Beautés monstrueuses. Détournez le regard si vous le pouvez

Andrea Mantegna, Le combat des dieux marins (partie gauche) [v. 1485‑1488], gravure au burin sur papier vergé, 28 x 42,7 cm. MBAC

« Perles difformes » de la société, du folklore et du fantasme, elles sont annonciatrices de malheur, d’enfer et d’âmes perdues. Bien qu’elles soient terrifiantes ou repoussantes, il nous est impossible de détourner le regard de ces beautés monstrueuses.

« Je suis revenue au sens premier de “baroque”, qui signifie “perle irrégulière”, ce qui m’a amenée à réfléchir à d’autres objets et êtres difformes », affirme Sonia Del Re, commissaire de Beautés monstrueuses. Bêtes et créatures fantastiques dans l’estampe européenne ancienne. L’exposition, prêtée par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), a été inaugurée en octobre à l’Art Gallery of Alberta et y sera présentée jusqu’au 3 mars 2013.

« J’ai alors remarqué les nombreuses représentations de créatures fantastiques dans les collections du Musée, qu’elles soient de nature mythologique ou qu’elles soient les protagonistes de récits apocalyptiques. C’est ainsi que le thème de l’exposition a germé dans mon esprit. »

L’exposition regroupe quelque 50 estampes européennes des XV,e, XVIe et XVIIe siècles, toutes tirées de la collection de gravures au burin, eaux-fortes et gravures sur bois du MBAC. Les créatures, bêtes et formes humaines vont du beau à l’hideux, du vrai au fictif, de l’étrange au surprenant.

Del Re s’est aussi penchée sur la racine latine du mot « monstre » pour trouver inspiration et matière. « Il est issu du verbe latin monstro, qui signifie “se montrer”. J’ai trouvé ce lien intéressant, parce qu’il laisse supposer que quelque chose d’inquiétant est sur le point de se manifester. Il ne s’agit donc pas uniquement de légendes et de créations de l’esprit, mais aussi de réalité, du monde dans lequel nous vivons et de notre conception de celui-ci. »

L’exposition se décline en cinq thèmes : chimères religieuses, créatures mythologiques, monstres marins, chevaux de guerre et motifs décoratifs.

« Quelques-unes de ces estampes présentent des ornements pour des articles de table : des motifs qui pouvaient être gravés sur des objets du quotidien, dit-elle. D’autres étaient plutôt collectionnées par les classes supérieures. Celles d’Albrecht Dürer, par exemple, n’étaient pas nécessairement accessibles à tous. Tout dépend de la fonction de l’objet. »

Thèmes et images sont souvent violents, mais il s’en dégage une beauté rendue avec la plus grande habileté. « La “beauté” du titre de l’exposition fait en partie référence à l’expérience esthétique que procure la contemplation de ces estampes de maîtres anciens. Elle concerne également la bravoure artistique dont font preuve les artistes pour démontrer leur talent, mettant ainsi de l’avant non seulement leur puissance d’imagination, mais aussi leurs prouesses techniques, ajoute Del Re. Ils produisent ces figures souvent viles, repoussantes, mais ils le font de belle manière. »

Selon Del Re, certaines estampes, comme le célèbre Combat des dieux marins d’Andrea Mantegna, représentent des thèmes mythologiques ou allégoriques. D’autres, comme La Grande Prostituée de Babylone, de Dürer, livrent un message plus moralisateur. Quel qu’en soit le thème, le ton ou la signification, il nous est difficile d’en détourner le regard.

« C’est cette tension entre l’attirance et le rejet que nous ressentons pour l’Autre, l’inconnu, qui est le vrai sujet de cette exposition, ajoute la commissaire. Les monstres incarnent certaines peurs et angoisses ressenties par les humains. C’est pourquoi ils nous fascinent ainsi. »

 

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