Justus Sadeler d’après Paul Bril, Paysage avec une ville dans le lointain, 1600–1620, Gravure au burin, planche : 19,7 × 27,4 cm. 

Justus Sadeler d’après Paul Bril, Paysage avec une ville dans le lointain, 1600–1620. Gravure au burin, planche : 19,7 × 27,4 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

Entre le paradis et la terre. Estampes de la collection Meakins-McClaran

Pour les collectionneurs canadiens Jonathan Meakins et Jacqueline McClaran, la sélection de gravures s’est révélé une passion et une quête pendant quatre décennies. L’exposition Le cosmos des collectionneurs. La collection d’estampes Meakins-McClaran, à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada, présente un voyage à travers le temps, rassemblant une sélection des gravures exquises de leur extraordinaire collection.

Charles Meryon, L’abside de Notre-Dame de Paris, 1854. Eau-forte avec burin et pointe sèche

Charles Meryon, L’abside de Notre-Dame de Paris, 1854. Eau-forte avec burin et pointe sèche, 16.5 x 29.7 cm . Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

Aujourd’hui, la richesse de ce corpus repose sur les paysages et scènes de genre néerlandais et flamands des XVIe et XVIIe siècles, notamment des œuvres d’artistes comme Pieter Bruegel, Hendrick Goltzius, Jacob van Ruisdael et Cornelis Dusart. L’étendue des goûts et intérêts des collectionneurs, et par conséquent de leur collection, est cependant beaucoup plus vaste. Elle comprend des premiers maîtres de l’art de la gravure du nord de l’Europe, dont Albrecht Dürer, en passant par des artistes du XVIe siècle, comme Rembrandt van Rijn, jusqu’au XIXe, avec par exemple Jean-François Millet et James McNeill Whistler, et finalement au XXe siècle avec Pablo Picasso et Jean Paul Riopelle. Pour l’exposition, plus de 200 pièces ont été choisies et organisées de façon thématique: Prélude,  Cosmologies, Le monde à travers le paysage, La nature, L'Arcadie et Le carnaval de la vie.

Dans « Prélude », les visiteurs sont exposés à la ville de Paris, le lieu où l’odyssée de Meakins et McClaran a commencé, alors qu’ils étaient en congé sabbatique. Des eaux-fortes de Jacques Callot et Charles Meryon représentent des vues historiques de la capitale française aux XVIIe et XIXe siècles. Les valeurs des deux collectionneurs – l’importance des arts dans la vie et le fait de trouver du temps pour la réflexion – ressortent particulièrement dans des œuvres telles que le Poète de Jusepe de Ribera,  représentant un personnage parfois identifié à Virgile.

Jan Saenredam d'après Hendrick Goltzius, Le matin et La nuit de la series Les quatre heures du jour​, v. 1595–98.. Gravures au burin

Jan Saenredam d'après Hendrick Goltzius, Le matin et La nuit de la series Les quatre heures du jour​, v. 1595–98. Gravures au burin, 20.9 x 14.7 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

La section « Cosmologies » présente de nombreuses allégories – la représentation d’idées abstraites à travers des personnifications et des symboles – qui rendent compte des tentatives scientifiques et mythologiques de donner un sens au monde. Ces images traitent de grandes idées, telles que le passage du temps, la vie et la mort, la foi et la science, ou la connaissance et la forme de l’univers. L’allégorie Les quatre heures du jour, du très polyvalent Hendrick Goltzius et gravée par le peintre et graveur néerlandais Jan Saenredam, a lieu dans un décor et avec des costumes contemporains. Dans la représentation de Le matin, les enfants se préparent pour l’école, tandis que leurs aînés s’adonnent également à l’étude. Dans Le midi, les aînés travaillent, l’une fait de la dentelle et les autres de la menuiserie. Le soir illustre la rêverie et la socialisation, le partage de plats et de vin avec des amis et des amoureux, et La nuit représente le temps pour dormir. Il est intéressant de noter que les personnifications des moments de la journée – imagées par des dieux classiques volant dans le ciel – sont visibles à travers les fenêtres à l’arrière-plan. Le cadre contemporain donne aux images un sens réaliste, grâce à l’inclusion d’objets familiers de tous les jours, qu’il s’agisse du chapeau de la nourrice sur ses genoux lorsqu’elle s’endort, du bougeoir ou du pot de chambre, ou encore du chat et de la souris.

Jan Sadeler I d'après Maarten de Vos, Les sept planètes : Mercure, 1585. Gravure au burin

Jan Sadeler I d'après Maarten de Vos, Les sept planètes : Mercure, 1585. Gravure au burin, 23.5 × 24.6 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

Cette section soulève un aspect important de la gravure dans l’Europe du Nord au XVIe siècle : un désir de comprendre le monde et le rôle important que joue le paysage dans la tentative de capter cette connaissance (tout ce qui se trouve entre le ciel et la terre) et de l’enregistrer sur papier. Elle introduit aussi deux modes de représentation, l’allégorie et le naturalisme, qui se succèdent tout au long de l’exposition. La magnifique série de gravures des sept planètes de Jan Sadeler I, d’après Maarten de Vos, combine l’allégorie et le début d’un mode naturaliste du paysage. Cet ensemble d’estampes impressionnantes constitue un charmant arrangement composite du cosmos : les dieux chevauchant leurs chars dans les cieux, au-dessus du vaste panorama des humains dans leurs villes, avec des rivières serpentant dans des paysages montagneux. Ces vues du monde à vol d’oiseau, avec des éléments topographiques reconnaissables combinés pour créer des paysages en réalité imaginaires, illustrent un premier style de paysage appelé « paysage monde », mode perfectionné par l'artiste flamand Pieter Bruegel.

Lucas ou Jan van Doetechum d’après Pieter Bruegel I, Soldats au repos (Milites Requiescentes), v. 1555 –1557, de la série Les douze grands paysages. Eau-forte et burin

Lucas ou Jan van Doetechum d’après Pieter Bruegel I, Soldats au repos (Milites Requiescentes), v. 1555 –1557, de la série Les douze grands paysages. Eau-forte et burin, 32 × 42,5 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

Au XVIIe siècle, alors que le paysage devient un genre indépendant, la perspective du spectateur descend et la campagne néerlandaise prend une place prépondérante, souvent sans ajout narratif. Plus de la moitié des estampes de la collection Meakins-McClaran sont des paysages et, ensemble, elles racontent l’histoire de l’émergence et de l’évolution de ce genre dans les gravures néerlandaises et flamandes. Au cours du siècle, les figures diminuent souvent en taille et en importance, ou disparaissent complètement. La nature (autre thème de l’exposition) est représentée dans des scènes atmosphériques qui campent des champs de blé ensoleillés, des routes de campagne et des arbres majestueux qui dominent la composition.

Jacob van Ruisdael, Les trois chênes, 1648. Eau-forte

Jacob van Ruisdael, Les trois chênes, 1648. Eau-forte, 12.9 × 15.1 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

Une autre thème de l’exposition est « l’Arcadie »: des scènes pastorales qui soulignent une notion idéale d’un paradis rustique et comptent de dignes portraits d’animaux, vaches, taureaux, chèvres et moutons. Les images arcadiennes sont basées sur une poésie bucolique classique et habituellement caractérisées par une campagne riche et prospère peuplée de laitières ou de bergers avec leurs troupeaux. Les Pays-Bas septentrionaux, nouvellement indépendants, sont fiers de leurs « basses terres » largement agricoles, récupérées de la domination espagnole des Habsbourg et gagnées sur la mer. Le Berger jouant de la cornemuse​ de l’artiste flamand Jan Miel, qui a signé cette estampe de la version italienne de son nom pendant qu’il travaillait à Rome, dans les années 1640, est un bon exemple de ce sujet.

Jan Miel, Berger jouant de la cornemuse, 1687. Eau-forte

Jan Miel, Berger jouant de la cornemuse, 1687. Eau-forte, 14.4 x 21.2 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

La tension comique de la vie quotidienne dans l’art néerlandais des XVIe et XVIIe siècles est au centre de la section intitulée « Le carnaval de la vie », qui présente des sujets de genre tels que les fêtes de village et les réunions d’ivrognes dans les tavernes. Le sujet est incarné par l’imagerie paysanne de Pieter Bruegel et ses représentations d’une kermesse néerlandaise typique. Ces fêtes et réjouissances célébrant les saints patrons locaux étaient réputées pour leurs excès d’alcool. Bien que traditionnellement considérées comme des images moralisatrices et admonitoires, ces scènes ont plus récemment été interprétées sur un ton plus léger comme des célébrations de l’universalité de l’humour, suggérant qu’elles étaient largement appréciées simplement parce qu’elles provoquaient le rire.

Lucas ou Jan van Doetechum, d'après Pieter Breugel I, La kermesse de la Saint-Georges, c.1559. Eau-forte et burin

Lucas ou Jan van Doetechum, d'après Pieter Breugel I, La kermesse de la Saint-Georges, v. 1559. Eau-forte et burin, 33.8 x 52.7 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

Aucune collection d’estampes néerlandaises du XVIIe ne serait complète sans Rembrandt, un artiste qui a profondément réfléchi à la condition humaine. En tant qu’artiste, et surtout en tant qu’aquafortiste, il est unique. La collection Meakins-McClaran compte une superbe sélection de neuf de ses œuvres (dont sept figurent dans l’exposition) : quatre sur des sujets religieux, trois scènes de genre et deux portraits (dont un autoportrait et étude de personnage). Outre la qualité de son travail et la profondeur émotionnelle qu’il pouvait transmettre, il se démarquait de ses contemporains par sa palette.

James McNeill Whistler, The Wine Glass, 1858. Etching

James McNeill Whistler, Verre à vin, 1858. Eau-forte, 8.4 x 5.5 cm. Collection du Dr Jonathan Meakins et de la Dre Jacqueline McClaran. Photo : Denis Farley

Meakins et McClaran ont d’abord été attirés par l’estampe non pas à travers des œuvres d’artistes néerlandais ou flamands, mais par le peintre franco-danois Camille Pissarro, un impressionniste qui admirait la vie rurale et agraire du travail honnête, se méfiant de l’industrialisation de son siècle qui, selon lui, creusait les inégalités sociales. Si plus aucune de ses œuvres ne fait partie de la collection, les estampes d’artistes du XIXe sont représentées par Jean-François Millet, Édouard Manet et James McNeill Whistler.

Le cosmos des collectionneurs offre aux visiteurs le plaisir d’une sélection impressionnante de gravures qui a évolué naturellement autour de l’intérêt de Meakins-McClaran pour le paysage, la beauté frappante de la ligne imprimée sur la page blanche et une grande curiosité à propos du monde.

 

Le Cosmos des Collectionneurs. La collection d'estampes Meakins-McClaran est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada​ jusqu'au 14 novembre 2021. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

 


Cosmos

CATALOGUE

Le cosmos des collectionneurs.
La Collection d’estampes Meakins–McClaran

Ce superbe catalogue richement illustré raconte l’histoire de la collection des Drs Jonathan Meakins et Jacqueline McClaran, commencée à Paris il y a quarante ans à la suite d’un après-midi passé dans une salle remplie d’estampes de Camille Pissarro au Grand Palais.

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