Au-delà de la culture australienne du surf : cantchant de Vernon Ah Kee


Vernon Ah Kee, cantchant (détaiil), 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Apprêtez-vous à voir davantage que la simple expression de la culture australienne du surf devant l’installation de Vernon Ah Kee, cantchant (2009).

L’œuvre de la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) actuellement exposée au Musée des beaux-arts de Winnipeg (WAG) utilise une série de planches de surf suspendues et une vidéo à trois cannaux de l’installation pour raconter une histoire puissante et percutante de conflits, de racisme et de revendications territoriales autour des plages australiennes. « L’œuvre est très chargée, mais il y a beaucoup à voir », précise l’artiste.

Né en Australie en 1967 et aujourd’hui installé à Brisbane, Vernon Ah Kee est un aborigène des peuples Kuku Yalandji, Waanji, Yidinji et Gugu Yimithirr. Dans ses créations ouvertement politiques qui vont du dessin à l’installation, il explore les questions de race, de couleur et de politique en fusionnant histoire et enjeux contemporains, s’appuyant souvent sur d’astucieux jeux de mot. Outre des expositions personnelles, il a participé à des expositions collectives aux quatre coins du monde et ses œuvres enrichissent des collections publiques et particulières tant en Australie qu’à l’étranger.

Les planches de surf suspendues de cantchant emplissent toute une salle de la WAG. Leurs motifs vigoureux reprennent les couleurs vives du drapeau australien tout en évoquant les motifs aborigènes traditionnels. Passé cette explosion de couleurs, les visiteurs sont invités à pénétrer dans une seconde salle où une vidéo exprimant la cruauté et les conflits à la fois historiques et contemporains associés aux peuples aborigènes révèle une dimension plus sombre de la culture du surf. L’installation multidisciplinaire intègre également des textes et des portraits familiaux de l’artiste.


Vernon Ah Kee, Wegrewhere #3 [Noussommesnésici no 3], 2009, épreuve numérique sur Fujiflex, 76 x 136 cm. Photo avec l'autorisation de la WAG

Lorsque Greg Hill, conservateur principal fonds Audain, Art indigène au MBAC, a vu cantchant pour la première fois à la Biennale de Venise de 2009, il a su qu’il la voulait pour le MBAC : « J’en suis tombé amoureux, a-t-il dit à Magazine MBAC. Les visiteurs abordent cette œuvre par le biais de la culture populaire, de la culture du surf, avant de comprendre que les questions qu’elle pose sont enracinées dans la longue histoire du colonialisme en Australie. »

Le titre de l’installation, cantchant, renvoie aux insultes racistes liées aux émeutes qui ont explosé en 2005 sur la plage de Cronulla, au sud de Sydney, après une poussée de tension entre Australiens blancs et Australiens musulmans d’origine libanaise. Les Australiens blancs scandaient  « Nous sommes nés ici, vous nous avez envahis », oubliant les revendications plus anciennes des peuples aborigènes. L’artiste mitraille en grandes lettres majuscules sur les murs des slogans récupérés tels que « we grew here » [nous sommes nés ici] et « hang ten » [pendez-en dix].

Les visiteurs quittent la salle de projection en revenant sur leur pas, découvrant alors le dessous des planches de surf sur lesquels l’artiste a transféré des portraits à la fois monumentaux et intimistes de membres de sa famille et d'autres personnes. Une révélation bouleversante.


Vernon Ah Kee, cantchant (détaiil), 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

« Les visiteurs découvrent les motifs de boucliers des planches et les grandes œuvres textuelles avant de voir le film, note Jaimie Isaac, conservatrice, Art indigène et contemporain à la WAG. Et en ressortant, ils découvrent les portraits peints sur le dessous des planches qui les regardent. Ainsi, l’artiste a déplacé le regard. D’observateur, le visiteur devient observé. Et la démarche artistique est magnifique, intelligente. »

Jaimie Isaac a voulu présenter cantchant à cause de sa référence à la culture du surf. Au départ, elle cherchait des œuvres d’artistes indigènes qui utilisaient le skate, la planche de surf ou la planche à neige pour les intégrer à l’exposition collective Boarder X [Planchiste X] : « Les artistes autochtones du Canada pratiquent ces sports et j’étais curieuse, je réfléchissais à notre relation à la terre et aux paysages – les montagnes pour la planche à neige, les paysages marins pour le surf et la sous-culture urbaine pour le skate. Ces artistes s’intéressent aussi aux territoires qu’ils occupent et à leur relation avec la terre et avec les sports de planche. »

En fin de compte, cantchant est une installation tellement vaste que Jaimie Isaac a choisi de l’exposer parallèlement à Boarder X. « Les visiteurs seront stimulés, dit-elle. Ils seront réceptifs à une certaine énergie et obligés de se poser des questions sur eux-mêmes quand ils verront l’exposition. »

Vernon Ah Kee: cantchant et Boarder X sont à l’affiche jusqu’au 23 avril 2017 au Musée des beaux-arts de Winnipeg. 

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