Échelle humaine. Du berceau au tombeau

 

 

 

Ugo Rondinone, Nu (xx) [2010], cire, pigment, tiges d'acier, et mousse de polyuréthane, 73 x 86 x 151,5 cm. MBAC. Photo © Ugo Rondinone

Le corps humain est le sujet d’une exposition fascinante à l’affiche pour cinq semaines seulement au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Échelle humaine présente neuf des sculptures contemporaines majeures acquises par le MBAC au cours des 15 dernières années. Toutes décrivent le corps humain avec une approche figurative, mais dans une perspective résolument actuelle, avec une utilisation déconcertante des dimensions et des matériaux.

Certaines de ces sculptures seront bien connues des visiteurs, comme la géante Tête d’un bébé de Ron Mueck (2003), l’une des œuvres contemporaines les plus populaires du MBAC, et Jim revisité (2011), d’Evan Penny, un nu masculin de trois mètres de haut qui déforme la réalité et joue sur la perception. Certaines acquisitions plus récentes ont par contre été rarement montrées (quand elles l’ont été) à Ottawa : c’est le cas de la paire de figures solitaires Nu (xx) et Nu (xxx) (2010), d’Ugo Rondinone, et de Noemi 1:5 (2008), de Karin Sander. On peut y admirer également le remarquable Arc d’hystérie (1993) de Louise Bourgeois.

Jonathan Shaughnessy, conservateur associé de l’art contemporain au MBAC qui organise Échelle humaine, est enthousiaste à l’idée de réunir ces pièces. « C’est une occasion de présenter certaines des œuvres les plus appréciées et commentées de la collection permanente d’art contemporain », explique-t-il en entrevue avec Magazine MBAC. « Avec le champ des possibilités qui s’offre maintenant aux artistes, abstraction, conceptualisme, etc., ceux dont on voit le travail ici continuent de s’interroger sur les traditions figuratives, dépeignant la forme humaine dans un monde d’aujourd’hui grâce à la technique de la sculpture. »

L’Australien d’origine Mueck est bien représenté, avec trois pièces saisissantes de réalisme et une vidéo captivante décrivant son procédé technique. Tête d’un bébé, qui fait presque deux mètres et demi en largeur, accueille le visiteur avec sa puissance intense. Malgré son étrange réalisme, elle est à l’opposé de ce à quoi on pourrait s’attendre d’une sculpture de bébé. Peau boursouflée, regard d’acier, dimensions monstrueuses, on est plutôt dans « l’anti-adorable ». Mueck dit qu’il est intrigué par l’« étrangeté et l’altérité du nouveau-né », et la façon dont celui-ci peut en arriver à dominer le foyer. Une fille (2006), avec son corps étiré, ses bras rigides et ses poings serrés, est tout aussi imposante en taille et percutante dans sa nature même.

 

Ron Mueck, Tête d'un bébé (2003), silicone, résine de fibre de verre et techniques mixtes, 254 x 219 x 238 cm. MBAC

Contrastant avec ces œuvres surdimensionnées, son Sans titre (Vieille femme au lit) (2000) est moins que grandeur nature. Inspirée par la grand-mère par alliance de l’artiste, la sculpture montre une personne chère dans les derniers jours de sa vie, vulnérable et presque redevenue une enfant, pelotonnée dans une couverture d’hôpital. 

Élevé dans une famille de fabricants de jouets et ayant par le passé construit des mannequins pour la télévision, le cinéma et la publicité, Mueck suit un processus méticuleux et exigeant pour réaliser ses sculptures. Il commence avec des maquettes en argile et des dessins à l’échelle, puis construit une armature qu’il recouvre de couches successives d’argile, de plâtre, de silicone, de résine, de peinture et de poils et de cheveux. Ce qui rend ses sculptures si puissantes, toutefois, est leur densité émotionnelle, leur manière de véhiculer espoir, peur, désillusion, amour, solitude et aliénation. « Je consacre beaucoup de temps à la surface, déclare l’artiste, mais c’est la vie à l´intérieur que je veux saisir. » 

Le sculpteur canadien Evan Penny crée des bustes et des nus depuis quatre décennies, mais c’est sa découverte des sculptures de Mueck dans les années 1990 qui l’amène à s’intéresser de plus près à l’hyperréalisme dans sa propre pratique. Jim revisité (2011) et Arnaud, Variation no 2 (2013) sont les fruits de cette recherche continue que conduit Penny sur la façon dont classicisme, romantisme et photographie peuvent nourrir les représentations de la figure humaine dans la sculpture réaliste contemporaine. Plus particulièrement, Penny travaille sur la subjectivité de la perception spatiale et sur l’influence qu’exercent sur elle la lumière, la couleur et la proximité.

Jim revisité est dérivée d’une sculpture plus ancienne, Jim (1985), un nu plus petit que nature dans une pose rappelant le David de Michel-Ange. Pour Jim revisité, l’artiste a eu recours à une technologie 3D pour balayer le Jim précédent, puis l’a redimensionné et modifié pour en exagérer la posture, comme le font les photographes avec la manipulation en chambre noire ou avec Photoshop. Le résultat est déstabilisant : Jim revisité apparaît complètement décalé.

  

Evan Penny, Arnaud, Variation no 2 (2013), silicone, pigment, cheveux et aluminium, 63,5 x 71,1 x 23 cm. MBAC

De même, Arnaud, Variation no 2, portrait de feu le photographe canadien Arnaud Maggs commencé peu de temps avant la mort de celui-ci, est déformé lorsqu’on le regarde de côté. Pose classique, traits anguleux et yeux bleu clair, le modèle est visiblement alerte et clairvoyant, mais en même temps vulnérable, avec ses épaules nues et sa peau que l’on dirait transparente. 

Louise Bourgeois est sans doute plus connue des visiteurs pour son œuvre Maman (1999, fonte de 2003), l’araignée géante sur l’esplanade du MBAC. Son Arc d’hystérie est une pièce plus modeste, mais tout aussi troublante : un bronze grandeur nature d’un personnage sans tête suspendu à un câble, le dos fermement cambré. L’œuvre a été inspirée par les théories du neurologue du XIXe siècle Jean-Martin Charcot, qui a étudié la soi-disant hystérie chez les femmes et décrit leur posture arquée sporadique. Bourgeois joue avec les rôles sexuels, néanmoins, créant une figure androgyne, et elle supprime la tête, car, comme elle le dira, « ce n’était pas la peine de s’encombrer de choses dont on [n’]a pas besoin ».

Au cours d’une carrière qui s’est déroulée sur 80 ans, Bourgeois, d’origine française, a exploré ses expériences personnelles, notamment les traumatismes vécus dans l’enfance, la sexualité et la peur, dans des œuvres réalisées avec des techniques mixtes. Comme le fait remarquer Shaughnessy, « c’est véritablement en travaillant tant avec des matériaux de sculpture traditionnels, comme le bronze et le marbre, qu’avec d’autres moins conventionnels, du tissu au caoutchouc, qu’elle a réussi certaines de ses expressions les plus évocatrices du corps dans sa relation avec la psychologie humaine ». Effectivement, Arc d’hystérie irradie d’une tension, d’une douleur et d’une vulnérabilité extrêmes. 

Louise Bourgeois, Arc d'hystérie (1993), bronze avec patine au nitrate d'argent, 83,8 x 101,5 x 58,4 cm. MBAC. © The Easton Foundation

Avec Nu (xx) et Nu (xxx), l’artiste suisse Ugo Rondinone aborde le thème de la vulnérabilité d’une façon différente. Les deux figures grandeur nature, modelées d’après des amis, sont installées sur le sol dans des poses informelles, l’air découragé, dégageant un sentiment de solitude et de mélancolie. Réalisés en cire moulée teintée avec des pigments aux couleurs de terre, les personnages sont parsemés de fissures, fentes et trous qui laissent voir l’armature métallique sous-jacente. Leur apparence de fragilité est renforcée par le fait que la cire est un matériau qui disparaît généralement dans le processus traditionnel de fonte du bronze. 

L’artiste allemande Karin Sander explore la relation entre art et sujet, musées, commerce et réception du public. Noemi 1:5 est une miniature d’une jeune fille, vêtue de façon décontractée d’un t-shirt et de jeans, debout sur un socle en plâtre. L’œuvre fait partie d’une série d’« autoportraits » de visiteurs de musée que Sander a créés avec la technologie d’impression 3D et une approche inspirée de la performance. Elle installe un scanneur corporel dans les musées et foires artistiques, et invite les visiteurs à poser lors d’une séance de balayage des pieds à la tête. Plus tard, elle se sert des fichiers de données pour créer des sculptures en plastique avec une imprimante 3D. « C’est un point de vue radical sur ce qui distingue un objet sculptural aujourd’hui, dit Shaughnessy, par une artiste qui choisit de se servir d’une technologie accessible à tout un chacun, et de réaliser des œuvres spécialement conçues pour un contexte muséal. On peut dire qu’en ce sens, elle fait entrer des sujets du quotidien dans l’histoire de l’art. »

Effectivement, même si certaines des pièces présentées sont imposantes, Échelle humaine ne traite pas d’héroïsme, mais plutôt de familiarité et d’intimité. « Il est intéressant, conclut Shaughnessy, de voir comment de nombreux artistes contemporains vont à l’encontre des traditions de la sculpture monumentale. Indéniablement, aucune des œuvres présentées ici n’est un monument. Pour nous, un des fils conducteurs de l’exposition est l’accent mis sur des sujets de tous les jours. C’est véritablement ce quotidien auquel on rend hommage, et c’est ce qui est important. »

Échelle humaine est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 11 mars au 17 avril 2016.

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