De la réalité et de la fiction : Fait de Sophie Ristelhueber

 

Sophie Ristelhueber, Fait (1992), 71 épreuves à développement chromogène et épreuves à la gélatine argentique, montées sur aluminium avec des cadres de revêtement en poudre de bronze, 100,6 x 124,8 cm; image : 100,6 x 124,8. Acheté en 2013, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © Musée des beaux-arts du Canada

Sophie Ristelhueber recule pour englober du regard le mur de photos agrandies qui constituent un immense quadrillage de formes abstraites grises et jaunes métalliques. « C’est bien », approuve l’artiste française fraîchement arrivée de Paris pour veiller à l’installation de Fait (1992), une œuvre monumentale achetée en 2013 par le Musée des beaux-arts du Canada après vingt années d’expositions internationales où elle a acquis un statut emblématique. Les tirages grand format des 71 vues aériennes et terrestres du désert du Koweït prises en 1991, après la première guerre du Golfe, révèlent froidement, avec détachement et sans l’ombre d’un quelconque romantisme, les détritus et les stigmates de ce conflit.

La longue série d’images exposée sur un mur de 4,5 m de haut et de 47 m de long occupe trois salles d’art contemporain du Musée, soit l’espace récemment dévolu à l’installation de Geoffrey Farmer, Leaves of Grass (2012). À l’instar du travail de Geoffrey Farmer, Fait appelle une expérience physique : en entrant dans la salle, il faut appréhender l’ensemble avant d’approcher chaque élément, puis le parcourir dans toute sa longueur pour en absorber à la fois les effets séquentiels et cumulatifs.


Sophie Ristelhueber, Fait #49 (1992), 71 épreuves à développement chromogène et épreuves à la gélatine argentique, montées sur aluminium avec des cadres de revêtement en poudre de bronze, 100,6 x 124,8 cm; image : 100,6 x 124,8. Acheté en 2013, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © Musée des beaux-arts du Canada

De loin, Fait est une mosaïque indéchiffrable de couleurs assourdies et de motifs variés. De plus près, la mosaïque laisse apparaître plusieurs formes reconnaissables allant de traces de pneus sur le sable à des puits de pétrole en flammes, en passant par des tanks carbonisés, des cratères de bombe, des abris, des débris de missiles et des bottes et couvertures militaires. Aucune présence humaine. Mais si vous longez cette fresque, elle devient un lugubre paysage lunaire – un paysage profané, défiguré et abandonné.

Sophie Ristelhueber s’intéresse depuis 30 ans aux séquelles des conflits sur l’architecture et le paysage. Dans sa première série, Beyrouth, photographies (1984), elle a mis en scène les maisons autrefois élégantes de cette ville que la guerre civile a réduites à des décombres. La destruction de Beyrouth l’a troublée et touchée de très près. « On voyait cette ville moderne en ruines…une ville qui aurait pu être la mienne », dit-elle en entrevue téléphonique depuis son studio parisien.


Sophie Ristelhueber, Fait, #59 (1992), 71 épreuves à développement chromogène et épreuves à la gélatine argentique, montées sur aluminium avec des cadres de revêtement en poudre de bronze, 100,6 x 124,8 cm; image : 100,6 x 124,8. Acheté en 2013, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © Musée des beaux-arts du Canada

De tels événements la poussent à agir : « Pour moi, c’est vital de faire quelque chose sur ce conflit, même si ça paraît très présomptueux, qu’il y ait une œuvre qui existe pour s’en rappeler… Je suis quelqu’un qui a pris des positions politiques, et je peux m’engager aussi, mais je n’ai jamais mêlé ça à mon travail. C’est plus pour moi d’arriver à donner une forme à quelque chose qui m’obsède, de faire une œuvre, entre guillemets. »

Fait est le fruit d’une double obsession dont la première est Élevage de poussière de Man Ray (1920), une remarquable photo qui évoque une vue aérienne d’une étrange terre aride mais qui, en réalité, est l’image d’une oeuvre en verre de Marcel Duchamp sur laquelle ce dernier a laissé s’accumuler un an de poussière. L’image obsède depuis longtemps Sophie Ristelhueber. L’artiste est aussi fascinée par les images extraordinaires que rapportent les médias des premières frappes aériennes que lancent les États-Unis sur l’Irak et le Koweït en janvier 1991. Pour la première fois de l’histoire, des caméras de télévision sont fixées sur des missiles et la technologie satellitaire offre des reportages en direct des champs de bataille. Censurés et surveillés de très près par le gouvernement américain, les médias décrivent une guerre propre, futuriste et apparemment sans victimes.


Sophie Ristelhueber, Fait, #60 (1992), 71 épreuves à développement chromogène et épreuves à la gélatine argentique, montées sur aluminium avec des cadres de revêtement en poudre de bronze, 100,6 x 124,8 cm; image : 100,6 x 124,8. Acheté en 2013, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © Musée des beaux-arts du Canada

C’est une minuscule vue aérienne du désert ravagé par la guerre du Koweït parue dans le magazine Time qui pousse finalement l’artiste à donner une forme visuelle à sa double obsession. Loin d’un immense désert déserté, balayé par les vents, le paysage aride koweitien offrait plutôt, vu du ciel, l’apparence d’un paysage quadrillé, troué  par les effets du conflit humain. « C’était plutôt ce désert qui n’en était plus un, qui n’était plus vide, qui était rempli par la guerre. C’est ce que je voulais mettre en forme. »

Dès le début de sa carrière l’artiste, ancienne étudiante à la Sorbonne, choisit d’écarter l’humain de ses images et de se concentrer sur les traces que celui-ci laisse derrière lui. « À partir de Beyrouth, j’ai compris très vite que l’absence de l’homme sur mes images renforçait sa présence…. À Beyrouth c’est l’architecture. Fait, c’est plus les objets utilisés par l’homme, à l’occurrence les objets de la guerre. Mais il y avait beaucoup de choses qui traînaient. Quand on voit ces couvertures écossaises, on imagine un soldat qui s’est couvert avec ça dans le désert, la nuit. L’absence suggère la présence de manière incroyable. »

Sophie Ristelhueber, Fait, #19 (1992), 71 épreuves à développement chromogène et épreuves à la gélatine argentique, montées sur aluminium avec des cadres de revêtement en poudre de bronze, 100,6 x 124,8 cm; image : 100,6 x 124,8. Acheté en 2013, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © Musée des beaux-arts du Canada

Le titre Fait a un double sens puisqu’il désigne à la fois quelque chose qui est arrivé et quelque chose qui a été fabriqué. Si la série révèle le fait indéniable de la guerre, elle fonctionne aussi comme un ouvrage d’art ou de fiction et non comme un reportage – une ambigüité typique de l’œuvre de Sophie Ristelhueber qui aime confondre et désorienter, jouer avec les échelles, les perspectives et les sens. En même temps, l’artiste dépouille ses photos de leur spécificité – le désert iraquien pourrait être un désert africain – et en fait des histoires universelles.

La série Fait a été exposée une seule fois au Canada, en 1999 au Power Plant de Toronto que dirigeait alors l’actuel directeur du MBAC, Marc Mayer. Le Musée des beaux-arts du Canada est le seul établissement au monde à détenir la série complète des 71 images. Ce formidable ajout à la collection permanente est un complément à d’autres œuvres contemporaines qui explorent de semblables formes et idées, notamment les descriptions de paysages ambigus souillés par l’homme qu’illustrent les photos d’Edward Burtynsky. Sur le mur opposé à Fait, Mariner 9 (2012), une vidéo à grande échelle de Kelly Richardson qui imagine une future planète Mars jonchée de détritus terriens de couleur ocre et argent, boucle une boucle parfaite.

La série Fait est exposée dans les salles d’art contemporain, à l’étage inférieur du Musée des beaux-arts du Canada, jusqu’au 31 mars 2016.

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