monnet. Courtoisie de l’Office national du film du Canada. 

Ces influences traversent tout naturellement ses autres œuvres en techniques mixtes, dans lesquelles elle expérimente à partir de collages photo et de monuments autant pré- que postmodernes. Monnet cite parmi ses grandes influences les sites de menhirs du Néolithique dans le nord-ouest de la France et l’artiste mexicaine mestiza Teresa Margolles. On connaît Margolles pour ses structures de béton faites avec des matériaux récupérés sur des lieux de violence. Unlikely Processes [Processus improbables], réalisée par Monnet en 2015, emprunte directement à cette idée de matériau porteur de mémoire. Des vêtements sont partiellement insérés dans du béton puis arrachés, de telle sorte que seule une « cicatrice » demeure dans la texture de la surface lisse du cube qui en résulte. Dans son exposition individuelle de 2016 à l’AXENÉO7, intitulée Standing in the Shadow of the Obvious, elle explorait de semblables structures cubiques en béton, y intégrant des sangles pour qu’elles puissent être placées en suspension ou les empilant en monolithes avec des tentures montant jusqu’au plafond.

Caroline Monnet, détail de l'installation Unlikely Processes [Processus improbables], présenté à RAW Gallery en 2015. Huile sur panneaux, béton, vêtements, 2015. © Caroline Monnet Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

Deux nouvelles œuvres de cette artiste reconnue sur la scène internationale ont été achetées par le Musée des beaux-arts du Canada et seront présentées dans le cadre de l’exposition à venir au Musée, Àbadakone / Feu continuel / Continuous Fire. Transatlantic est une installation vidéo d’envergure, présentée côte à côte avec Proximal, composée de cinq sphères de béton. Transatlantic est une documentation abstraite du voyage de 22 jours fait par l’artiste sur un cargo entre un port en Europe et Montréal (où elle vit et travaille aujourd’hui et où les eaux du lieu d’origine de sa mère, Kitigan Zibi, rencontrent celles de la voie maritime du Saint-Laurent). Des plans de mer, de ciel et de port se succèdent à un rythme soutenu, se décomposant en des formes déconcertantes sous l’effet de reflet de l’image et du mouvement du bateau sillonnant les flots.

Même si le film commence et se termine dans les espaces visuellement stables des ports, temps et distance sont au milieu soumis à l’eau et à la Lune. L’horizon cesse d’être le point de référence à partir duquel l’avenir s’inscrit en une progression mesurable; il se courbe et se brise plutôt sur l’axe central qui divise l'image en miroir, parfois vers le haut, parfois vers le bas, quand il ne disparaît pas entièrement. Dans le même ordre d’idée, la logique des quais, des ponts et de l’intérieur du navire devient absurde et inachevée. Des motifs émergent de l’eau, comme des taches d’encre de Rorschach, évoquant des impressions de l’inconscient. La Lune, corps qui régit les marées et (dans l’interprétation de Monnet, basée sur la tradition algonquine) la vie intérieure des femmes, s’exprime à travers ces motifs. Mais à l’instar des signaux de modulation radio (œuvre du concepteur sonore Simon Guibord), le message revêt la forme d’une suggestion ouverte. Ce dédoublement et ce remixage créent un espace de possibilités dans les cadres et chronologies coloniaux. Femme autochtone d’ascendance mixte, Monnet porte un regard critique sur l’histoire du déplacement de l’Europe vers le Canada, rendant compte de sa progression d’une manière qui déstabilise la linéarité et le déterminisme de l’époque coloniale.

Caroline Monnet. Transatlantic (image fixe)  2018. Vidéo, 15 min. Acheté en 2019. Musée des beaux-arts du Canada. © Caroline Monnet Photo : avec l’autorisation de l’artiste

Transatlantic est une œuvre porteuse d’espoir dans ses imaginaires libres, très éloignée toutefois de tout romantisme. En net contraste avec le sentiment euphorique de possibilité dans Mobiliser, Transatlantic est chargée de tension, de nervosité, d’ennui et même de peur, des émotions qui pour Monnet ont dominé le voyage. Elle parle de l’Atlantique tel un « terrain d’entente », une zone instable de contact interculturel, comme l’expose l’historien Richard White dans son ouvrage bien connu Le Middle Ground (1991). Fondamentalement, le terrain d’entente n’était pas nécessairement un espace d’arrangement ou de compromis, comme le veut l’usage populaire, mais marqué par la violence et l’incertitude. Le parcours transatlantique de Monnet est bel et bien traversé d’histoires de brutalité et d’exploitation. Interrogée sur son vécu de ce voyage, Monnet a d’abord rappelé la précarité que représente le fait d’être la seule femme à bord dans cet univers éminemment masculin du transport maritime et de l’industrie. À l’arrivée à Cleveland, elle s’est au départ fait dire qu’elle ne pourrait pas débarquer à cause de complications liées à l’entrée aux É.-U. avec son passeport français. Même si elle se trouvait dans les limites territoriales de sa terre ancestrale des Grands Lacs, la frontière coloniale entre le Canada et les É.-U.-A. s’apprêtait à l’exclure.

Comme l’a déjà souligné l’universitaire haudenosaunee Jolene Rickard dans son essai pour l’exposition Sakahàn. Art indigène international, organisée au Musée en 2013, le transnationalisme pour les artistes autochtones n’est pas une nouvelle forme de politique collective mondiale ou d’espace de liberté, mais un terrain familier où se joue une vieille logique coloniale, celle du capitalisme et du commerce. Le trajet du bateau lui-même s’inscrit dans une histoire toujours en cours de mouvement colonial. Il fait aussi partie de cette relation inextricable au triangle Europe – Afrique – Amérique du Nord de la traite transatlantique d’esclaves et à la cruauté du passage du milieu. Le cargo et le « terrain d’entente » mondial des eaux internationales sont des lieux où les frontières se négocient et où les corps sont transformés dans des processus intrinsèquement violents.

Caroline Monnet,  Proximal I, II, III, IV, V, 2018,  vue de linstallation à Walter Phillips Gallery, Banff Centre for Arts and Creativity en 2018. 5 sphères de béton creuses, installation dimensions variable. Acheté en 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Caroline Monnet Photo: Rita Taylor/ avec l’autorisation de l’artiste

Transatlantic a pour complément sculptural Proximal I–V, un ensemble de cinq sphères de béton installées sur des socles noirs brillants. Avec leur agencement épars, les socles évoquent les masses terrestres qui se glissent et disparaissent de la vue vers le début et la fin du film, et les sphères qui les surmontent sont une allusion aux menhirs des peuples néolithiques du nord-ouest de la France et aux monticules de terre des Grands Lacs. Debout parmi ces formes, le visiteur est un participant au voyage transatlantique. Les cinq globes renvoient également aux cycles célestes, un parallèle mis en évidence par la Lune quintuplée que l’on voit dans le film. La Lune demeure un guide jusqu’à ce qu'elle soit segmentée, puis éclipsée par l’horizon dentelé de Montréal. Les pierres de Proximal sont autant de présences encombrantes, installées sans support visible sur leur socle et menaçant de rouler à chaque instant. À la différence d’œuvres antérieures dans cette technique, Monnet laisse ici le béton lisse, avec quelques légères aspérités seulement. Sans les vêtements incrustés pour matérialiser cette connexion viscérale à l’humain, ces pièces symbolisent plus généralement les cycles naturels de la Lune et de la Terre, exerçant leur attraction sur le corps en situation tendue avec les structures industrielles. Les sphères sont quelque part entre bornes indicatrices et stèles funéraires. À travers le mariage entre processus industriels et eau d’un lieu indéterminé, elles deviennent des balises et des monuments aux corps libres d’amarres dans les interstices du vaste monde.

 

Mobilize de Caroline Monnet est à l'affiche dans la salle A101a et les deux nouvelles acquisitions seront présentées dans le cadre d’Àbadakone / Feu continuel / Continuous Fire, la grande exposition du Musée des beaux-arts du Canada cet automne, du 8 novembre 2019 au 5 avril 2020. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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