Danse dans la neige par Françoise Sullivan; photos de Maurice Perron

 

« Ce jour-là toute la campagne semblait chuchoter, tandis que Jean Paul [Riopelle] et Maurice [Perron] demeuraient silencieux, à leur besogne. L’air vivifiant rougissait nos joues, le sol était rugueux sous nos pieds. La neige prenait des allures de glaciers millénaires. Quelques oiseaux d’hiver passaient et des herbes sèches craquaient sous les pas. Je laissais naître le mouvement, vigoureux dans le froid, sa source physique exposée s’accentuant dans sa logique émotive. Chargé des affinités de l’espace, gonflé de rêves, il s’enchaînait dans une action passionnée.

 

J’ai dansé, les pieds légers, sur les pentes rudes de l’hiver. J’ai tourné dans l’air glacé et couru sous le soleil qui s’est voilé, en fin d’après-midi. Les gestes sont devenus évocateurs des mélancolies du nord. Je laissais les rythmes affluer. Je percevais l’espace du jour, le découpais, le palpais. »

Françoise Sullivan

 

 

Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives, espace d'exposition

 

Il y a soixante-cinq ans, par une froide après-midi de février, Françoise Sullivan (née en 1925) danse un hommage à l’hiver sur une pente enneigée, près du mont Saint-Hilaire, au Québec. La scène est photographiée par Maurice Perron (1924–1999) et filmée par Jean Paul Riopelle (1923–2002). Si le film de Riopelle a été perdu, ce n’est pas le cas des photos de Perron. Nous devons à l’interprète elle-même d’avoir assemblé et publié ces images trente ans plus tard, dans un album à tirage limité intitulé Danse dans la neige.

Les trois amis font partie des Automatistes, un mouvement artistique montréalais des années 1940 et du début des années 1950. Inspirés par les Surréalistes, les Automatistes prônent une production artistique sans idées préconçues et font appel au spontané et au subconscient pour créer des œuvres d’art. Françoise Sullivan, Perron et Riopelle figurent parmi les seize signataires du célèbre manifeste du groupe paru en 1948, le Refus Global, dans lequel Sullivan publie également un texte, « La Danse et l’espoir ». 

Françoise Sullivan a étudié la peinture à l’École des beaux-arts de Montréal et la danse à la Boas School of Dance de New York. Adepte des théories automatistes, elle voit la danse improvisée comme un moyen de libérer l’inconscient, de favoriser le hasard et de souligner le rôle de l’intuition. Parlant de Danse dans la neige, Robert Enright a écrit que c’était « l’une des œuvres de performance les plus importantes de l’histoire de l’art canadien » et David Moos, faisant allusion aux thèmes du nord des tableaux de Lawren Harris et de Paul-Émile Borduas, a observé qu’il s’agissait de « l’histoire de la peinture de paysage au Canada ». Pour la danseuse, sculpteure et peintre qu’est Françoise Sullivan, la neige est la toile sur laquelle elle crée. Ses empreintes dans la neige compacte sont autant de touches tachistes qui participent du staccato et de la confrontation – à l’instar de la peinture au couteau – et attestent sa gestuelle et sa présence physique. Sa chorégraphie annonce les actions painters ou peintres gestuels américains qui intégreront également l’improvisation à leur travail, et pour qui le procédé sera aussi important que le résultat final.

Les Éditions Mithra-Mythe ont été fondées par Maurice Perron pour publier le manifeste des Automatistes. Perron s’est imposé comme archiviste : pour lui, ses photos sont un moyen de documenter les activités du groupe plutôt que des œuvres d’art à part entière.  En photographiant cette danse, il a cependant saisi l’unique trace de cet instant historique et il a discrètement créé, avec la complicité de l’artiste, une œuvre d’art. Le Musée du Québec [aujourd’hui Musée national des beaux-arts du Québec] a monté en 1998, la première exposition de photos de Perron, célébrant ainsi le 50e anniversaire de la publication du Refus Global et faisant de l’œuvre de cet artiste une partie intégrante du legs automatiste.

En 1977 Jean Paul Riopelle, désireux de recréer ce moment perdu, produisit une sérigraphie pour l’album de Françoise Sullivan. L’image gestuelle de Riopelle fait écho aux tournoiements de la danseuse dans les spirales de neige. Tracé sur une feuille de papier à musique vierge, le motif de la gravure s’inspire de la douzième photo de la série reproduite à l’origine dans le Refus Global. Dans notre oreille imaginaire, Riopelle a figé le son des pieds de la danseuse sur la neige.

L’album comprend aussi une déclaration de Françoise Sullivan, des essais de François-Marc Gagnon et de Fernande Saint-Martin ainsi que plusieurs courtes marques d’estime d’amis, dont certains étaient membres des Automatistes. L’œuvre a été conçue comme un cycle en quatre parties – une pour chaque saison. En 2007, chaque saison a été réinterprétée par différentes danseuses et dans divers lieux. Les chorégraphies ont été filmées par Mario Côté, puis photographiées et publiées par Marion Landry dans Les Saisons Sullivan. La Galerie de l’Université du Québec à Montréal a publié un album à tirage limité pour marquer la reconstitution de Danse dans la neige et pour mettre en évidence le génie de la chorégraphie de Françoise Sullivan qui rend hommage aux quatre saisons du Canada.

 

 

Bibliothèque et Archives, exposition no 43, 16 janvier – 26 avril 2013

 

Danse dans la neige par Françoise Sullivan ; photos de Maurice Perron
Droits d’auteur 1977 Vincent Ewen

 

Album comprenant six feuilles de texte, dix-sept feuilles de planches et une sérigraphie ; 41 x 41 cm ; noir et blanc ; tirage limité, Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, 34/50.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur