Althea Thauberger, Althea, Lorraine, index, carte (Détail), 2018. Épreuve au jet d'encre, 152.5 x 157.5 cm. Avec l'autorisation de l'artiste et la Susan Hobbs Gallery

Histoire et identité : L’arbre est dans ses feuilles d’Althea Thauberger

 

L’installation vidéo L’arbre est dans ses feuilles d’Althea Thauberger immerge le spectateur dans les archives photographiques recueillies il y a cinquante ans par l’Office national du film du Canada (ONF). Commandée par le Musée d’art contemporain de Montréal et l’Institut canadien de la photographie (ICP) du Musée des beaux-arts du Canada, L’arbre est dans ses feuilles constitue une intervention historique critique qui traite de performativité de genre, de mémoire, de mutabilité des archives et de « communauté imaginée » de la nation canadienne. L’installation à deux canaux, d’abord présentée dans le cadre de l’exposition À la recherche d’Expo 67 l’an dernier au Musée d’art contemporain de Montréal, est maintenant au centre de PhotoLab : Althea Thauberger au Musée des beaux-arts du Canada.

Depuis le début des années 2000, la Vancouvéroise Thauberger a produit un important corpus d’œuvres selon diverses techniques. Bien connue pour son travail documentaire social et collaboratif, elle explore constamment les questions de performativité, de contestation historique et de critique institutionnelle. 

Althea Thauberger, L’arbre est dans ses feuilles [détail de la photographie du film], 2017. Installation vidéo à deux canaux. Musée d’art contemporain de Montréal. Avec l'autorisation de l'artiste et Susan Hobbs Gallery. Photo : Guy L’Heureux

 

Dans L’arbre est dans ses feuilles, l’artiste tourne son attention vers le Service de la photographie de l’ONF, qui, tout au long d’une histoire de 1941 à 1984, était réputé la principale agence de photographie du gouvernement fédéral. Bien qu’éclipsé par les productions cinématographiques de l’ONF, le Service de la photographie a produit et diffusé des centaines de milliers de photographies faisant la promotion de l’identité canadienne. Pigeant dans cette longue histoire, Thauberger étudie précisément une suite de projets ambitieux organisés pour le centenaire du Canada en 1967 par le Service, alors sous la direction de la cheffe de production Lorraine Monk. Chacun de ces trois projets – L’Arbre du peuple, une installation créée dans le cadre d’Expo 67 à Montréal et deux albums photographiques que l’ONF publie en 1968, Call Them Canadians et Ces visages qui sont un pays – contient des dizaines d’images à la gélatine argentique de Canadiens non identifiés. Ensemble, ils forment un portrait composite d’un modèle idéalisé de la population canadienne au milieu des années 1960. Les portraits réalisés dans le cadre de ce centenaire, avec leur suggestion d’une identité stable, individuelle (cartésienne), constituent des métaphores d’une nation unifiée, homogène. Il s’agissait cependant d’un portrait sélectif, centré sur une identité blanche de classe moyenne.

Thauberger réactive cette histoire visuelle et sociale complexe en exploitant le fonds d’archives du Service de la photographie, aujourd’hui réparti entre l’ICP et Bibliothèque et Archives Canada, et en incarnant Lorraine Monk. La structure de L’arbre est dans ses feuilles est une adaptation de l’Arbre du peuple, installation sphérique de six étages consacrée aux citoyens canadiens. Produit par le Bureau du Commissaire général de l’Expo et le Service de la photographie, l’Arbre du peuple était un érable stylisé; ses « feuilles » représentaient le peuple du Canada et comprenaient des panneaux aux vives couleurs automnales, dont environ 500 photographies en apparence spontanées. En se promenant à l’intérieur de l’arbre parmi ces photographies de Canadiens avec les voix de personnes de tout le pays transmises par des haut-parleurs, les visiteurs étaient invités à s’identifier comme des membres de la communauté imaginée du Canada. 

L'Arbre du peuple, Montréal Expo '67. Image avec l'autorisation de Bill Dutfield.

 

Des décennies après l’Expo '67, le travail de Thauberger offre une reconstitution critique de l’« arbre généalogique » nationaliste de l’ONF. Deux écrans enveloppent le spectateur avec des images et des voix. Les photos d’archives en noir et blanc que l’artiste a choisies viennent de la même groupe choisie par Monk pour les projets centenaires. Elles soulignent le travail de photographes novateurs mis de l’avant par Monk et le Service de la photographie : Michael Semak, George Hunter, Lutz Dille, Michel Lambeth, Ted Grant et Pierre Gaudard, entre autres. Nombre de leurs clichés figurent sur des cartes grises ou des reproductions accompagnées de renseignements de catalogage. Les images alternent sur les deux écrans : des enfants et des adultes, représentés en groupes ou seuls, nous regardent, puis sont remplacés par d’autres photographies de modèles non identifiés. Thauberger a choisi des exemples qui illustrent un portrait plus culturellement inclusif du Canada.

Althea Thauberger, L’arbre est dans ses feuilles [détail de la photographie du film], 2017. Musée d’art contemporain de Montréal. Avec l'autorisation de l'artiste et la Susan Hobbs Gallery. Photo : Guy L’Heureux

 

En lieu et place des divers accents canadiens reproduits par le système sonore de l’Arbre du peuple, pour L’arbre est dans ses feuilles Thauberger a fait appel, dans la bande son, à des collaboratrices qui ont fourni vers et analyses savantes accompagnés d’un bruit de respiration rythmée. La composante poétique reprend la versification des deux publications de 1968. Elle a approché les poètes et les artistes du spoken word Kama La Mackerel, Natasha Kanapé Fontaine, Chloé Savoie Bernard et Danica Evering – toutes des femmes dont l’œuvre pose un regard critique sur les relations entre nation et identité. Leurs contributions imprègnent l’œuvre d’une urgence émotionnelle et nous rappellent que le récit de l’histoire est toujours affaire de négociation. Kama La Mackerel, dans un extrait du poème The People Tree, de 2017, écrit :

« Histoires... histoires d’exploitation... de colonisation... tu es l’arbre dont les feuilles parlent des langues inconnues... tu es l’arbre de la connaissance... Tu es l’arbre qui connaît toutes les histoires... Les histoires qui ne peuvent être racontées... »

La bande sonore souligne également ces négociations avec le passé à travers l’analyse des archives de l’ONF et leur histoire, fournie par Andrea Kunard, conservatrice associée de l’ICP, ainsi que par l’auteure du présent texte. Comme le souligne Kunard, « Le fonds d’archives n’est jamais stable. Il est en changement perpétuel. »

Althea Thauberger, L’arbre est dans ses feuilles [détail de la photographie du film], 2017. Musée d’art contemporain de Montréal. Avec l'autorisation de l'artiste et la Susan Hobbs Gallery. Photo : Guy L’Heureux

 

Au cœur de ce montage dynamique d’images et de son se dresse le personnage de Lorraine Althea Monk, cheffe de production de 1960 à 1980, tel que personnifié par Thauberger. Coiffure haute et arborant une robe tunique sans manches des années 1960, Thauberger ressemble étonnamment à la Monk d’il y a cinquante ans. Nous la voyons entourée de photographies d’archives; par la suite, irrévérencieusement, elle les met de côté et se tient debout sur des piles de reproductions. Dans cette adaptation ludique de l’histoire du Service de la photographie de l’ONF, Monk semble être une figure subversive dont l’insistance sur les commentatrices féminines se voudrait comme un défi soulevé contre le modèle étroit et patriarcal de nation habituellement véhiculé à l’époque.

L’arbre est dans ses feuilles, l’œuvre collaborative d’Althea Thauberger, implique le spectateur dans une analyse historique critique, l’invitant à réfléchir à la façon dont il négocie avec le passé et à la manière dont les modèles de citoyenneté et de nation ont changé ou non.

 

PhotoLab 5: Althea Thauberger est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 9 octobre  2018 au 3 février 2019. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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