Creates et Cahén sous les feux de la rampe à la Galerie d’art Beaverbrook

À l’occasion du 150e anniversaire de la Confédération, la Galerie d’art Beaverbrook de Fredericton a vu grand pour célébrer les arts visuels canadiens. Plus tôt cette année, la Galerie a présenté Mosaïque canadienne, une exposition qui a mobilisé chaque centimètre carré de ses salles. Elle poursuit tout aussi intensément en exposant les œuvres de deux artistes dont les approches différentes illustrent l’éclectisme de l’art canadien.

Deux rétrospectives d’importance se penchent ainsi en même temps sur les contributions marquantes – quoique très différentes – de la photographe et artiste environnementale Marlene Creates et du peintre abstrait d’avant-garde Oscar Cahén. Depuis la fin des années 1970, Creates fouille couche après couche le lien qui unit les hommes, la terre et le langage. Cahén, lui, brille sur la scène artistique torontoise dans les années 1950, ambassadeur prolifique et influent de l’art abstrait dans un pays qui vient tout juste de s’ouvrir à la modernité. Il n’a que 40 ans en 1956, lorsqu’il meurt dans un accident de voiture en banlieue d’Oakville, en Ontario.

Oscar Cahén, Nature morte, 1950, pastel sur carton à dessin, 71,0 x 91,3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

 

On pourra voir Marlene Creates : Lieux, sentiers et pauses à la Beaverbrook jusqu’au 21 janvier 2018, et une tournée canadienne attend ensuite l’exposition. Celle-ci souligne quatre décennies de photographie, de vidéo et de poésie par l’artiste originaire de Montréal, qui travaille maintenant depuis ses six acres de forêt boréale, près de Portugal Cove, à Terre-Neuve.

« Depuis le début, son travail a porté sur la notion d’occupation du lieu, cherchant à la replacer dans un contexte plus large, à dire comment l’histoire y construit l’appartenance et l’identité », déclare Andrea Kunard, co-commissaire de l’exposition et conservatrice associée à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada.

Même si les sujets de Creates sont demeurés les mêmes pendant plus de quatre décennies, « des changements et des cycles en ont ponctué le traitement », ajoute la co-commissaire Susan Gibson Harvey, l’ancienne directrice de la Dalhousie Art Gallery de Halifax. Par exemple, son travail change de cadre, passant d’un angle très subjectif, où l’artiste examine son propre impact sur la nature, à un angle plus détaché où elle s’intéresse à ce qui forge la relation de tiers avec un lieu donné. Elle prend encore plus de recul dans d’autres séries comme dans Walking and No Walking, Alberta 2000 [Piétons et piétons interdits, Alberta 2000], où la signalisation témoigne du lien avec la nature de ceux qui ont laissé derrière eux ces panneaux.

Dans la série Papier, pierre et eau, 1979–1985, L’effet de la marée haute sur un « X », Angleterre, 1980 montre très tôt ce que peut être son travail « subjectif ». Les clichés témoignent des efforts ludiques de l’artiste pour changer le paysage en disposant des pierres en « X » sur le bord de mer.

« Elle les a abandonnées à la marée, puis est revenue photographier la scène ensuite », enchaîne Gibson Garvey. « L’exercice montre « comment la nature réagence le monde; l’homme propose, et la nature dispose ».

Creates opte délibérément pour « des gestes éphémères, de peu d’impact sur le paysage » selon Gibson Garvey, en partie en réaction à l’art environnemental, mouvement des années 1960 et 1970 où l’on voyait « des artistes – le plus souvent des hommes – recourir à des bulldozers pour déplacer le roc et balafrer la terre pour créer une impression visuelle. Puis arrive Marlene Creates qui, calmement et subtilement, fait de petits gestes qui attirent l’attention non sur son ego d’artiste, mais sur la nature elle-même. C’est une approche bien différente, presque une opposition à l’esthétique prédominante. »

Prêtée par le Musée des beaux-arts du Canada, Eau coulant vers la mer captée à la vitesse de la lumière, rivière Blast Hole Pond, Terre-Neuve 2002-2003 est une autre œuvre majeure sur le rapport entre l’homme et la nature. L’artiste s’y est photographiée au moyen d’une caméra immergée et a associé à ces images celles d’une cascade prises sur les quatre saisons de l’année. « C’est comme si l’eau la regardait et qu’elle se dissipait dans le regard de la rivière », dit Gibson Garvey. « Dans ce renversement de perspectives, la nature peut regarder derrière, nous dissoudre, nous ramener au peu que nous sommes. »

Pour Kunard, les images sous-marines de Creates sont « au cœur de son intérêt pour notre condition de mortels. Nous passons dans un flot de choses et disparaissons du jour au lendemain. On y trouve l’idée du passage du temps, des saisons et de notre séjour précaire sur cette trame. »

Mélèze, épinette, sapin, bouleau, main, chemin Blast Hole Pond, Terre-Neuve 2007 va dans le même sens et montre la main de l’artiste appuyée sur des troncs, laissant imaginer un rapport d’égal à égal entre l’arbre et l’homme.

Marlene Creates, Eau coulant vers la mer captée à la vitesse de la lumière, rivière Blast Hole Pond, Terre Neuve 2002 2003 (Diptyque 3 - Printemps), 2002 2003, 2 panneaux des épreuves à développement chromogène, 106,8 x 156,6 x 4,4 cm chacune. Collection MCPC, Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. © Marlene Creates. Avec l'autorisation de Copyright Visual Arts CARCC, 2017

 

 

Oscar Cahén aura quant à lui tiré le meilleur parti possible de son bref passage dans le flot du temps. Juif danois fuyant les nazis vers l’Angleterre, il est d’abord interné sur l’île de Man, puis transféré dans un camp près de Sherbrooke, au Québec. Il est libéré en 1942 et se fait engager comme illustrateur au Standard de Montréal. Pigiste, il crée à un rythme effréné pour divers magazines, dont McLean’s, où il signe 160 illustrations et 37 couvertures.

« Il fut le Norman Rockwell canadien. Il a défini ce que nous croyons être », commente Jeffrey Spalding, commissaire de l’exposition Oscar Cahén, tenue également jusqu’au 21 janvier 2018.

C’est comme peintre abstrait que Cahén se signalera surtout. En 1947, il se lie d'amitié à Toronto avec Walter Yarwood et Harold Town. Peintre prolifique, il fait partie des fondateurs du Groupe des Onze, créé en 1953. Le guerrier (1956), œuvre phare, est une toile colossale réalisée à une époque où les peintres canadiens travaillent sur chevalet, poursuit Spalding. Avec d’autres œuvres emblématiques, dont Trophy  [Trophée] (1955-1956) et Painting on Olive Ground [Toile sur un sol olive] (1956), Le guerrier est au nombre des toiles exposées à la Galerie d’art Beaverbrook.

Une disparition hâtive n’a pas empêché Cahén d’avoir un impact durable sur l’art canadien. « Jack Bush a, de toute évidence, beaucoup appris d’Oscar », conclut Spalding. « Sans Oscar, il n’y aurait pas eu de Jack Bush. »

Oscar Cahén, Peinture sur fond olive, 1956, huile sur toile, 152,4 x 132,1 cm. Collection du musée d’art John and Mable Ringling. Don de Mme Martha Cahen-Egglesfield, 1968 (numéro d’objet SN850)

 

 Marlene Creates : Lieux, sentiers et pauses est à l’affiche à la Galerie d’art Beaverbrook de Fredericton jusqu’au 21 janvier 2018. L’exposition gagnera ensuite la Dalhousie Art Gallery de Halifax (de février à mai 2018), puis le Musée d'art du Centre de la Confédération à l’île du Prince-Édouard (été 2018), la Galerie d'Art de l'Université Carleton à Ottawa (été 2019), puis enfin la The Rooms Provincial Art Gallery de St-John’s, à Terre-Neuve (octobre 2019).

L’exposition Oscar Cahén est présentée à la Galerie d’art Beaverbrook de Fredericton du 23 septembre 2017 au 21 janvier 2018.

À propos de l'auteur