Chris Cran : humour, rigueur et rêverie


Chris Cran, Inventaire, 1985, de Série autoportraits, huile sur toile, 137,8 x 167.6 cm. Musée des beaux-arts du Canada. Acheté en 2013. Photo : M.N. Hutchinson

J’aime toujours explorer de nouvelles choses, flâner en remontant un cours d’eau, puis trouver autre chose et voir jusqu’où ça me mènera, parce que si je me pose quelque part, pas grand-chose de plus ne se passe.

— Chris Cran, entrevue avec Magazine MBAC, 2016

Au cours des 40 dernières années, Chris Cran a flâné loin et tous azimuts, remontant des affluents nommés photoréalisme, pop art, op’art et abstraction, faisant des incursions dans l’autoportrait, le paysage, la nature morte et le graphisme. L’artiste de Calgary est un explorateur et un expérimentateur au pinceau hardi et au sens de l’humour impertinent.

Plus d’une centaine de ses tableaux et dessins grand format sont présentés au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), dans le cadre de l’exposition la plus complète à lui avoir jamais été consacrée. Chris Cran, sincèrement vôtre est organisée par Josée Drouin-Brisebois, conservatrice principale de l’art contemporain au MBAC, en collaboration avec Catherine Crowston, directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de l’Alberta (AGA). L’exposition a reçu un accueil enthousiaste du public à Edmonton l’automne dernier.

Sincèrement vôtre entraîne le visiteur dans un voyage à travers chacune des principales séries de Cran, illustrant les expériences qu’il mène avec différentes techniques (peinture, photographie, reproduction mécanique, gravure, dessin à l’encre et médias numériques, pour n’en citer que quelques-unes) et l’inspiration qu’il tire de l’histoire de l’art, des arts graphiques et de la publicité des années 1950 et 1960. « J’ai pris conscience que mon sens du visuel avait été façonné par les emballages des produits et des jouets de mon enfance dans les années 1950 », confie-t-il à l’historien de l’art William Wood lors d’un entretien publié dans le catalogue d’exposition. « Je me souviens qu’à Noël, j’entrais dans les magasins et les éléments graphiques étaient tellement sensationnels, tellement colorés. »

Le rôle de l’observateur est central dans l’œuvre de Cran. La perception, les effets d’optique, l’incapacité des humains à prêter attention à plus d’une chose à la fois, l’illusion d’espace réel sur une surface peinte, tout cela est pour lui matière à fascination. Dans une entrevue avec Magazine MBAC, Cran décrit l’expérience de l’observation d’une image sur une toile. « Je suis devant une surface plane sur laquelle figure une sorte de boue colorée. Comment se fait-il que je puisse regarder l’espace de cette peinture comme si je regardais l’espace réel? Je crois que notre capacité de faire cela est innée. »

Voici quelques-unes des grandes séries de Cran :

Série Autoportraits



Chris Cran, La famille, 1987, de Série autoportraits, huile sur toile, 165,5 x 274,4 cm. Collection de l’Alberta Foundation for the Arts, Edmonton

Alors encore étudiant à l’Alberta College of Art, et avec six enfants à nourrir, Cran accepte une série de commandes de portraits qui vont l’aider à peaufiner sa technique en tant que peintre réaliste. En 1979, une fois diplômé, il décide de creuser plus avant les possibilités du photoréalisme. « Je trouvais fascinant que le réalisme soit si mal perçu à l’époque, se rappelle-t-il. « Il y avait un engouement pour l’abstraction et le pop. » Pour Cran, ce dédain ambiant pour le réalisme a rendu ce dernier encore plus attractif pour lui en tant qu’artiste. « C’est comme fouiner dans un magasin d'occasions: tel ou tel article est délaissé, alors je peux m’en servir. » 

Dans sa série d’autoportraits qui en découle, réalisée entre 1984 et 1989, Cran se dépeint dans des situations souvent humoristiques : regardant un homme sur le point de se tirer dans le pied, sur les planches acceptant un chèque pour la commande d’une toile, tenant un fusil de bois en regardant une unité de combat sud-vietnamienne entièrement féminine, ou, dans une de ses scènes les plus comiques, posant avec ses enfants affublés d’élastiques sous le nez, comme s’ils étaient membres de la secte fictive des Followers of Nostrildamus.

Séries Peintures avec rayures et Peintures en demi-teintes


Chris Cran, Z, 1989, de Peintures avec rayures, huile et acrylique sur panneau, 60,9 x 121,9 cm. Collection particulière

En 1989, après une exposition individuelle de sa série d’autoportraits à l’Art Gallery of Windsor, Cran commence à travailler avec des rayures sur des peintures de genre, dont des natures mortes et des paysages empruntés à l’histoire de l’art. Il décrit en ces mots le plaisir de la démarche : « Je voulais essayer le pochoir, une technique que j’ai toujours affectionnée, car quand vous retirez le gabarit, vous obtenez immédiatement une image, une peinture terminée. C’est comme ouvrir un cadeau à Noël. »

Dans l’une des premières peintures de la série, Z (1989), Cran prépare la surface avec des rayures et place un Z au centre. Il peint ensuite la surface avec une version en noir et blanc floue de la Nature morte avec citrons, oranges et rose de Francisco de Zubarán (1633). En enlevant le ruban de masquage, il crée une illusion d’optique par laquelle l’image trouble semble reculer vers l’arrière-plan derrière les rayures.

Cran ne tarde pas à ajouter des images en demi-teintes, ces points d’encre utilisés dans l’impression des journaux et magazines pour créer des dégradés de couleurs. Là encore, il se sert de natures mortes et de paysages, mais il réalise également une série de têtes flottantes cadrées de près, qui rappellent les publicités des années 1950.

Catherine Crowston remarque que ces peintures en demi-teintes ont connu un grand succès auprès du public de l’AGA. « Je crois que les gens ont vraiment été interpellés par les illusions d’optique de ces peintures en pointillés, explique-t-elle à Magazine MBAC, par le fait de voir comment, à une certaine distance, ces dernières deviennent des images que l’on peut distinguer et comprendre, alors qu’en s’en approchant, elles deviennent totalement abstraites. » 

Séries Peintures abstraites et Peintures de dispositifs d’encadrement


 


Chris Cran, L'entrée, 1999, de Peintures de dispositifs d'encadrement, acrylique sur toile, 152,4 x 121,9 cm. Art Gallery of Alberta, Edmonton. Don de l'artiste

En 1993, Cran est prêt à essayer autre chose. Un jour, alors qu’il peint une œuvre monochrome, il remarque que, sous la lumière artificielle, ses traits de pinceau verticaux sortent foncés, alors que les traits horizontaux semblent lumineux. Il entreprend alors un portrait basé sur des négatifs et positifs photographiques, qui débouche sur une série de tableaux abstraits qui, de la même manière, passent du négatif au positif. Plus que jamais dans son œuvre, l’implication du spectateur est cruciale dans cette série. « Au fur et à mesure que vous bougez autour, dit-il au téléphone, l’image change à cause de la lumière dans laquelle elle baigne. Elle renvoie l’idée au public qu’il fait partie de la mécanique. C’est lui qui fait l’essentiel. Il est un maillon vital de cette pièce. »

À partir des peintures abstraites, Cran se met à improviser sur une série qui va devenir les Peintures de dispositifs d’encadrement, dans lesquelles il applique des couches de peinture de façon spontanée, formant des cadres sommaires autour des bords. Le centre de la toile devient alors ce qu’il appelle le « lieu de rêverie », espace où le spectateur peut laisser aller son regard et ses pensées.

Pour cette série, Cran s’inspire des tableaux du XVIIe siècle de Claude Lorrain et Nicolas Poussin. « J’étais vraiment enthousiasmé par les dispositifs d’encadrement chez Poussin et Lorrain. Ils avaient tendance à placer un grand arbre à gauche et un petit à droite, et une sorte de zigzag dans le tableau à partir du premier plan. Le même procédé a été utilisé encore et encore dans la peinture de paysage jusqu’à aujourd’hui. Cela permet deux choses : d’abord, diriger votre attention vers le centre de la toile, vers ce lieu de rêverie, ensuite, empêcher le regard de dériver et de s’approcher trop près du bord du tableau, là où l’illusion se dissipe. »


Chris Cran, Femme qui rit en orange, grand format, 1991, de Peintures en demi-teintes / Têtes, huile et acrylique sur toile, 274 x 183 cm. Collection de Wade Felesky et Rebecca Morley. Photo : M.N. Hutchinson

Pour Catherine Crowston, les œuvres abstraites représentent un point d’intense distillation pour la vaste relecture critique des traditions, genres et autres matières en peinture proposée par Cran. « Quand vous passez en revue l’ensemble de l’œuvre du début à la fin, dit-elle, vous constatez que ce que Chris explore sans relâche, c’est la peinture elle-même. Tout au long de sa carrière, il se penche sur la différence entre abstraction et représentation, et sur la manière dont nous créons du sens à travers les images. »

Une telle rigueur intellectuelle cohabite dans l’œuvre de Cran avec une grande vivacité d’esprit. « Le travail de Chris, termine Crowston, porte toujours en lui une dimension d’humour, de jeu, qui rend ses créations tellement réjouissantes et accessibles. »

Les visiteurs ne manqueront pas de goûter à l’humour, la rigueur et la rêverie que l’on trouve partout dans Chris Cran, sincèrement vôtre, une exposition qui met en relief la virtuosité et l’insatiable curiosité de l’un des artistes canadiens les plus influents.

Chris Cran, sincèrement vôtre est à l’affiche dans les salles B102, 103, 104 et 108 au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 5 septembre 2016, et est organisée conjointement par le Musée des beaux-arts du Canada et le Musée des beaux-arts de l’Alberta dans le cadre de la série d’expositions [email protected], avec le généreux concours de la Southern Alberta Art Gallery. Le catalogue d'exposition est en vente à la Librairie du MBAC.

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