Ursula Johnson, Grande galerie museologique, 2014. Images sablées; 8 vitrines en acrylique assemblées avec socles en bouleau faits sur mesure. Installation de dimensions variables. Collection de l’artiste. © Ursula Johnson. Photo : MBAC.

Art, langue et autodétermination dans Àbadakone

Les artistes ont une capacité étonnante à rendre visible l’intangible. Le titre de l’exposition Àbadakone, présentée actuellement au Musée des beaux-arts du Canada, se traduit par « feu continuel »; cette phrase peut avoir plusieurs significations, mais elle renvoie avant tout symboliquement à un feu cérémoniel, ou aux concepts de persistance et de survie liés aux peuples autochtones; elle évoque également la flamme créative individuelle qui brûle en chaque artiste de l’exposition. Un des thèmes récurrents dans cette dernière est celui de l’art comme autodétermination : l’art sert d’outil pour la renaissance et la résurgence des traditions et du savoir culturel, malgré les menaces qui pèsent sur nos cultures. Pour nous, autochtones, nos langues sont particulièrement à risque de disparition. À cause de générations d’interférence et d’oppression spirituelle, éducative, sociale et culturelle, nous avons des manques en matière de locuteurs de langue maternelle dans nos communautés. Pour ce qui est de la mienne, la Nation mohawk de Kahnawà:ke, par exemple, il y a urgence à apprendre tout ce que nous pouvons auprès de nos locuteurs de langue maternelle, car la plupart sont âgés et, une fois qu’ils auront disparu, les connaissances dont ils étaient dépositaires s’évanouiront.

Nos langues signifient plus que le fait de parler; dans les mots que nous utilisons se trouve un savoir codé relatif à nos façons de voir et de comprendre l’univers. Pour les langues autochtones il y a besoin d’une plus grande visibilité, ce qui passe notamment par des ressources pour leur disponibilité et leur accès. Au Canada, cette réalité a finalement été reconnue au plan politique : le ministère du Patrimoine canadien a aussi mis en place un nouveau programme pour aider à revitaliser les langues autochtones dans le cadre de la Loi sur les langues autochtones, laquelle a reçu la sanction royale le 21 juin 2019. En outre, 2019 a été reconnue comme l’année des langues autochtones par les Nations Unies. Seul le temps permettra de savoir si ces actions ont apporté un changement réel.

Vue d'installation, Àbadakone | Continuous Fire | Feu continuel, au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2019-2020. Joi T. Arcand, (ōtē nīkānōhk), 2018 © Joi T. Arcand et Jordan Bennett, Tepkik, 2018–19, commande de la Brookfield Place, Toronto, production de Pearl Wagner Media & Art Consultants. © Jordon Bennett. Photo: MBAC.

En entrant dans le Musée, l’œuvre ōtē nīkānōhk de Joi T. Arcand accueille le visiteur avec des mots en nêhiyawêwin (cri des plaines [dialecte en y]) imprimés en vinyle de couleur fluorescente et appliqués directement sur la surface de la rampe menant à la Colonnade. Selon Statistique Canada, le cri est la langue autochtone la plus largement parlée au Canada. Sachant cela, il est logique que des mots en langue crie soient les premiers à accueillir les visiteurs. Pour Arcand, il est important de mettre sa langue en valeur de cette façon, et cela a une double signification : procurer aux visiteurs autochtones un sentiment de fierté en voyant une langue autochtone dans l’espace public, donner espoir d’une reconquête de nos langues; et, pour les colonisateurs et les nouveaux arrivants, soulever l’enjeu d’une reconnaissance des langues autochtones comme partie intégrante de leur milieu de vie, en l’occurrence le Canada, dans ce cas-ci.

Sayo Ogasawara, Aynu-go Karuta (detail), 2010, 43 cartes; bois, tissu, fil, 7,6 × 12.7 (chacune). Collection du Musée national d'histoire japonaise, Sakura, Chiba, Japon. © Sayo Ogasawara. Photo: MBAC

Exposée dans Àbadakone, Aynu-go Karuta (Ainu language playing cards), de Sayo Ogasawara, témoigne du combat continuel mené par l’artiste pour raviver les pratiques culturelles et la langue aïnoues. Originaires de certaines régions du Japon, dont Hokkaido, les Aïnous n’ont pas été reconnus formellement par le gouvernement japonais comme un groupe indigène qu’en 2008. Malgré cela, un mouvement a pris forme au cours des dernières décennies pour revitaliser la langue et les pratiques culturelles aïnoues, Ogasawara jouant un rôle actif dans la renaissance de la danse et des contes populaires traditionnels. Aynu-go Karuta est l’un de ces projets : les 43 cartes comportent des motifs brodés et en appliqué aïnous caractéristiques ainsi que des images figuratives, chacune accompagnée du mot correspondant en aïnou.

Ursula Johnson, Petit jikiji'j oblique : de la serie Grande galerie museologique (detail), 2014. 8 vitrines en acrylique gravées et sablées assemblées avec socles en bouleau faits sur mesure. Installation de dimensions variables. Collection de l’artiste. © Ursula Johnson. Photo : MBAC

Mémoire et savoir codé sont les sujets qu’explore Ursula Johnson dans cette version abrégée de sa série Grande galerie muséologique : huit vitrines avec des illustrations de paniers et des termes descriptifs en mi’kmaq, sablées sur les quatre parois de chaque vitrine. Cette pièce faisait à l’origine partie d’une installation plus importante, Mi’kwite’tmn (Do you Remember?) [Te souviens-tu?]. Les paniers qu’elle a choisi de représenter sont ceux de son arrière-grand-mère, Caroline Gould. Johnson subvertit la présentation muséologique statique traditionnelle en proposant des vitrines vides d’objets. Ici, la connaissance est partie intégrante des mots, du processus de réalisation et des paniers absents eux-mêmes. La pratique de la vannerie est indissociable de la méditation et de la répétition, de la récolte des frênes à la découpe des éclisses et jusqu’à la teinture et au tressage. Le savoir fragilisé n’est pas lié à la forme des paniers, mais aux matériaux, qui trouvent leur source dans la nature; la carence ici est la connaissance de la nature, notion autrefois essentielle dans la culture mi’kmaq

Dans la dernière salle, le visiteur découvre le travail de l’artiste ngai tahu Peter Robinson. Defunct Mnemonics évoque un ensemble de bâtons spirituels maoris actuellement dans la collection du Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa, 126 pièces individuelles faites de feutre de couleur enveloppant des tiges en bois. Les bâtons sont de différentes longueurs, avec des dessins déclinés en différents motifs et blocs de couleur (en rouge, blanc, noir et gris). Disposés autour des murs de la salle, certains sont verticaux, d’autres sont agencés sur le sol. Les dessins et la position des bâtons eux-mêmes sont une allusion au langage visuel maori ainsi qu’à un code binaire et génétique mêlant concepts culturels, scientifiques et esthétiques dans une œuvre à la forte matérialité. Les origines des bâtons spirituels ou de mémoire se trouvent dans les pratiques rituelles/cérémonielles des cultures maories et ceux-ci sont utilisés comme outils mnémoniques dans la narration des généalogies et histoires tribales, ainsi que pour les discours cérémoniels.

Ce qu’il ressort des œuvres décrites ici est cette idée que l’art peut contribuer à la réhabilitation et à la revitalisation du savoir culturel et de la langue. L’art crée pour nous l’espace nécessaire à une redécouverte harmonieuse de qui nous sommes et à une nouvelle exploration des enseignements refusés aux générations précédentes. Nombre des atrocités infligées aux peuples autochtones avaient pour cible la langue et les connaissances traditionnelles : supprimez les mots, et les concepts et pratiques qu’ils sous-tendent disparaîtront également. Il existe un espoir qu’à travers une vigueur nouvelle de nos langues nous puissions récupérer bien plus que le simple vocabulaire : de quoi attiser le feu nous guidant vers un avenir où brille le savoir indigène.

 

Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire est prévu d'être à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 23 août 2020. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

Jordan Bennett – Under the Stars

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