Bibliothèque et Archives du MBAC expose la vie et l’œuvre d’un authentique original : Joseph Beuys

Si l’artiste allemand Joseph Beuys est célèbre pour ses œuvres qui marient sculpture et installation, performance et théorie, il l’est aussi pour ses conventions artistiques extrêmement provocatrices. L'exposition de Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), Joseph Beuys (1921–1986) — L’homme et ses multiples, met en relief la production artistique et les théories culturelles de cet influent personnage aux pratiques controversées. Faisant fond sur la collection Art Metropole, elle réunit des créations (cartes postales faites à partir de matières inhabituelles, un macaron, un sac de courses, des disques vinyle, etc.) qui, associés à des textes et des documents, illustrent les performances, le concept de sculpture sociale et le militantisme politique de Beuys tout en révélant un lexique sculptural enrichi de matières telles que le feutre et le miel. L’homme et ses multiples fait pendant à une exposition majeure à l’affiche au MBAC jusqu’au 26 novembre 2017, Joseph Beuys, qui propose d’autres œuvres de l’artiste et un contexte biographique.

Comme le suggère le titre de l’exposition de Bibliothèque et Archives, la vie et l’œuvre de Beuys se confondent. Présentés selon une trame chronologique, les objets suivent le fil d’une carrière qui a débuté au milieu des années 1960 et ne s’est achevée qu’à la mort de l’artiste, en 1986, laissant deviner un personnage charismatique. Bien que ses œuvres aient eu des échos particuliers en Allemagne, les thèmes de la souffrance, de l’empathie et du rachat qu’elles explorent suscitent des réactions universelles. Après la guerre, Beuys a contribué au rétablissement d’une tradition allemande d’avant-garde et son esthétique sombre, marquée par la souffrance et échappant à toute contrainte a résolument pris le contrepied de l’art officiel nazi. Par ailleurs, ses « actions » éclatantes ont ouvert la voie à l’art de la performance et confirmé le sérieux de cette forme d’expression.


Joseph Beuys, Nous sommes la révolution, 1972, sérigraphie sur acétate de polyester, 191 x 102 cm. MBAC. © Succession Joseph Beuys / SODRAC (2013)

Indissociable de ses théories culturelles, les multiples – des « courroies d’information », disait-il, qui pouvaient déclencher ou compléter des souvenirs – sont au cœur de sa stratégie artistique. Fabriqués et imprimés en série, ils ont facilité la propagation de ses idées tout en démocratisant l’acquisition et la possession d’un objet d’art. Leur prix modeste était une façon de protester contre l’économie du marché d’art. Pour Beuys, la sérialité du multiple créait un lien entre l’artiste et les nombreux collectionneurs, augmentant ainsi les possibilités de nouveaux sujets de conversation. La spéculation liée à ses éditions limitées publiées entre 1965 et 1970 l’a d’ailleurs incité à préserver leur accessibilité en permettant qu’elles soient produites en plus grand nombre. L’édition 1992 du catalogue raisonné de ses multiples recense 557 objets.

L’Homme et ses multiples expose une des premières créations de Beuys : Intuition (1968), une boîte en bois peu profonde sans couvercle. Comme l’a noté à propos de l’influence déterminante de ce simple objet un des membres de General Idea, AA Bronson, dans le catalogue d’Art Metropole – Le top 100 : « Nous ne pouvions pas imaginer notre vie d’artistes sans lui. » Beuys utilisait parfois ces boîtes pour encadrer ses sculptures. Le propriétaire de ce multiple était implicitement invité à y placer un de ses objets, mais il pouvait aussi le laisser vide et réfléchir à la vacuité de cet espace.


Joseph Beuys, Côme et Damien. Multiple, carte postale. Heidelberg, Édition Staeck, 1974. AM 7653. Bibliothèque et Archives du MBAC. © Succession de Joseph Beuys / SODRAC (2016)

Selon Beuys, quiconque s’efforçait de vivre librement et d’exprimer sa créativité pouvait être un artiste et encourager le changement dans ses propres sphères. Ce concept de « sculpture sociale », comme il l’appelait, n’est jamais restée lettre morte comme l’atteste son œuvre finale, 7 000 chênes. Soucieux de réaliser un projet de régénération massive, Beuys avait consulté des groupes civils et communautaires et planté avec leur aide 7 000 jeunes chênes jumelés à des colonnes de basalte à Cassel, en Allemagne. Réalisée sur quatre années, l’installation n’a été terminée qu’en 1986, après le décès de son instigateur – le dernier chêne a été planté par son propre fils. 7 000 chênes a transformé le paysage urbain de Cassel et sa campagne environnante; le concept, conformément aux espoirs de l’artiste, a été repris dans d’autres villes du monde.

Deux photos originales documentent la performance de Beuys à la galerie René Block de New York en 1974, « I Like America and America Likes Me » [J’aime l’Amérique et l’Amérique m’aime]. Protestant contre l’engagement américain au Vietnam, l’artiste était arrivé en ambulance à la galerie, emmitouflé dans une couverture de feutre. Il avait passé ensuite trois jours dans un espace vitré, face à un coyote élevé en captivité qui avait fini accepter sa présence, puis il avait quitté New York par le même stratagème.

Toutefois l’animal le plus souvent associé à Beuys est le lièvre. Comme lui-même l’explique dans le catalogue de l’exposition Joseph Beuys: We Go This Way : « Je suis un lièvre, une créature rapide et timide, sans foyer, juste un terrier et un gigantesque mythe. » Outre un macaron de 1984 intitulé Friedenshase, l’exposition présente une photo d’une performance réalisée en 1965, Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort, dans laquelle l’artiste, la tête couverte de miel et de feuilles d’or, avait murmuré des explications sur ses propres œuvres à un lièvre mort qu’il berçait dans ses bras.


Joseph Beuys, Friedenshase. Multiple, macaron, or sur noir. Japon, New Art Seibu, 1984. AM 7645. Bibliothèque et Archives du MBAC. © Succession de Joseph Beuys / SODRAC (2016)

Une des dernières images de L’homme et ses multiples est l’hommage ludique d’un Keith Haring à lunettes, costumé en lièvre, qui a fait partie d’un album auquel près de 200 artistes avaient participé. Conçue à l’origine pour le 65e anniversaire de Beuys que celui-ci n’a jamais atteint, la publication est devenue un ouvrage souvenir.

Beuys a aussi utilisé des enregistrements pour propager ses idées comme en témoigne, par exemple, Ja Ja Ja Nee Nee Nee. Sur ce 33 tours, il répète sans cesse les mots allemands signifiant « oui » et « non » en adoptant différents rythmes et inflexions – un exercice qu’il avait accompli pour la première fois en 1968, à la Staatliche Kunstakademie de Düsseldorf. Le Ja et le Nee pourraient correspondre à des espaces sculpturaux positifs et négatifs. Le texte symétrique et repris en boucle donne l’impression d’entendre un seul interlocuteur d’une conversation téléphonique. Modelant le son avec une voix humaine pendant une période de temps fixe, l’œuvre semble brouiller la frontière rigide entre la sculpture et la musique. La pochette du disque porte la signature de l’artiste en « braunkreutz », une couleur rouge-brun et un procédé sculptural de son crû dont les tons chauds évoquent la terre.

La collection Art Metropole d’où proviennent les multiples exposés est née de façon informelle, en 1971, sous l’impulsion des trois artistes du collectif General Idea : Felix Partz, Jorge Zontal et AA Bronson. Enregistrée en 1972 comme centre d’artiste autogéré voué au collectionnement et à la diffusion d’images artistiques, y compris des livres d’artistes, des vidéos et autres multiples, elle a été offerte par Jay Smith au MBAC en 1999. L’exposition fait fond sur les 207 articles de la collection comportant des références à Joseph Beuys. Privilégiant les objets produits du vivant de l’artiste, elle illustre la carrière d’un authentique original et d’un homme dont l’influence sur le monde de l’art contemporain n’est pas prête de disparaître.

Organisée par Ian C. Ferguson, l'exposition Joseph Beuys (1921–1986) — L’homme et ses multiples est à l’affiche à Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 1er janvier 2017. L’exposition sculpturale principale du MBAC, Joseph Beuys, est à l’affiche jusqu’au 26 novembre 2017.

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