Ce que nous sommes, ce que nous pouvons devenir : l’art à Ottawa-Gatineau

Franklin Brownell, Street Fair, Ottawa Women’s Canadian Club [Kermesse de l’Ottawa Women’s Canadian Club], 1918, huile sur toile, 65 x 78 x 5 cm. Bibliothèque et Archives Canada, C-010583

 

Quel défi que celui d’organiser une exposition thématique d’envergure embrassant 6500 ans de création, réunissant 193 œuvres historiques et contemporaines par 181 artistes – 11 nouvelles œuvres de commande, 140 pièces prêtées et 42 choisies parmi la collection permanente. C’est pourtant ce qu’a fait la Galerie d’art d’Ottawa (GAO) pour l’exposition inaugurale suivant une importante rénovation de ses locaux : Àdisòkàmagan / Nous connaître un peu nous-mêmes / We’ll all become stories, où la féconde production artistique de la région d’Ottawa-Gatineau est racontée depuis l’époque d’avant le contact avec les Européens jusqu’à aujourd’hui.

« L’exposition rappelle les histoires et voix multiples qui ont contribué à faire de la région ce qu’elle est » explique la commissaire Michelle Gewurtz, qui l’a organisée avec ses collègues de la GAO Rebecca Basciano et Catherine Sinclair, ainsi qu’avec le commissaire invité Jim Burant. « On y rend hommage aux artistes nés ici, à ceux qui ont été de passage et à ceux qui sont restés. Des artistes de la relève, confirmés et d’expérience y ont leur place, aussi bien que des créateurs perdus de vue au fil du temps ou des artistes contemporains dont nous n’avions pu jusqu’à maintenant découvrir vraiment le travail. »

Barry Pottle, I,U,A (from the Syllabics Series) [I,U,A (de la série Syllabiques)], 2015, épreuves numériques, 40,6 × 50,8 cm (chacune). Avec la permission de l’artiste

 

Comme l’illustre son titre plurilingue, l’exposition entend multiplier les perspectives artistiques en entrecroisant anglais, français et anishinaabemowin (algonquin). Le titre anglais, We’ll all become stories, renvoie à une citation de Margaret Atwood pour qui les récits sont les derniers vestiges de la vie humaine. C’est chez Gabrielle Roy qu’on a puisé le titre français, Nous connaître un peu nous-mêmes, qui rappelle comment l’art aide à se comprendre. Àdisòkàmagan est une notion anishnaabée selon laquelle chaque chose a son existence propre et son histoire. Pris ensemble, ces titres donnent des indications sur les liens thématiques unissant les pièces exposées.

Les œuvres ont été regroupées autour de quatre grands thèmes : « les corps », « les ponts », « les technologies » et « la cartographie ». Il s’agit de permettre au visiteur de s’imprégner de chacune des œuvres sans trop s’arrêter sur la date de sa création. « Nous avons délibérément cherché à rompre avec une approche purement chronologique pour permettre à des liens de se tisser », précise Michelle Gewurtz.

Max Dean, Waiting for the Tooth Fairy [En attendant la fée des dents], 2009, techniques mixtes, 213,3 × 274,3 × 548,6 cm. Collection de la Galerie d’art d’Ottawa, don de l’artiste, 2016. Photo: Max Dean

 

Sous le thème des « corps » se trouvent abordés des portraits, des vêtements, des figures politiques, des conflits internationaux, des relations parents/enfants, entre autres choses. Parmi les œuvres impressionnantes sélectionnées, on remarque notamment Waiting on the Tooth Fairy [En attendant la fée des dents], pièce en techniques mixtes créée par Max Dean en 2009 avant d’être acquise par la GAO en 2016. C’est alors qu’il conduisait dans une tempête à Ottawa que l’artiste a eu l’idée de cette œuvre qui inclut un arbre abattu. « C’est un travail à plusieurs niveaux qui concerne la condition mortelle et nous fait réfléchir sur la notion de perte, explique Gewurtz. L’arbre provient de la région et rappelle la terrible tempête de verglas à Ottawa en 1998. »

« Les ponts » regroupe des artistes qui ont su marier hier et aujourd’hui et concilier réel et imaginaire. « Nous avons voulu par ce thème exposer les défis de l’hybridation des pratiques et mettre de l’avant des artistes qui utilisent des matériaux divers pour créer des rencontres inattendues », poursuit Gewurtz. Gunter Nolte, Martin Golland, Alma Duncan, Mattiusi Iyaituk et Jinny Yu font partie des artistes dont le travail nous est proposé sous ce thème.

Meredith Snider, Mind Map Ottawa: Five Cardinal Points [Carte mentale d’Ottawa : cinq points cardinaux], 2013, mine de plomb et encre sur papier, six feuilles de papier Stonehenge cousues à la main avec un fil, 279 × 249 cm. Avec la permission de l’artiste. Photo : Meredith Snider

 

Les possibilités propres aux nouveaux médias font l’objet des œuvres du thème « les technologies », alors que « les cartographies » s’intéresse aux artistes qui ont choisi de mettre leur créativité à profit pour dépeindre la géographie de la région d’Ottawa-Gatineau. Par exemple, une mine de plomb et encre sur papier de Meredith Snider intitulée Mind Map Ottawa: Five Cardinal Points [Carte mentale d’Ottawa : cinq points cardinaux] (2013) présente une vue aérienne inspirée des souvenirs de l’artiste sur ses déplacements dans la région. « Son travail illustre toute la subjectivité attachée à la notion de conception des lieux, tout en mettant en exergue les voies navigables qui ont fait de cette région un endroit de rencontres pendant des siècles », ajoute Rebecca Basciano.

L’exposition présente onze œuvres commandées pour l’occasion à des artistes locaux comme Shelley Niro, Stefan St-Laurent, Bear Witness et Eric Walker, ainsi que d’autres issues de collections particulières ou de celles de plusieurs institutions, dont le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) « La collection de la GAO est née bien après celle du MBAC et on y trouve moins d’œuvres historiques d’artistes régionaux, précise Catherine Sinclair, alors nous sommes très heureux d’avoir pu les emprunter ».

Henry Pooley, L'entrée du canal Rideau, rivière des Outaouais, Canada, 1833, aquarelle sur mine de plomb sur papier vélin, collé sur papier vélin, 34.9 x 44.7 cm. Acheté en 1982, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC 

 

Parmi les prêts du MBAC se trouvent des œuvres d’Ernest Fosbery, Thomas Davies, Jean Dallaire, Charles E. Moss et Goodridge William Roberts. L'entrée du canal Rideau, une aquarelle d’Henry Pooley datant de 1833, a généré bien des discussions pendant la planification de l’exposition, les commissaires ayant travaillé en étroite collaboration avec des aînés autochtones de Kitigàn Zìbì, au Québec, ainsi qu’avec des travailleurs culturels de la Première Nation de Pikwàkanagàn, en Ontario. Des participants ont ainsi remis en question l’exactitude de ces aquarelles du XIXe siècle. « Certains ont fait remarquer que le choix par l’artiste de représenter un tipi plutôt que le wigwam communément utilisé par les Anichinabés dans la région donnait une image fausse » indique Basciano. « D’autres concluaient qu’en l’absence de preuves documentaires, on ne pouvait être sûr que les tipis n’étaient pas utilisés dans les campements estivaux. » Pour Sinclair, trancher est d’autant plus difficile que les artistes britanniques comme Pooley étaient à l’époque des ingénieurs formés pour immortaliser des scènes à des fins d’information. Afin de faire écho à ce débat et susciter plus d’échanges, l’œuvre de Pooley est jumelée avec celle d’un artiste contemporain de Kitigàn Zìbì, Dean Ottawa, qui présente une scène similaire sur la colline du Parlement, cette fois avec un wigwam.

Florence Helena McGillivray, Gatineau Covered Bridge [Pont couvert à Gatineau], v. 1930, huile sur toile, 83,8 x 109,2 cm. Avec la permission d’Andrew et Margaret-Elizabeth Schell. Photo : Justin Wonnacott

 

L’exposition de la GAO, prise dans son ensemble, couvre un large spectre et réunit une grande variété de techniques et de styles (la peinture, la sculpture, la gravure, la performance, la vidéo, la photographie et les arts textiles, entre autres), exprimés à travers le talent d’artistes comme Elizabeth Harrison, Franklin Brownell, Henry Kudluk, Annie Pootoogook, David Milne, Meryl McMaster et Jinny Yu. « La région Ottawa-Gatineau rassemble une société incroyablement riche, dense, créative et diversifiée culturellement, conclut Jim Burant. Chacun d’entre nous porte son histoire et nos histoires se retrouvent dans nos créations artistiques. J’espère sincèrement que cette exposition nous fera prendre conscience de ce que nous sommes, de ce que nous pouvons devenir. »

 

Àdisòkàmagan: Mazinadisigewin Ottawang Ashidj Tenagadonj Gatineau / Nous connaître un peu nous-mêmes. Un panorama de l’art de la région d’Ottawa-Gatineau / We’ll all become stories: A Survey of Art in the Ottawa-Gatineau Region à la Galerie d’art d’Ottawa s'ouvra le 28 avril  2018. Si vous désirez communiquer cet article, cliquez sur la flèche en haut à droite de la page.

 

À propos de l'auteur