Vue de la galerie, avec Daniel Schwarz, La frontière mexico-américaine (Est) et La frontière mexico-américaine (Ouest), 2015, 2 livres accordéon, collection de l’artiste; et Pablo López Luz, Frontera, frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, 2014, tirage au jet d’encre pigmentaire, collection de l’artiste.

Des traces de passages: l'iconographie de la frontière américano-mexicaine

Frontera. Regard sur la frontière américano-mexicaine met à l’honneur un groupe d’artistes nationaux et internationaux ayant en commun de remettre en question la notion même de frontière, la quête de ses limites et l’exploration de ses représentations. L’exposition est organisée par Luce Lebart, en collaboration avec le festival FotoMexico, dans les salles de l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada.

L’exposition emprunte son titre à la série Frontera du photographe mexicain Pablo López Luz. Prises entre 2014 et 2015 depuis un hélicoptère, ses images aériennes révèlent le déroulé sinueux de cette ligne de démarcation entre les deux pays voisins. Souvent la frontière est facilement repérable dans les images, mais elle peut aussi être complétement indiscernable. Au pied des montagnes, la frontière ressemble à des traces de lacération dans le paysage  alors que dans les régions désolées, elle se fond, jusqu’à disparaître, dans un réseau de lignes. Parfois cette frontière prend la forme d’agencement de clôtures éclectiques tandis que d’autres fois elle s’impose par son architecture massive et dissuasive. Dans son ensemble, la frontière définit des paysages inhospitaliers dissuadant quiconque d’avancer plus loin.

Geoffrey James, Fin de la clôture, en regardant à l’ouest, Otay Mesa, extrait de la série Clôture fuyante, 1997, épreuve à la gélatine argentique, 76.3 x 84 cm; image: 46.1 x 57.9 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa © Geoffrey James. Photo : MBAC

 

« Sommes-nous au Mexique? Ou bien aux États-Unis? » note Lebart.  « Il est souvent difficile d’identifier l’un ou l’autre côté de la frontière. Et pourtant il est un élément clé d’identification que nous dévoilent systématiquement les images de Pablo Luz: c’est la présence d’une route du côté américain. Une route qui suit le tracé de la frontière pour permettre les rondes de surveillance des patrouilles américaines de la frontière. » 

Les images les plus anciennes de l’exposition datent de 1997, et les plus récentes de 2017. Elles ont en commun d’avoir été prises au plus près de la frontière. Ainsi en est-il de la série Running Fence (1997) du canadien Geoffrey James qui insiste sur les accidents de la clôture, ses ruptures, ses trous et ses altérations

Alejandro Cartagena, Fille accolée au mur de la frontière américano-mexicaine,  Border Field State Park, Californie, 2017, épreuve au jet d’encre. Collection de l’artiste, photo: Alejandro Cartagena.

 

Dans sa série Without Walls (2017), le mexicain Alejandro Cartagena capture la présence fantomatique d’une enfant appuyée contre la clôture rouillée. Nous sommes entre Tijuana et San Diego, dans cet espace nommé « Friendship parc » dans lequel les familles sont autorisées, l’espace de quelques heures à se retrouver des deux côté de la barrière de métal qui les sépare.

Mark Ruwedel, Traversée n° 15, 2006, tiré en 2016, épreuve au jet d'encre, 43.3 x 56.2 cm; image: 40.4 x 50.9 cm. Don de l'artiste, en l'honneur d'Ann Thomas, 2017 © Mark Ruwedel Photo: avec l’autorisation de l’artiste

 

Parfois la frontière n’est pas visible dans les images: elle est suggérée. Ainsi, la  série Crossing (2001–2010) de Mark Ruwedel attire l’attention sur des traces laissées par les migrants en fuite: un passeport guatémaltèque, des vêtements abandonnés au sol, des bouteilles d’eau écrasées laissées par des associations soucieuses des conditions vie des migrants. La présence de ces objets du quotidien illustre la pénibilité de cette traversée, qui, selon le photographe, ont augmenté sous la pression de circonstances sociales et politiques.

Plusieurs œuvres contemporaines ont en commun d’être issues des mécanismes de surveillance eux-mêmes utilisés pour observer, trafiquer et, parfois violer la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Daniel Schwarz a eu recours au satellite de Google Maps: Il a réduit l’immensité topographique de cette frontière de quelques 3000 kilomètres aux pages en accordéon de deux livres se déployant du Pacifique au golfe du Mexique. The MexicoUnited States Border (2015) compresse les cours d’eau, les déserts et les zones urbaines participant de la diversité géographique de cette frontière. Ainsi l’œil est-il autorisé à balayer sans interruption l’intégralité du tracé de la frontière.

À gauche : Adrien Missika, Nous n’avons pas traversé la frontière, elle nous a traversée, 2014, 16 épreuves au jet d’encres. Avec l’autorisation de Galerie Bugada & Cargnel, Paris © Adrien Missika Photo: Adrien Missika. À droite : Adrien Missika, Le vol du coyote, 2014, projection vidéo. Avec l’autorisation de la Galerie Bugada & Cargnel, Paris © Adrien Missika Photo: Adrien Missika

 

Adrien Missika a eu recours à l’emploi subversif d’un drone pour tourner sa vidéo As the Coyote Flies (2014). Sur fond de musique électronique composée par le musicien français Victor Tricard, ce film vertigineux documente des allers-retours inédits des deux côtés d’une frontière qui n’a guère de sens dans les airs. Pour Adrien Missika, le drone devient un « coyote », un terme faisant allusion aux passeurs du sud de la frontière. Mettant en évidence la porosité de la frontière, le drone est en soi un curieux paradoxe puisqu’il pénètre dans un autre pays en s’épargnant les formalités d’un visa sans toutefois se placer en situation d’intrusion illégale. 

Kirsten Luce, Un trafiquant solitaire retourne au Mexique à la nage, ses affaires groupées dans un sac à ordures. Une fois que des passeurs ou des migrants pénètrent dans le fleuve Rio Grande, ils sont hors de la juridiction de la patrouille frontalière et les passeurs qui le savent en profitent. Image issue de la série:  En haut comme en bas 2014-2015, épreuve pigmentaire d’après un fichier numérique. Collection de l’artiste Photo: Kirsten Luce

 

Enfin, c’est depuis des hélicoptères de surveillance que la photojournaliste Kirsten Luce a réalisé sa série As Above, So Below entre 2014 et 2015. Ses images montrent, entre autres, un trafiquant en train de traverser le Rio Grande à la nage, une des zones les plus surveillée du monde. Et c’est finalement sur une belle phrase de Kirsten Luce qui donne bien à réfléchir que se clôt cette exposition. « En regardant ces photos, certains ont peur de ces gens qui entrent dans notre pays sans certains documents; d’autres craignent que les migrants soient chassés et arrêtés alors que la plupart fuient la violence et la pauvreté. Je laisse à chacun la liberté d’interpréter ces images, mais il est pour moi urgent de témoigner et de rendre compte de ce chapitre dans l’histoire de mon pays, une nation d’immigrants. »

Frontera. Regard sur la frontière américano-mexicaine est à l’affiche jusqu’au 2 avril 2018 dans les salles de l’Institut canadien de la photographie (ICP) du Musée des beaux-arts du Canada. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page. Deux autres expositions sont également présentées jusqu’au 2 avril 2018 dans les salles de l’ICP : Or et argent. Images et imaginaires de la ruée vers l’or et PhotoLab 3. Entre amis.

Exposition

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