À la rencontre de Sonia Del Re

 

Sonia Del Re, conservatrice ajointe des estampes et dessins européens, américains et asiatiques au Musée des beaux-arts du Canada

Conservatrice adjointe des estampes et dessins européens, américains et asiatiques au Musée des beaux-arts du Canada, Sonia Del Re veille à ce titre sur une collection d’environ15 000 œuvres sur papier. Puisant dans la collection du MBAC, elle a organisé plusieurs expositions un peu partout au Canada – dont Beautés monstrueuses. Bêtes et créatures fantastiques dans l’estampe européenne ancienne, À travers vents et marées. Trois siècles de paysages hollandais, L’art noble des Carrache et de leur école et Chagall : Daphnis & Chloé – et a été commissaire-coordonnatrice de la récente exposition M. C. Escher, le mathémagicien. Elle est aujourd’hui commissaire de L'éveil de la beauté. Dessins des préraphaélites et de leurs contemporains tirés de la collection Lanigan et éditrice du catalogue de l’exposition.

L’éveil de la beauté met en relief des œuvres de la période victorienne rassemblées depuis plus de trente ans par Dennis T. Lanigan, un collectionneur et chirurgien buccal et maxillo-facial de profession de Saskatoon. La planification de cette exposition qui réunit plus de 120 œuvres de célèbres artistes du XIXe siècle, dont Dante Gabriel Rossetti, Edward Burne-Jones et Frederick Leighton, a débuté en 2014 lorsque M. Lanigan a indiqué qu’il souhaitait faire un important don au MBAC. Présentée au MBAC jusqu’au 3 janvier 2016, L’éveil de la beauté révèle la diversité et le talent des dessinateurs de l’époque victorienne du point de vue d’un collectionneur averti.

Les visiteurs qui participeront à la Rencontre avec les experts le vendredi 30 octobre, à midi, pourront rencontrer Sonia Del Re et Dennis Lanigan et visiter l’exposition avec eux.

 

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Magazine MBAC : D’où vient l’idée de cette exposition ?

Sonia Del Re : M. Lanigan a fait cadeau d’œuvres de sa collection au MBAC à partir de 1997. Chaque année depuis 2003, il offre des œuvres qui appuient l’engagement du Musée à l’égard de la conservation et de la présentation des dessins et des estampes de maîtres anciens. Plus récemment, il a promis 80 de ses plus belles feuilles à la collection nationale afin de permettre à notre institution de devenir un centre d’étude de l’art victorien. Aujourd’hui, le MBAC présente 115 dessins de sa collection qu’il lui a offerts ou promis pour le remercier de sa générosité et partager son geste exceptionnel aussi bien avec le public canadien qu’avec les passionnés et les spécialistes des préraphaélites et de leurs contemporains à l’étranger.

MMBAC : Est-ce que les sources d’archives ou de recherches ont posé un quelconque problème ?

SDR : Pas vraiment. M. Lanigan collectionne les œuvres britanniques de l’époque victorienne depuis quarante ans et il est très ferré dans ce domaine. Il a fait toutes les recherches possibles pour chaque œuvre et produit des fiches de catalogue détaillées à mesure de ses acquisitions. C’est l’avantage de travailler avec un collectionneur aussi méticuleux : la plupart du temps, les œuvres sont bien documentées. Toutefois certains artistes de sa collection sont un peu moins connus, généralement parce qu’ils sont morts prématurément, ce qui complique beaucoup le travail de vérification de leurs œuvres. En revanche cet aspect devient aussi une des forces de la collection qui, de ce fait, comprend une grande diversité d’artistes et offre une vue d’ensemble du monde de l’art victorien.

MMBAC : Y a-t-il eu une découverte ou des circonstances précises qui vous ont marquée pendant la préparation de l’exposition ?

SDR : J’ai été surprise de découvrir qu’il existait autant de liens complexes entre l’histoire du MBAC, le monde de l’art victorien et la collection Lanigan. Je parlerai d’ailleurs des différentes corrélations de ces trois éléments pendant la visite. Un exemple rapide : il semble que les toutes premières œuvres étrangères que le Musée ait voulu collectionner aient été celles de lord Frederick Leighton, un artiste dont la demeure – aujourd’hui devenue le Leighton House Museum – accueillera l’exposition lorsqu’elle quittera Ottawa. Or c’est Leighton lui-même qui nous a offert un de ses tableaux à la demande de ses amis et fondateurs du MBAC – le marquis de Lorne (le gouverneur général de l’époque) et son épouse, la princesse Louise, fille de la reine Victoria (qui a donné son nom à l’époque victorienne). L’œuvre a été donnée en 1882, deux ans à peine après la fondation du MBAC. Il se trouve aussi que Leighton a été le tout premier peintre britannique dont M. Lanigan a collectionné les œuvres. C’était en 1982, exactement cent ans après que le MBAC a obtenu sa première œuvre de Leighton.

Edward Burne-Jones, Étude de l'esclave de « La roue de la Fortune » (v. 1875–83), pierre noire avec pinceau humide sur papier vergé, 29,8 × 16,1 cm. Collection Lanigan, Saskatoon. Promesse de don de la collection Dennis T. Lanigan Collection. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo @ Musée des beaux-arts du Canada

MMBAC : Y a-t-il une ou plusieurs œuvres de cette exposition que vous aimez tout particulièrement ?

SDR : Bien sûr ! Le petit dessin à la pierre noire d’Edward Burne-Jones, La roue de la Fortune. Cette étude préliminaire de nu masculin pour la célèbre toile aujourd’hui au musée d’Orsay m’impressionne toujours. Burne-Jones a été l’un des peintres préraphaélites les plus brillants, et il a donc pu compter sur les modèles les plus beaux et les plus captivants. Pour cette grande toile, il a choisi pour modèle de ses deux personnages masculins Antonio Corsi, un émigré italien au visage typé et à la séduisante anatomie qui gagnait sa vie en posant pour plusieurs artistes prospères de Londres. Le corps et le visage de Corsi font l’objet de nombreux chefs-d’œuvre peints et  sculptés du XIXe siècle. Corsi a aussi pris la pose pour la princesse Louise, une sculpteure de formation et l’une des fondateurs du MBAC.

Corsi note dans ses papiers que la reine Victoria elle-même s’est présentée à l’atelier un jour où il posait pour la princesse, et qu’elle a discuté avec lui. En plus de sa beauté fascinante, il était très apprécié pour son extraordinaire capacité à garder la pose pendant de longues périodes – une tâche éprouvante comme l’illustre cette étude de Burne-Jones dans L’éveil de la beauté qui le représente une jambe et un bras levés, dans une pose quelque peu tordue qui évoque les célèbres sculptures d’esclaves de Michel-Ange. Malgré la force et l’intensité qu’exprime Corsi dans cette feuille, Burne-Jones réussit à transmettre l’impuissance de l’esclave lié à la roue que la déesse Fortune fait tourner pour distribuer bonne ou mauvaise fortune.

Dante Gabriel Rossetti, Portrait de profil d'Elizabeth Siddal avec des iris dans ses cheveux (8 mai 1854), mine de plomb sur papier vélin crème, 18,7 x 12,3 cm. Collection Lanigan , Saskatoon. Promesse de don de la collection Dennis T. Lanigan Collection. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo @ Musée des beaux-arts du Canada

MMBAC : Avez-vous une histoire ou une anecdote favorite concernant l’un ou l’autre des artistes de l’exposition ?

SDR : Naturellement. Nous avons eu des discussions enflammées sur la vie excentrique des Préraphaélites pendant la préparation du catalogue. La plus connue concerne Dante Gabriel Rossetti, un des trois membres fondateurs de la confrérie préraphaélite (Pre-Raphaelite Brotherhood ou PRB, comme la nomment les experts anglophones). Rossetti est devenu de plus en plus bizarre en vieillissant, surtout après le décès par surdose de laudanum – un puissant narcotique opiacé– de sa femme, l’artiste et modèle Elizabeth (Lizzie) Siddal. Outre ses autres extravagances, il s’est mis à collectionner, pour ainsi dire, toute une ménagerie d’animaux exotiques, y compris des kangourous, des paons, des tatous et une marmotte canadienne ! Un de ses préférés était une femelle wombat du nom de Top qui était apparemment autorisée à dormir au centre de la table de la salle à manger pendant les repas. Après sa mort, Rossetti l’a fait empailler et l’a exposée chez lui. Un célèbre autoportrait satirique le représente en train de veiller sur la carcasse de Top. Un peu comme Siddal, Rossetti est finalement mort de complications liées à ses dépendances : il semble que son cocktail favori était un mélange de whisky et de chloral, un autre sédatif hypnotique. Cela dit Rossetti, comme le souligne L’éveil de la beauté, était un virtuose du dessin, un vrai génie – ou, peut-être, un génie fou.

MMBAC : Quel autre genre d’observations M. Lanigan et vous-même allez-vous présenter aux visiteurs qui participeront à Rencontre avec les experts ?

SDR : La visite sera pimentée d’autres anecdotes savoureuses et affaires scandaleuses, ce qui leur donnera un aperçu du contexte social fascinant dans lequel les œuvres exposées ont été créées. J’expliquerai aussi l’origine de L’éveil de la beauté et son importance dans l’histoire du collectionnement du Musée. De son côté, M. Lanigan racontera son périple de collectionneur et répondra aux questions du public. Par conséquent, la visite sera à la fois intellectuellement stimulante et une expérience plutôt personnelle et intime. Comme M. Lanigan et son épouse vivent normalement avec ces œuvres chez eux, ce sera donc la première fois qu’il retrouvera ces « vieux amis ».

 
MMBAC : Y a-t-il autre chose que vous aimeriez dire à l’avance aux visiteurs qui participeront à cette visite ?

SDR : Les visiteurs découvriront un panorama du monde de l’art victorien puisque l’exposition couvre tous les principaux artistes, mouvements, influences et sujets de l’époque. Mais pour quiconque s’intéresse au dessin en général, la présentation offre un aperçu exceptionnel des techniques et des matériaux utilisés – depuis de simples dessins au trait à la mine de plomb, à l’encre et à la pointe métallique sur toutes sortes de papiers blancs à des aquarelles et des gouaches très achevées, ressemblant à des peintures, en passant par des lavis ou des esquisses à la craie plus élaborés, réalisés sur du papier vert ou bleu.  Ainsi les différentes fonctions des dessins sont-elles mises en évidence – qu’il s’agisse d’études et de tableaux préparatoires ou de dessins aboutis, destinés à être collectionnés, exposés et considérés comme des œuvres d’art en soi.   

À la fin de l’exposition, j’invite les visiteurs à jeter un coup d’œil à Spectateurs victoriens à une exposition d’art, une petite esquisse à l’encre de facture spontanée,  et à analyser leur propres sentiments sur cette présentation d’une collection particulière qui fait maintenant partie de la collection nationale de notre pays.

L’exposition L'éveil de la beauté. Dessins des préraphaélites et de leurs contemporains tirés de la collection Lanigan est présentée dans les salles des estampes, dessins et photographies du Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 3 janvier 2016.

Les visiteurs qui participeront à la Rencontre avec les experts le vendredi 30 octobre, à midi, pourront rencontrer Sonia Del Re et Dennis Lanigan et visiter l’exposition avec eux. Pour de plus amples renseignements sur l’exposition et sur les activités connexes, veuillez consulter le site de l’exposition.

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