Jean Paul Riopelle, Les mouches à Marier, no 1–8, 1985, eau-forte en couleurs sur papier

Jean Paul Riopelle, Les mouches à Marier, no 1–8, 1985, eau-forte en couleurs sur papier, 50 x 66 cm chaque. Don de La Banque Laurentienne du Canada, 2018. Vue d’installation à l’exposition Riopelle, à la croisée des temps, 2023–24. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Jean Paul Riopelle CARCC Ottawa 2023 Photo : MBAC

Des mouches sur le mur : Jean Paul Riopelle va à la pêche

Peintre canadien parmi les plus reconnus au pays et à l’étranger de son vivant, Jean Paul Riopelle (1923–2002) figure aussi parmi les graveurs les plus importants que le Canada ait connus. Sur le plan national, l’importance de cet artiste se mesure par sa participation à deux événements clés de l’histoire du Québec moderne : l’émergence du mouvement artistique des Automatistes, dont il est membre, et la publication du manifeste Refus global (1948) dont il est cosignataire. Les obsèques nationales que lui réserve le Québec à sa disparition à l’âge de 78 ans sont signe de l’égard porté par la province à l’artiste et à la marque qu’il a laissée dans la société et l’histoire culturelle du Québec.

Si notre imaginaire collectif retient de lui ses grandes toiles abstraites dites de style « mosaïques » parce qu’il les a « peintes » non pas au pinceau, mais au couteau à palette, Riopelle figure parmi les graveurs les plus prolifiques, avec quelque 300 estampes créées pendant une trentaine d’années. Au-delà de l’abstraction, la nature et le règne animal trouvent une place de choix dans son œuvre. Pensons seulement aux hiboux dont les représentations ne se comptent plus parmi les toiles, les gravures et les sculptures de l’artiste, qui explique ainsi leur présence récurrente à l’auteur Gilles Daigneault: « Si on me demande pourquoi j’ai dessiné 2000 hiboux, je dirais : c’est pour faire des lithos. Mais en réalité, c’est d’avoir fait les 2000 hiboux qui m’intéresse. Pas parce que ce sont des hiboux. Je me fous des hiboux. Ils ne sont pas pour autant des symboles. Je n’ai pas pensé à ce qu’ils signifiaient lorsque je les ai faits. Je les ai faits. » 

Paul Marier (à gauche; tenant une canne à pêche) et Jean Paul Riopelle à Estérel, detail d'une photgraphie, 1993

Paul Marier (à gauche; tenant une canne à pêche) et Jean Paul Riopelle à Estérel, detail d'une photgraphie, 1993. Photo : Bonnie Baxter

Les insectes, et tout spécialement les mouches, sont un autre leitmotiv animalier de Riopelle, surtout entre les années 1985 et 1991. En 1985 seulement, l’artiste réalise 25 eaux-fortes sur le thème des mouches, toutes dédiées à son ami Paul Marier, champion canadien de pêche à la mouche, et maître dans la fabrication de mouches artificielles, une activité « que Riopelle considère de plus en plus comme un art véritable » écrit Yseult Riopelle dans son catalogue raisonné des estampes de son père. À son tour, Marier façonnera un modèle de mouche qu’il nommera « Riopelle ».

Exposée dans la rétrospective Riopelle, à la croisée des temps, la suite de huit estampes Les mouches à Marier cherche plus précisément à « enregistrer le dessin éminemment fugitif que fait la mouche artificielle quand elle touche la surface de l’eau », phénomène que Riopelle a observé maintes et maintes fois : « Toute ma vie, j’ai pêché, et quand j’étais enfant je pêchais avec un fil sans hameçon… C’est le geste qui compte, c’est une certaine perfection du geste, un certain accord avec le monde, et ça va très loin. » relate-t-il dans le catalogue raisonné édité par Yseult Riopelle.

Jean Paul Riopelle, Les mouches à Marier, no 1–4, 1985, eau-forte en couleurs sur papier.

Jean Paul Riopelle, Les mouches à Marier, no 1–4, 1985, eau-forte en couleurs sur papier. © Succession Jean Paul Riopelle CARCC Ottawa 2023 Photo : MBAC

À la fois énigmatiques et empreintes d’humour, Les mouches à Marier « donnent l’impression, selon Yseult Riopelle, de renouer avec l’écriture « abstraite » des premières eaux-fortes de 1967. Elle ajoute à propos des eaux-fortes produites de 1985 à 1991 inspirées des mouches à pêche artificielles: « De ce point de vue, ces estampes modestes mais d’une facture irréprochable, reprennent en raccourci plusieurs moments clés d’une vie orientée vers la création. »

Les mouches à Marier illustrent le style idiosyncrasique de Riopelle, dont l’apport à l’esthétique moderne canadienne est fondamental. Par leurs compositions vibrantes et animées, les gravures montrent l’expressivité énergique de l’artiste, son grand talent de coloriste et sa technique de superposition. En effet, les huit estampes sont chacune le résultat de l’impression, sur la même feuille, de plusieurs matrices de deux formats différents, harmonisant le noir à au moins deux autres couleurs – teintes de gris, vert, jaune, bleu, orange, ocre et or, chaque couleur étant imprimée à partir de sa propre planche. Les variations compositionnelles infinies de Riopelle sont également mises en valeur dans cet ensemble : taches, traits, bordures, papier laissé en réserve, et autres formes et techniques de gravure se coudoient différemment dans chacune des Mouches à Marier.

Jean Paul Riopelle, Les mouches à Marier, no 5–8, 1985, eau-forte en couleurs sur papier

Jean Paul Riopelle, Les mouches à Marier, no 5–8, 1985, eau-forte en couleurs sur papier. © Succession Jean Paul Riopelle CARCC Ottawa 2023 Photo : MBAC

Si les collections du Musée des beaux-arts du Canada ne comptaient jusqu’à récemment que cinq estampes de l’artiste – quatre de 1967 et une de 1976 – l’ajout, en 2018, d’un des 75 exemplaires de la suite Les mouches à Marier contribue à une meilleure représentation de la production graphique du peintre québécois, qui s’intéressa à la gravure pendant une trentaine d’années. Ces œuvres s’unissent aux douze toiles et cinq dessins de Riopelle qui sont entrés dans nos collections entre 1954 et 2009.

 

Riopelle, à la croisée des temps est présentée au Musée des beaux-arts jusqu'au 7 avril 2024. Consultez le Calendrier pour les événements connexes. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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