Beuys. Enveloppement/développement

 

Joseph Beuys, Musik als Grün (Grüne Geige) / Telephon S———— Ǝ [Violon vert / Téléphone S———— Ǝ], 1974, violon, peinture/étain, peinture à l’huile (Braunkreuz), ficelle, papier. Installée dans une vitrine : 183 x 154,5 x 63,5 cm. Collection de Céline et Heiner Bastian, Berlin. Photo de Jörg von Bruchhausen, Berlin. © Succession Joseph Beuys/ SODRAC (2016)

 

Que vous découvriez le travail de Joseph Beuys ou qu’il vous soit familier depuis longtemps, la nouvelle exposition que lui consacre le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) est une occasion rêvée d’entrer dans l’univers de l’un des artistes les plus influents de l’après-guerre.

« En Allemagne, la notoriété de Beuys est immense; c’est un peu leur Tom Thomson », explique à Magazine MBAC Adam Welch, conservateur associé de l’art moderne canadien, qui ajoute que l’idée d’une exposition s’est imposée d’elle-même après une rencontre avec Céline et Heiner Bastian. Heiner a longtemps été l’associé de Beuys, et les Bastian possèdent une formidable collection de l’artiste. Nombre des sculptures de celle-ci ont fait l’objet d’un prêt à long terme au Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart à Berlin. « Je crois que les Bastian voulaient vraiment voir ces œuvres voyager et avoir une résonance en Amérique du Nord », confie Welch.

L’exposition, qui comprend 20 sculptures et 60 œuvres sur papier, est présentée comme un survol chronologique du travail de pionnier mené par Beuys depuis les années 1950 jusqu’au début des années 1980.

Les dessins les plus anciens de l’artiste sont considérés comme les plus accessibles car encore figuratifs, ce qui rend leur sujet plus facile à cerner. L’exposition présente aussi l’une de ses plus importantes sculptures, Torse (1949/1951), son projet phare alors qu’il était étudiant à la Kunstakademie de Düsseldorf.

 

 

Joseph Beuys, Torso [Torse], 1949/1951, plâtre, fer, gaze, bois, plomb, peinture. Installée dans une vitrine : 300 x 115 x 115,5 cm. Collection de Céline et Heiner Bastian, Berlin. Photo de Jörg von Bruchhausen, Berlin. © Succession Joseph Beuys/ SODRAC (2016)

« Habituellement, lorsque l’on parle de “travail d’étudiant”, on n’y voit rien qui reflète le style de l’artiste confirmé, plus tard dans sa carrière, précise Welch. Il est néanmoins assez intéressant d’observer dans cette œuvre de jeunesse de Beuys la manière dont il travaille les matériaux, dont il se sert de fil de fer, de plâtre et de bitume recyclés et prêts à l’emploi, par exemple, quelque chose en lien avec la démarche qui sera la sienne au cours des années 1960 et 1970. »

Beuys a élaboré son propre système mythologique, pseudo-scientifique, autour duquel son art s’est structuré, créant un univers complet avec des éléments et matériaux récurrents. En tant qu’artiste, il est ainsi à cheval sur deux mondes, non parfois sans controverse. Sa propre biographie est marquée par l’abattage de son avion alors qu’il était pilote dans la Luftwaffe. L’épisode est véridique, mais le fait historique ne tarde pas se confondre avec le mythe, alors que la suite du récit prétend qu’il a été découvert par un groupe de Tatars qui l’ont enveloppé dans de la graisse animale et des couvertures de feutre, le soignant jusqu’à ce qu’il recouvre la santé.

« Cette légende a eu très peu d’écho en Amérique du Nord auprès des critiques et des conservateurs qui, lorsque Beuys a viré vers une dimension “chamanique” de sa pratique, sont devenus très sceptiques et assez imperméables à son travail, dit Welch. Dans l’art américain d’après-guerre, la figure de l’artiste s’efface et l’objet existe par lui-même. Beuys avait vraiment envie de cultiver cette personnalité de l’artiste et de faire évoluer le propos autour de ses expériences de vie personnelles, se présentant comme une sorte de guérisseur ou de professeur. »

 

 

 

Joseph Beuys, Infiltration-homogen für Cello [Infiltration homogène pour violoncelle], 1966–1985, violoncelle, feutre, tissue. Installée dans une vitrine : 154,5 x 183 x 64 cm. Collection de Céline et Heiner Bastian, Berlin. Photo de Jörg von Bruchhausen, Berlin. © Succession Joseph Beuys/ SODRAC (2016)

 

L’histoire, en fin de compte, est à l’origine des sculptures « chaudes ». L’exposition comprend l’emblématique Infiltration Homogen für Cello [Infiltration homogène pour violoncelle], un violoncelle enveloppé dans une couverture de feutre où figure une croix rouge. Dans Hasengrab [Tombeau du Lièvre], on voit du feutre et les restes d’un lièvre incorporés dans un assemblage, rendant le lien entre feutre, aliment et mort beaucoup plus explicite.

Beuys avait toujours espéré pouvoir présenter une exposition au Canada. Dans les années 1970, il est venu au Nova Scotia College of Art and Design, où on lui a remis un doctorat honorifique. « Sa présence ici et les répercussions de cette visite ont été importantes pour de nombreux artistes canadiens », souligne Welch. Cela se voit dans des œuvres dans la collection nationale au MBAC, comme les 100 vues de profil de Beuys qu’Arnaud Maggs a réalisé et le gilet pour Beuys de Betty Goodwin, référence directe au Costume de feutre de Beuys.

« Je souhaite sincèrement que cette exposition constitue une occasion pour le public de faire connaissance avec le travail de Beuys, conclut Welch. C’est également une chance pour les historiens de l’art, les étudiants et les amateurs d’art passionnés de s’y plonger plus avant. C’est une sélection modeste, mais très, très représentative. »

Joseph Beuys est à l’affiche au MBAC jusqu’au 27 novembre 2017.

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