General Idea, Pharma©opia [Pharma©opée], 1992. Dirigeables en uréthane et nylon, gonflés à l’hélium

General Idea, Pharma©opia [Pharma©opée], 1992. Dirigeables en uréthane et nylon, gonflés à l’hélium. Avec l’autorisation de l’artiste. © General Idea Photo : MBAC

General Idea : œuvres dans l’espace public et ailleurs

Caniches, symboles de dollar, crânes, cornes d’abondance, pilules, gobelets doseurs, talons en cuir verni, bébés, cyanotypes, ziggourats, stores vénitiens, mires, logos de copyright, explosions atomiques, étoiles de mer, anneaux péniens et lait. Ces motifs monopolisent actuellement le rez-de-chaussée du Musée des beaux-arts du Canada, qui rend hommage à la vie et l’œuvre du trio d’artistes provocateurs General Idea. Entre 1969 et 1994, AA Bronson, Felix Partz et Jorge Zontal ont créé une production phénoménale, touchant à la peinture, la sculpture, la photographie, la vidéo, la performance, l’art postal et la mode. Abordant des thèmes allant de la culture populaire à la sexualité queer en passant par la crise du sida, l’exposition General Idea, organisée par Adam Welch, est actuellement présentée dans les salles des expositions temporaires. Les œuvres de General Idea, toutefois, ne se limitent pas aux dimensions de cet espace : elles occupent également les halls et la place du Musée, les rues d’Ottawa et Internet. Dans cet article, je vous invite sur les traces de ces pièces, parfois plus difficiles à repérer et qu’il est facile de manquer.

GENERAL IDEA - AIDS SCULPTURE

General Idea, Sculpture AIDS [le sida] (1989). Vue d'installation devant le Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2022.  Avec l’autorisation de l’artiste.  © General Idea Photo : MBAC

La place faisant face à l’entrée principale du Musée est dominée par l’emblématique Maman (1999) – une gigantesque araignée de bronze avec ses œufs blancs nacrés dans un sac – de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois. J’ai toujours vu en Maman, à cause de sa force et de sa taille formidables, une protectrice de l’institution : après tout, c’est une mère. Mais il y a une menace qui plane à l’horizon. Quelque chose a contaminé le paysage, s’insérant entre Maman et le Musée : Sculpture AIDS [le sida] (1989), de General Idea. En 1987, le collectif s’est, geste resté célèbre, approprié le motif LOVE [Amour] de l’artiste Pop américain Robert Indiana, substituant aux lettres L-O-V-E celles du mot sida, A‑I‑D‑S, une prise de position sur la maladie, la stigmatisation et la mort. Tel un virus, le logo de General Idea s’est répandu à travers l’Amérique du Nord et l’Europe sous forme d’affiches, sculptures, animations, publicités dans le métro, accessoires de mode, couvertures de magazines et billets de loterie. Sculpture AIDS [le sida] conserve toute sa pertinence aujourd’hui, ses dimensions reflétant bien l’impact mondial que la crise du sida continue à avoir.

Destinée à l’origine à être installée devant un Burger King sur une rue commerçante de Hambourg, en Allemagne, la sculpture invite les passants à laisser leur empreinte à sa surface. Comme dans toute forme d’art relationnel, le public interagit directement avec l’objet, complétant l’œuvre. Sculpture AIDS [le sida] est couverte de graffitis, d’images et de textes – certains lisibles, d’autres non – créés dans un éventail de techniques et matériaux. Certaines personnes ont opté pour les stylos ou les marqueurs en noir, argent ou vert fluo. D’autres ont apposé des dépliants ou des autocollants : les codes QR adhésifs, par exemple, sont un rappel de leur omniprésence tout au long de la COVID-19 et le lien entre des crises de santé publique qui se chevauchent. Une photographie en noir et blanc fixée à la sculpture montre deux hommes torse nu souriant alors qu’ils s’étreignent. Quelqu’un a inscrit les noms d’amis morts d’affections connexes au sida, ainsi que la date de leur décès. Un autre a peint à la bombe quelques dizaines de cœurs dorés : un rappel qu’amour et sida sont intimement liés, pas seulement dans le contexte de la transmission, mais aussi à travers des rapprochements, amitiés et attachements qui se sont renforcés dans le sillage de la maladie. Fait à noter, Bronson deviendra l’un des principaux aidants naturels pour Partz et Zontal, lesquels ont tous deux reçu un diagnostic d’infection au VIH en 1990 et sont décédés de maladies liées au sida en 1994. 

Les inscriptions sur Sculpture AIDS [le sida] sont de nature allant de politique à poétique, en passant par comique. Le Musée ne surveille ni ne contrôle ou censure ce qui est écrit, offrant plutôt un espace d’expression et de négociation où tout un chacun est convié à faire connaître ses réflexions et opinions dans la sphère publique.

General Idea, Homeless Sign for Trump Tower [Plaque de sans-abri pour la Trump Tower], 1989. Marbre, bronze

General Idea, Homeless Sign for Trump Tower [Plaque de sans-abri pour la Trump Tower], 1989. Marbre, bronze, 68,6 × 75,6 × 6,4 cm. Collection de Mario J. Palumbo. © General Idea Photo : Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto

À l’intérieur de l’édifice, une vaste rampe mène au Grand Hall Banque Scotia. Dans l’espace de passage qu’est la colonnade, un détail fascinant peut facilement échapper à l’œil : Homeless Sign for Trump Tower [Plaque de sans-abri pour la Trump Tower](1989), bronze coulé de General Idea, peut presque passer inaperçu sur les grands murs de granit rose du bâtiment. De prime abord, l’œuvre peut sembler être une plaque apposée par le Musée, peut-être pour rendre hommage à un mécène ou un donateur. En y regardant de plus près, pourtant, il devient évident que la pièce créée par le collectif reproduit un texte griffonné sur un bout de carton – en fait, un artefact trouvé par les artistes dans la rue devant leur appartement new-yorkais. Témoignant de l’omniprésence de la pauvreté et de l’itinérance dans la ville, l’écriteau était aussi, comme l’a dit Bronson, « un signe des temps ». En le coulant en bronze et le montant sur une plaque de marbre rose, General Idea a transformé le message manuscrit en panonceau que l’on trouverait typiquement sur la façade de la Trump Tower sur la 5e avenue, formulant un commentaire ironique sur les disparités économiques. Les grandes fortunes, nous rappellent-ils, ont un coût que les autres paient. La décision muséologique d’installer Homeless Sign for Trump Tower dans un lieu de circulation où il a de grandes chances de ne pas être repéré reflète une attitude largement répandue quand on croise des personnes itinérantes : elles sont pour l’essentiel ignorées, dans les faits invisibles pour une société qui trop souvent les exclut et les rejette.

General Idea, Pharma©opia [Pharma©opée], 1992. Dirigeables en uréthane et nylon, gonflés à l’hélium

General Idea, Pharma©opia [Pharma©opée], 1992. Dirigeables en uréthane et nylon, gonflés à l’hélium. Avec l’autorisation de l’artiste. © General Idea Photo : MBAC

Le Grand Hall Banque Scotia est une prouesse d’élégance architecturale, dans son écrin de murs et de cônes de verre rappelant la voûte d’une cathédrale. De là, on a une vue imprenable sur la Colline du Parlement, les collines de la Gatineau et la rivière des Outaouais. Regardez vers le haut et vous découvrirez quelque chose d’inattendu : trois ballons géants en forme de pilule remplis d’hélium, intitulés collectivement Pharma©opia [Pharma©opée] (1992). Flottant tels des aérostats dans les airs, ces pilules ont au départ été créées dans le cadre d’une intervention publique sur Las Ramblas, promenade très prisée de Barcelone. Dans l’esprit de la particularité des lieux, General Idea a habillé les ballons de jaune et de rouge, dans une allusion croisée ambiguë aux drapeaux espagnol et catalan. La résonance conceptuelle de Pharma©opia est indissociable de la manière dont l’œuvre est installée. Au Musée, les pilules sont en dialogue avec l’architecture de l’édifice, et même avec son environnement. Quand la lumière du jour pénètre dans le Grand Hall, les capsules forment des ombres sur les visiteurs en contrebas. Si les ballons sont souvent synonymes de gaieté et de fête, ici ils signalent de manière frappante que quelque chose d’inquiétant se profile.

Une grande partie de l’œuvre de General Idea est basée sur la forme de la pilule, ou y fait allusion. Après que Partz et Zontal ont reçu un diagnostic d’infection au VIH, General Idea s’est de plus en plus intéressé, au-delà de la pandémie de sida, aux médicaments développés pour combattre la maladie. « Notre vie était envahie de pilules, se remémore Bronson, et elles se sont donc invitées dans notre travail. » À l’époque, ces remèdes avaient de pénibles effets secondaires. De plus, leur coût était prohibitif pour nombre de gens désireux de bénéficier du traitement. En conséquence, les pilules créées par le groupe soulèvent des questions importantes quant aux imbrications complexes impliquant maladie, classe sociale et accès aux soins.

General Idea, Magi© Carpet [Tapis magi©], 1992. Installation avec luminaires fluorescents

General Idea, Magi© Carpet [Tapis magi©], 1992. Installation avec luminaires fluorescents. Defares Collection. © General Idea Photo : MBAC

Une œuvre sur ce thème – Magi© Bullet (1992) – est présentée dans l’exposition elle-même et mérite qu’on s’y arrête. Des centaines de ballons argentés gonflés à l’hélium ressemblant à des comprimés remplissent le plafond d’une vaste salle. Pendant l’exposition, ils se dégonflent progressivement et tombent sur le sol. Les visiteurs sont invités à les recueillir et les ramener à la maison, prolongeant la vie de l’œuvre au-delà de l’espace et de la durée de l’exposition. Pièces d’installation déclinées en multiples, ces ballons se transformeront d’objets de musée en souvenirs personnels, conservés sans doute – comme autant de trésors? – dans la sphère privée.

General idea, Snobird: A Public Sculpture for The 1984 Miss General Idea Pavillion [une sculpture publique pour le Pavillon de Miss General Idea 1984], 1985. Bouteilles de javellisant en polyéthylène, fil monofilament

General Idea, Snobird: A Public Sculpture for The 1984 Miss General Idea Pavillion [une sculpture publique pour le Pavillon de Miss General Idea 1984], 1985. Bouteilles de javellisant en polyéthylène, fil monofilament. Avec l’autorisation de la Carmen Lamanna Gallery, Toronto, vue d’installation, General Idea, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2022. © General Idea Photo : MBAC

Comme s’ils venaient tout juste de décoller de l’exposition, des dizaines d’oiseaux sont suspendus en plein vol dans la Rotonde, proche de la sortie. Cette création, Snobird (1985), est une parodie de Flight Stop [Escale] (1979), de l’artiste canadien Michael Snow, une installation permanente de soixante bernaches du Canada en fibre de verre en formation au-dessus de la clientèle du Centre Eaton à Toronto. L’œuvre de General Idea représente elle aussi une volée d’oiseaux, mais ces derniers sont dans ce cas faits de simples bouteilles de javellisant en polyéthylène. L’installation est un bon exemple tant de la faculté du collectif de s’approprier le travail d’autres artistes que de sa prédilection pour les objets et matériaux les plus anodins, sans oublier de leur sens de l’humour décapant.

Malgré son côté clin d’œil, cette pièce semble ouvrir sur une autre interprétation possible, moins optimiste. Ces oiseaux ne sont en fait que des bouteilles de plastique, non des êtres vivants, mais des objets synthétiques. Aujourd’hui, Snobird nous donne l’occasion de réfléchir à la façon dont ce type de matières, mais aussi plus largement la pollution et autres formes de dégradation de l’environnement perturbent les populations humaines et animales, les écosystèmes naturels et la vie sur notre planète. Une autre œuvre, l’installation grand format Fin de siècle (1990), dans l’exposition, a suscité des lectures écocritiques depuis sa réalisation. Trois faux blanchons sont à la dérive sur un paysage gelé de glace en dislocation, une image particulièrement poignante quand on connaît les impacts colossaux des changements climatiques sur l’Arctique.

General idea, Fin de siècle  1990. Installation avec fausse fourrure en acrylique, plastique, paille, polystyrène expansé

General Idea, Fin de siècle  1990. Installation avec fausse fourrure en acrylique, plastique, paille, polystyrène expansé. Collection Carmelo Graci. © General Idea Photo : MBAC

Les oiseaux de General Idea semblent s’éloigner en volant de l’exposition pour se diriger vers les espaces consacrés à l’art contemporain. Ce détail – un choix d’installation – fait subtilement référence à l’influence exercée par le groupe sur les générations plus jeunes d’artistes et de militants.

Depuis sa création, le logo AIDS de General Idea a été largement diffusé sous forme d’estampes, de documents éphémères et d’éditions. À la fin des années 1980, des milliers d’affiches AIDS ont été placardées à New York et dans d’autres villes. En 1988, le logo a fait son apparition en vinyle au-dessus du Billboard Café à San Francisco, lieu de rendez-vous d’artistes dans un quartier à prédominance gaie. Cet été, plus de 3 500 affiches – portant la mention AIDS (Ottawa) – ont été apposées à travers la ville. Une reconstitution du panneau de San Francisco, AIDS (2022), est installée au centre-ville, à l’angle des rues St Patrick et Dalhousie. VideoVirus (2021) a été présentée sur la Lanterne Kipnes, animant la façade du Centre national des arts. Ces œuvres d’art public ont ravivé le projet AIDS viral de General Idea, déployé à l’origine à New York en 1987. La propagation du logo est toujours aussi rapide et internationale, faisant écho à celle, toujours persistante, du virus.

General idea, AIDS (Ottawa), 2022. Impressions offset sur papier

General Idea, AIDS (Ottawa), 2022. Impressions offset sur papier, 60,9 × 60,9 cm chacune. Avec l’autorisation de l’artiste. © General Idea Photo : MBAC

Bien avant l’arrivée de YouTube et TikTok, General Idea a été un pionnier de la vidéo et de sa diffusion de masse. Les productions du collectif ont été présentées sur des chaînes de télévision publiques et privées de Toronto à Amsterdam. Aujourd’hui, certaines de leurs œuvres vidéo les plus importantes sont accessibles en ligne sur Télé GI. Blocking (1974), Pilot (1977), Test Tube (1979), Cornucopia (1982), Loco (1982) et Shut the Fuck Up (1985) sont autant d’exemples de la démarche conceptuelle et des formats de prédilection de General Idea. Empruntant aux canons des concours de beauté, des spectacles, de la télévision, du documentaire, des feuilletons et des publireportages, ces vidéos traitent de sujets reliés aux médias de masse, à la culture populaire, à la mode, au glamour, aux mythes, au modernisme, au spectatorat, au marché de l’art, à l’architecture, à l’archéologie, au sexe et aux caniches.

Si cela peut ressembler à une série hétéroclite de thèmes, c’est que tel est le cas. L’œuvre de General Idea – au Musée et à l’extérieur – atteste de la diversité de la production du groupe et de la complexité de sa vision. Ludiques et graves, simples et exigeantes, modestes et immenses, tangibles et fictives, cérébrales et émotionnelles, les créations du collectif couvrent toute la gamme des arts, de la politique et de la vie.

 

GENERAL IDEA est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 20 novembre 2022. Pour consulter la programmation complète des conférences et événements connexes, visitez la page des événements; vous pouvez également vous procurer le catalogue entièrement illustré à la Boutique du MBAC. Partagez cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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