Dave Heath, Santa Barbara, California, 1964. Gelatin silver print, 12.7 × 19.2 cm. The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri. Gift of the Hall Family Foundation, 2011.67.21. © Howard Greenberg Gallery and Stephen Bulger Gallery.

Solitude et l'interaction humaine: l’originalité expressive de Dave Heath

L’exposition Multitude, Solitude. Les photographies de Dave Heath à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada rend hommage au plus grand poète de la solitude et de l’introspection de la photographie moderne.  La carrière diversifiée de cet artiste s’étend sur de nombreuses années, soit de la fin des années 1940 à la première décennie du XXIe siècle. Surtout connu pour son  livre paru en 1965, A Dialogue with Solitude, Heath a ensuite expérimenté de nombreuses formes d’expression dont le diaporama audiovisuel, le journal intime, l’image couleur de Polaroid et la photo numérique couleur. Il est mort chez lui à Toronto, le 27 juin 2016, jour de son 85e anniversaire, après plusieurs années d’une santé de plus en plus précaire.

Conséquence d’une personnalité introvertie et d’une production relativement rare, les prouesses artistiques de Dave Heath n’ont jusqu’à récemment jamais été reconnues à leur juste valeur. Organisée par le Nelson-Atkins Museum of Art de Kansas City, au Missouri, en association avec MBAC et augmentée de tirages de sa collection, Multitude, Solitude est la première exposition en plusieurs décennies à réunir autant d’images de ce photographe. Cette considération dénote l’importance et l’originalité de la carrière de Heath qui, malgré son influence sur de nombreux jeunes artistes, a créé des œuvres parfaitement uniques. Inspirée du titre de son livre phare,  A Dialogue with Solitude, l’exposition met en relief les thèmes fondamentaux du travail de Heath : la connaissance de soi, la solitude et le groupe.

Dave Heath, Greenwich Village, New York City, 1957. Gelatin silver print, 31.7 × 24.1 cm. The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri. Gift of the Hall Family Foundation, 2005.37.234. © Howard Greenberg Gallery and Stephen Bulger Gallery.

Heath a affirmé un jour que la photographie n’était rien de moins, pour lui, qu’ « un accès au monde ». Né en 1931 à Philadelphie, en Pennsylvanie, il est abandonné par ses parents à l’âge de quatre ans et passe de foyers d’accueil en orphelinat. Ces premiers sentiments de rejet et d’isolement le hanteront toute sa vie.  D’un naturel solitaire, l’artiste et photographe est presque un autodidacte qui apprend surtout par la lecture et par ses visites de musées. En 1955, après une première année insatisfaisante à l’école d’art du Philadelphia Museum, il s’établit à Chicago où il travaille pour un studio commercial le jour tout en  consacrant chacun de ses temps libres à ses propres photos.

Heath s’épanouit totalement sur le plan artistique lorsqu’il déménage à New York au début de 1957. Conscient d’avoir suffisamment tiré parti de ses propres ressources, il absorbe alors le dynamisme de la scène artistique new-yorkaise, étudie les œuvres des musées et fait la connaissance de nombreux photographes, artistes et écrivains de talent. L’effervescence de cet univers créatif fait ressortir le meilleur de lui-même et modère son penchant pour l’isolement. En 1961, il commence à penser au séquençage de son livre, A Dialogue with Solitude, dont il peaufine le concept en s’inspirant des observations de célèbres photographes tels que W. Eugene Smith, Robert Frank ou Edward Steichen. Finalement publié en 1965, l’ouvrage est depuis longtemps considéré comme l’un des livres photographiques les plus marquants de l’époque.

Dave Heath, Failed Resuscitation, Central Park, New York City, 1957. Gelatin silver print, 16.1 × 24.1 cm. The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri. Gift of the Hall Family Foundation, 2005.37.170. © Howard Greenberg Gallery and Stephen Bulger Gallery.

A Dialogue with Solitude est l’expression achevée de la vision de Heath à cette époque. Il en a lui-même choisi chaque aspect, de ses dimensions à la succession des 82 photos en passant par la police de caractères, la conception graphique et les citations littéraires. Les dix temps thématiques qu’il aborde lui permettent d’explorer la nature de l’identité dans la société moderne. Dépeignant un large éventail de l’humanité, il s’intéresse aussi bien à la jeunesse et à la vieillesse qu’aux hommes et aux femmes, aux Noirs et aux Blancs, aux personnes valides et à celles ayant des handicaps physiques. Toutes et tous sont représentés comme des personnes – seules, perdues dans leurs pensées ou en relation avec d’autres. Ainsi transforme-t-il un sentiment intime de solitude et de vulnérabilité en une œuvre d’art qui n’exclut personne.  La maquette finale du livre et les épreuves originales de Heath sont au cœur de l’exposition du MBAC.

La puissance de cette vision tient en partie au talent technique hors pair de Heath, à la richesse et la beauté de ses tirages en noir et blanc. Toujours en quête de nouvelles formes d’expression, ce dernier abandonne cependant la chambre noire classique en 1968. De 1969 à 1982, il crée une série de diaporamas audiovisuels à l’aide de bandes sonores et de multiples projeteurs de diapositives. L’exposition du MBAC comprend d’ailleurs une version numérique de la première de ces œuvres, Beyond the Gates of Eden (1969). Au cours des décennies 1980 et 1990, Heath consacre toute son attention aux journaux intimes et aux photos Polaroid en couleurs. En 2001, il revient à la photographie urbaine et parcoure les rues de Toronto et de New York, se servant d’un appareil numérique pour produire des images en couleurs.

Dave Heath, New York City, May 8, 2006. Inkjet print (printed August 23, 2014), 12 × 16 5/16 inches. The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri, Gift of Dave Heath, 2014.42.7.

Heath a adopté bien des procédés de création, mais il a commencé et terminé son parcours en tant que photographe de rue. Ce thème est le fil conducteur de l’exposition.  L’animation des rues avait pour effet de rehausser sa conscience de sa propre individualité et celle de sa place dans la société en général. Dans les années 1860, le poète Charles Baudelaire, grand prophète littéraire de la modernité, a fait l’éloge du flâneur, un piéton attentif à l’espace urbain. Comme le souligne Baudelaire, seule une personne extraordinairement sensible peut  apprécier l’esthétique de la rue : « Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ».  En soi, cette communion avec la foule est une expérience hypnotique, une « ivresse ». Surtout, elle symbolise pour Baudelaire l’union de deux éléments déterminants de la réalité moderne : l’énigme du moi et le mystère de la société. Il écrit : «  Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée. »

Dave Heath, Berkeley, Californie, 1964. Épreuve à la gélatine argentique, 11,7 × 17,3 cm. The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri. Don d’Elizabeth et Jeffrey Klotz et de leur famille, 2012.39.5. © Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery.

Le grand œuvre de Dave Heath trouve ses racines dans sa compréhension du pouvoir de l’empathie. Toute sa vie Heath a observé attentivement les gens qui l’entouraient, aussi bien des connaissances que des étrangers. Loin d’être un simple voyeur, il a agi dans un esprit poétique de compassion et de respect. Si les personnes qu’iI a photographiées dégagent une force et une franchise psychologiques, elles n’en manifestent pas moins un besoin vital de communiquer. Ses images de visages, de gestes et de relations avaient pour but d’établir le tracé géographique des émotions liées aux expériences humaines  – les joies, les peines et les incertitudes que nous partageons tous.  Les visages de ses portraits ne nous sont jamais vraiment étrangers : ils nous renvoient toujours des éléments essentiels de nous-mêmes.

 

Multitude, Solitude: Les photographs de Dave Heath, organisée par le Nelson-Atkins Museum of Art en association avec l'Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts, est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 14 mars au 2 septembre 2019. Visitez la section Programme d'événements. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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